- Au-delà d’un IDH de 0,8, des pays affichant un niveau de développement humain comparable présentent des empreintes carbone très différentes.
- La comptabilité fondée sur la consommation intègre les émissions associées aux importations et retranche celles liées aux exportations.
- C’est parmi les pays les plus développés que les marges de réduction des émissions sont les plus importantes sans compromettre le niveau de vie.
- Trois niveaux de capacité de transformation pourraient permettre d’adapter les engagements climatiques aux besoins de développement de chaque pays.
Lorsque les délégations se réuniront à Antalya, du 9 au 20 novembre 2026, pour la COP31, le financement climatique, les transferts de technologies, le renforcement des capacités et les dispositifs de reporting différenciés entre pays industrialisés et autres parties figureront tous à l’ordre du jour provisoire. Ces sujets ramènent les négociateurs à une même question : comment répartir l’effort de réduction des émissions tout en préservant les progrès de développement dont les populations les plus pauvres ont encore besoin ?
Une comparaison portant sur 2019 illustre l’ampleur de cet écart. Singapour et la Suède affichaient des indices de développement humain presque identiques : respectivement 0,943 et 0,947. Pourtant, les émissions de dioxyde de carbone liées à la consommation atteignaient 27,493 tonnes par habitant à Singapour, soit plus de quatre fois les 6,695 tonnes enregistrées en Suède. Des résultats comparables en matière de santé, d’éducation et de revenus peuvent donc coexister avec des empreintes carbone profondément différentes.
C’est précisément ce phénomène que nous étudions dans The Champagne Curve of Climate and Development Inequalities, un article que j’ai cosigné avec Thomas Porcher, Raphaël-Homayoun Boroumand, Antoine Giraldi et Simon Porcher. Notre étude analyse 119 pays entre 2000 et 2022 à l’aide d’un modèle de panel à effets fixes, qui permet d’observer les évolutions au sein de chaque pays tout en tenant compte des différences nationales relativement stables. Son objectif est concret : déterminer à partir de quel niveau de bien-être il devient légitime d’attendre des pays qu’ils réduisent leurs émissions.
La consommation change la lecture des émissions
Une grande partie de la littérature existante analyse l’évolution de la pollution à mesure que le produit intérieur brut augmente. Nous avons choisi de déplacer le regard de la production économique vers l’indice de développement humain, ou IDH.
Cet indicateur des Nations unies combine l’espérance de vie, l’éducation et le revenu dans un indice compris entre zéro et un. Il permet ainsi d’examiner de manière plus large dans quelle mesure la consommation de carbone est associée à des vies plus longues, à un niveau d’éducation plus élevé et à une plus grande sécurité matérielle.
La manière de mesurer les émissions est elle aussi déterminante. Les émissions fondées sur la consommation prennent pour point de départ le dioxyde de carbone émis à l’intérieur d’un pays, retranchent les émissions incorporées dans les exportations et ajoutent celles contenues dans les importations.
Le carbone nécessaire à la fabrication d’un produit est ainsi attribué au pays dans lequel ce produit est consommé. Cette approche réduit les distorsions qui apparaissent lorsque des économies riches importent des biens à forte intensité carbone tandis que les émissions liées à leur production sont comptabilisées dans un autre pays.
Au-delà de 0,8, la courbe s’ouvre
Lorsque l’on met en regard l’IDH et les émissions liées à la consommation par habitant, la répartition des points évoque du champagne jaillissant d’une bouteille sabrée.
En dessous d’un IDH de 0,6, les pays se concentrent autour de niveaux d’émissions relativement faibles et comparables. Entre 0,6 et 0,8, la distribution commence à s’élargir. Notre analyse relie ces différences aux choix effectués en matière de production énergétique, de transport et de ressources importées.
Au-delà de 0,8, les empreintes carbone deviennent extrêmement hétérogènes, y compris entre des pays affichant des niveaux de développement humain très proches.
Les données de 2019 permettent de mesurer concrètement cet écart. Les États-Unis associaient un IDH de 0,930 à 17,007 tonnes de dioxyde de carbone liées à la consommation par habitant. La France se situait à 0,905 pour 6,428 tonnes. La Suisse atteignait 0,962 pour 14,180 tonnes.
Ces pays diffèrent à bien des égards, mais cette comparaison montre qu’un IDH très élevé peut coexister avec des empreintes carbone extrêmement diverses. Au-delà de ce seuil, le lien entre une consommation supplémentaire de carbone et des progrès supplémentaires en matière de développement humain s’affaiblit fortement.
Une nouvelle cartographie des capacités climatiques
Dans nos travaux, nous nous appuyons sur la forme de cette courbe pour proposer trois groupes de pays.
Les pays dont l’IDH est inférieur à 0,6 disposent d’une capacité de transformation limitée, car les émissions y restent étroitement liées aux besoins fondamentaux de développement.
Entre 0,6 et 0,8, cette capacité devient intermédiaire : les choix de politiques publiques jouent un rôle croissant dans la trajectoire de développement.
Enfin, les pays dont l’IDH dépasse 0,8 disposent d’une capacité de transformation avancée, puisque des niveaux de bien-être comparables y coexistent déjà avec des niveaux de consommation de carbone très différents.
Cette classification vise à rendre les obligations climatiques plus progressives. Les pays à faible IDH conserveraient ainsi la marge nécessaire pour améliorer la santé, l’éducation et les conditions de vie de leur population. Les pays situés dans la catégorie intermédiaire pourraient être encouragés à privilégier des systèmes de production et de consommation compatibles avec l’Accord de Paris.
Les pays à IDH élevé assumeraient des obligations plus importantes, notamment à travers un prix du carbone plus élevé, puisqu’ils disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour réduire leur empreinte tout en préservant leur niveau de développement humain. La définition concrète de ce prix progressif et plus équitable reste toutefois à explorer dans de futurs travaux de recherche.
Nous identifions également une incitation perverse que les politiques publiques devront éviter. Si une hausse de l’IDH entraînait automatiquement un prix du carbone plus élevé, certains gouvernements pourraient être tentés de limiter leurs investissements dans l’éducation ou dans d’autres biens sociaux afin de rester dans une catégorie soumise à des contraintes moins fortes.
Nous plaidons donc pour des mécanismes permettant d’éviter que le coût des politiques climatiques n’entre en concurrence avec les investissements favorisant le développement humain.
Ce que les données permettent d’affirmer
Notre analyse statistique met en évidence une relation, et non une loi universelle.
Dans notre étude, nous comparons les émissions de dioxyde de carbone liées à la consommation à la consommation d’énergie, puis nous utilisons une analyse de dépendance partielle ainsi que des régressions linéaires-logarithmiques et polynomiales.
Les émissions liées à la consommation apparaissent comme un meilleur prédicteur de l’IDH. Pour les données transversales de 2019, l’ajustement polynomial atteint un coefficient R² de 0,826, contre 0,782 pour l’ajustement linéaire-logarithmique. Le modèle non linéaire décrit donc plus précisément la configuration observée, même si l’analyse reste corrélationnelle.
La taille de la population, les ressources naturelles et le niveau de développement technologique peuvent influencer à la fois les émissions et l’IDH. Les moyennes nationales peuvent également masquer d’importantes inégalités sociales.
La mesure du carbone couvre les émissions de dioxyde de carbone provenant des énergies fossiles et de l’industrie, mais exclut les changements d’affectation des sols. Les émissions issues de l’aviation et du transport maritime internationaux ne sont prises en compte que dans le total mondial.
Enfin, les pays ne disposant pas de données commerciales suffisamment fiables sont absents des estimations fondées sur la consommation. Notre article indique néanmoins qu’ils ne représentent qu’environ 3 % du total mondial.
Ces limites définissent la portée de nos résultats, mais aussi les questions auxquelles de futurs travaux devront répondre.
Dans un récent podcast HEC Breakthroughs, j’ai résumé ainsi l’une des principales implications de notre recherche : « Au-delà d’un certain seuil, il n’est plus nécessaire d’arbitrer entre le développement et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. »
Cette responsabilité incombe directement aux pays les plus riches. Comme je l’ai également souligné dans le podcast : « Ce que nous montrons, c’est que les pays industrialisés peuvent tout à fait réduire leur niveau d’émissions de gaz à effet de serre sans compromettre le bien-être de leur population ni la prospérité du pays. »
À l’approche de la COP31, la « courbe du champagne » offre aux négociateurs une nouvelle grille de lecture fondée sur le niveau de développement pour repenser la répartition des efforts.
Elle préserve la possibilité, pour les pays dont l’IDH est inférieur à 0,6, d’améliorer les conditions de vie fondamentales de leur population. Elle met en lumière les choix auxquels sont confrontés les pays situés entre 0,6 et 0,8. Et elle oriente les attentes les plus fortes vers les économies à IDH élevé, précisément là où les empreintes carbone divergent le plus.
À mes yeux, cette responsabilité repose clairement sur les pays les plus riches. Nos travaux montrent que, dans les pays industrialisés, il est tout à fait possible de réduire les émissions de gaz à effet de serre sans compromettre ni le bien-être de la population ni la prospérité du pays.
Traduction facilitée par LLM.
Sources
Porcher, T., Boroumand, R. H., Gemenne, F., Giraldi, A., & Porcher, S. (2026). The champagne curve of climate and development inequalities. Applied Economics Letters, 33(14), 2509–2517.