- Les recrutements en CDI des jeunes ont davantage reculé dans les métiers les plus exposés à l’IA générative.
- Les départs diminuent également, mais moins vite que les embauches, ce qui ralentit le renouvellement des effectifs.
- Cette tendance dépasse les seuls métiers du développement informatique et reste observable lorsque les CDD sont pris en compte.
Fin novembre 2022, les entreprises françaises recrutaient chaque mois environ 22 000 jeunes de 21 à 29 ans en CDI dans les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle. En mars 2026, ce chiffre avait diminué d’environ 6 200 embauches. Les recrutements ont également reculé dans les professions moins exposées, mais à un rythme nettement inférieur.
C’est le principal constat d’une nouvelle étude menée à HEC Paris, en collaboration avec la Banque de France. Antonin Bergeaud, professeur associé d’économie et de sciences de la décision à HEC Paris, et ses coauteurs Antoine Bertheau, Simon Bunel, Oscar Degos et Marco Guido Palladino ont analysé l’ensemble des embauches et des fins de contrat recensées dans les données du secteur privé entre janvier 2019 et mars 2026.
Leur étude couvre la France métropolitaine, à l’exclusion de l’agriculture, de l’intérim et des particuliers employeurs. L’ampleur des données mobilisées est sans précédent : selon l’Insee, le secteur privé comptait 20,96 millions de salariés au milieu de l’année 2026, soit environ 78 % des 27,02 millions de salariés en France.
Pour mesurer l’exposition des professions à l’intelligence artificielle, les chercheurs les ont réparties en cinq groupes selon la capacité de l’IA à accomplir les différentes tâches qui les composent. Leur indicateur s’appuie sur 16 740 compétences répertoriées par France Travail et tient notamment compte de la nécessité d’une présence physique, des interactions humaines et des savoir-faire difficiles à formaliser.
Parmi les professions les plus exposées figurent les traducteurs, les journalistes et les techniciens des opérations bancaires. Une précision semble essentielle pour les chercheurs : un niveau d’exposition élevé indique ce que l’IA pourrait techniquement accomplir, et non le degré réel d’utilisation de cette technologie par les entreprises.
Les jeunes face au ralentissement des embauches
Entre novembre 2022, date du lancement de ChatGPT, et mars 2026, les embauches en CDI des 21-29 ans ont diminué de 28,3 % dans les professions les plus exposées à l’IA. Dans les métiers les moins exposés, comme les infirmiers, les enseignants de maternelle ou les ouvriers qualifiés du bâtiment, la baisse n’a été que de 7,5 %.
L’écart atteint ainsi 20,8 points de pourcentage. Ces chiffres correspondent à l’évolution des tendances mensuelles de recrutement, corrigées des variations saisonnières et lissées, et non à une diminution équivalente du nombre de personnes en emploi. Les sorties de CDI ont elles aussi ralenti : elles ont reculé d’environ 23 % dans les professions les plus exposées à l’IA, contre 6 % dans les moins exposées. Mais les embauches ont diminué encore davantage que les départs.
Dans les métiers les plus exposés, l’écart entre les embauches et les sorties s’est ainsi réduit d’environ 2 700 mouvements mensuels pour les jeunes salariés. Autrement dit, moins de jeunes entrent dans ces métiers, mais moins de salariés les quittent également.
Selon les chercheurs, ce phénomène pourrait mettre du temps à se traduire dans les statistiques globales de l’emploi. Antonin Bergeaud avance une explication possible, tout en soulignant que les données ne permettent pas d’établir que les entreprises ont modifié leurs recrutements à cause de l’intelligence artificielle : « Une entreprise qui confie à l’IA une partie des tâches habituellement réalisées par les débutants n’a pas nécessairement besoin de licencier. Elle peut simplement recruter moins de personnes et ne pas remplacer certains départs. »
Les chercheurs se sont notamment intéressés aux métiers du développement informatique, particulièrement concernés par ces transformations. Les embauches en CDI de jeunes développeurs et ingénieurs informaticiens ont chuté d’environ 42 %, contre 11 % dans les professions appartenant aux quatre autres groupes d’exposition à l’IA.
Pour autant, le phénomène ne se limite pas au développement logiciel. Même en excluant les développeurs du groupe des professions les plus exposées, les chercheurs observent encore un écart de 17 points de pourcentage par rapport aux métiers les moins exposés.
Le constat reste également valable lorsque les contrats à durée déterminée sont intégrés à l’analyse. Tous types de contrats confondus, les embauches ont reculé de 22,1 % dans les professions les plus exposées, tandis qu’elles ont progressé de 1 % dans les moins exposées.
Le ralentissement dépasse donc les seuls métiers de l’informatique et les recrutements en CDI, même si la divergence des trajectoires pour les CDD avait commencé avant l’apparition de ChatGPT.
L’âge constitue un autre facteur de différenciation
L’écart de recul des embauches en CDI entre les professions les plus et les moins exposées atteint 20,8 points chez les 21-29 ans, 18,6 points chez les 30-39 ans, 15,3 points chez les 40-49 ans et seulement 3,8 points après 50 ans.
La divergence est donc particulièrement marquée en début de carrière. Mais cette comparaison ne permet pas, à elle seule, de distinguer les effets éventuels de l’intelligence artificielle des autres facteurs susceptibles de peser sur le recrutement des jeunes.
En Europe, des résultats qui appellent à la nuance
La France fait-elle figure d’exception ? Les études menées dans d’autres pays européens offrent un tableau contrasté.
Une étude norvégienne, portant sur les salariés du secteur privé jusqu’en février 2026, ne met pas en évidence d’écart statistiquement significatif en matière d’emploi entre les jeunes exerçant les professions les plus exposées à l’IA et ceux occupant les métiers les moins exposés.
Cette différence de résultats tient notamment aux indicateurs observés. L’étude norvégienne mesure le nombre de personnes en emploi, tandis que l’étude française s’intéresse aux flux d’embauches et de départs.
Au Danemark, des chercheurs ont croisé des enquêtes sur l’adoption des agents conversationnels avec des données administratives sur l’emploi. Ils constatent une évolution des tâches réalisées par les salariés, mais ne détectent pas, au cours des deux premières années, d’effets mesurables supérieurs à 2 % sur les rémunérations ou les heures de travail déclarées.
Là encore, les indicateurs étudiés ne sont pas directement comparables aux flux de recrutement observés en France.
Le secteur public français constitue une autre zone d’incertitude.
Un rapport de l’administration française estime qu’un agent public sur cinq occupe un poste théoriquement exposé à l’intelligence artificielle, notamment dans les fonctions administratives.
Or, le secteur public ne figure pas dans les données de recrutement analysées par les chercheurs de HEC Paris. Un ralentissement comparable des embauches pourrait donc s’y produire, sans qu’il soit possible de le mesurer à partir de cette étude.
L’IA n’explique pas à elle seule le recul des embauches
Pour approfondir leur analyse, les auteurs ont rapproché les données de recrutement d’une enquête de la Banque de France menée auprès d’environ 6 000 entreprises.
Les entreprises déclarant utiliser intensivement l’intelligence artificielle début 2026 présentaient, en 2025, un déficit relatif de recrutements en CDI de jeunes compris entre 17 % et 25 % par rapport aux autres entreprises de leur secteur, selon le trimestre considéré.
En revanche, aucune différence statistiquement significative n’apparaissait concernant leurs effectifs totaux.
Cette observation suggère une association entre utilisation intensive de l’IA et moindre recrutement de jeunes salariés, mais elle ne suffit pas à établir un lien de causalité.
L’enquête renseigne en effet sur l’utilisation de l’IA en 2026, sans permettre de déterminer si les entreprises concernées avaient déjà adopté ces technologies lorsque leurs trajectoires de recrutement ont commencé à diverger, dès 2023.
D’autres facteurs peuvent également contribuer à expliquer ces évolutions.
L’étude rappelle notamment que les recrutements dans l’informatique avaient fortement augmenté après la pandémie, avant de connaître une phase de correction, dans un contexte de hausse des taux d’intérêt.
Les professions les plus exposées à l’IA sont aussi souvent celles qui se prêtent le mieux au télétravail, ce qui complique les comparaisons.
Enfin, l’essor de l’apprentissage pourrait avoir modifié les voies d’accès à l’emploi.
Les contrats d’apprentissage se sont particulièrement développés dans des domaines comme le commerce et l’informatique. Parmi les 21-29 ans travaillant dans les professions les plus exposées à l’IA, la proportion d’apprentis est passée de 6 % fin 2019 à 10 % fin 2023.
Certains jeunes pourraient ainsi entrer sur le marché du travail par la voie de l’apprentissage plutôt que directement en CDI.
Les auteurs cherchent désormais à déterminer si la diminution des recrutements commence à se traduire par une baisse du nombre de jeunes effectivement employés dans ces professions.
Le risque d’une rupture dans les parcours professionnels
Au-delà des chiffres, ces résultats soulèvent une question majeure pour les entreprises : comment les jeunes professionnels pourront-ils acquérir l’expérience nécessaire pour exercer les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle si les opportunités d’entrée se raréfient ?
« L’enjeu de long terme concerne l’échelle des carrières, » explique Antonin Bergeaud. « Les postes juniors servent aussi à former, par la pratique, les professionnels expérimentés de demain. »
Cette question pourrait occuper une place importante dans les travaux de LIFT, le nouveau laboratoire de recherche dirigé par Antonin Bergeaud, lancé par HEC Paris en 2026 avec le soutien d’Accenture, de Google et de la Région Île-de-France.
Sa mission : comprendre et mesurer les effets de l’intelligence artificielle sur l’économie, la productivité, les business models, l’organisation du travail et les compétences professionnelles.
Pour les employeurs, l’enjeu ne se limite donc pas à mesurer les gains de productivité que l’IA pourrait apporter à court terme. Il s’agit aussi de préserver les possibilités d’apprentissage et de progression qui permettent de former les professionnels de demain.
Si l’automatisation réduit les besoins de recrutement sur les postes débutants, les entreprises devront réfléchir à la manière de maintenir ces parcours d’acquisition de compétences. Car les postes juniors ne constituent pas seulement une porte d’entrée sur le marché du travail : ils sont aussi un maillon essentiel dans la formation des futurs experts.
Traduction assistée par LLM
Sources
"Exposition des métiers à l’IA générative, adoption par les entreprises et dynamiques du marché du travail en France?" par Marco Guido Palladino, Antonin Bergeaud, Antoine Bertheau, Simon Bunel, Oscar Degos.