Prix étudiants de la Fondation 2025 : Recherche locale, lignes de fracture mondiales
Les lauréats étudiants de la Fondation HEC de cette année montrent comment des études menées à l'échelle locale peuvent déboucher sur des enseignements d'envergure mondiale, notamment en matière de développement durable, de résilience et de conditions nécessaires à la création de valeur durable.
Points clés à retenir |
| • Plusieurs des projets lauréats s'inscrivent dans une démarche de développement durable, mais chacun d'entre eux aborde également les questions de compétitivité, de gouvernance et de valeur à long terme. |
| • Une étude de terrain portant sur une entreprise, une région, un secteur ou un cadre politique permet souvent de tirer des enseignements dont la portée dépasse largement le contexte initial. |
| • Un an après la remise des prix de 2024, certains lauréats montrent déjà comment ces distinctions donnent un écho à des projets qui continuent d’alimenter le débat public ou la pratique professionnelle. |
La diversité des thèmes de recherche des lauréats de cette année reflétait les horizons d’origine de ces derniers. Mais la cérémonie de la Fondation HEC – organisée pour la première fois par A&O Shearman dans son siège parisien – a également mis en avant des sujets qui pourraient facilement être considérés comme de niche ou techniques. Au contraire, ceux-ci ont soulevé des questions bien plus vastes : comment les organisations intègrent-elles l’IA ? Comment les petites entreprises sont-elles poussées vers la transition écologique ? Comment les systèmes productifs locaux survivent-ils à la mondialisation ? Comment les déchets industriels deviennent-ils stratégiques ? Et comment la décarbonisation ne progresse-t-elle que lorsque les politiques, la tarification et la rentabilité évoluent de concert ?
Responsabilité climatique et Shadow AI
Parmi les projets de recherche primés, on trouve une étude sur l’« IA de l’ombre » au sein des organisations et son impact sur la gouvernance. Une thèse sur les PME et la RSE se transforme en une réflexion sur les écosystèmes. Une enquête sur l’artisanat italien devient une réflexion plus large sur la valeur, l’identité et la concurrence. Une étude de cas saoudienne sur le torchage du gaz devient une leçon universelle sur le gaspillage et l’inertie industrielle. Un article sur l’hydrogène et le CBAM rappelle avec force que l’ambition climatique dépend de la viabilité économique des projets.
Le mémoire de master primé de Salomé Raymondjean se situe au cœur de l’une des lignes de fracture les plus marquées du moment. Son travail sur l’IA « de l’ombre » examine l’utilisation informelle des outils d’IA générative au sein des organisations, ainsi que le fossé grandissant entre l’accélération technologique et la capacité des institutions à l’assimiler et à la réguler (voir la rubrique « Focus » ci-dessous). Le jury de la Fondation souligne que son mémoire ne se contente pas de traiter l’IA « de l’ombre » comme un simple problème de conformité, mais propose des mécanismes de gouvernance capables de rétablir la visibilité et de canaliser les initiatives informelles vers une performance collective. Cela fait déjà de son mémoire l’un des plus pertinents de l’année. En effet, le jury a noté que sa thèse ne se contentait pas de mettre en lumière un problème auquel de nombreuses entreprises sont confrontées avant même d’avoir pleinement appris à le nommer ; elle développe également son propre cadre analytique (appelé SHAD-AI) « qui est immédiatement applicable par les entreprises, créant ainsi un pont essentiel entre l’excellence académique et la pertinence managériale ». En tant que consultante en stratégie cybernétique chez Deloitte, Raymondjean applique déjà son cadre à la stratégie de l’entreprise.
La thèse de Carmen Bertojo possède la même force de révélation, mais dans un registre très différent. La RSE dans les PME peut encore être considérée comme un sujet secondaire par rapport aux obligations auxquelles sont confrontés les grands groupes. Ses recherches (et plus encore son entretien avec Dare après la cérémonie) démontrent le contraire. Comme elle l’a souligné, la PME se trouve désormais « à la croisée d’intérêts contradictoires » : ceux du grand client qui répercute la pression réglementaire tout au long de la chaîne de valeur, ceux des banques qui lient de plus en plus le financement aux évaluations carbone et aux performances en matière de développement durable, et ceux des salariés qui souhaitent travailler dans des entreprises en phase avec leurs valeurs. La thèse de Carmen Bertojo a également ouvert la voie à une autre question qu’elle a déclaré vouloir explorer plus en profondeur : le rôle des collectivités territoriales. Selon ses propres termes : « Ce sont les collectivités territoriales (françaises) qui constituent le premier point de contact entre l’administration et les PME. » Cette idée confère à son article une réelle originalité. Elle ancre la RSE dans l’écosystème local plutôt que dans la seule communication d’entreprise. Et c’est un domaine qu’elle compte explorer davantage dans les années à venir, alors qu’elle envisage sérieusement de se lancer dans un doctorat sur ce sujet.
Ce qui a également rendu le travail de Bertojo d’autant plus apprécié et remarquable, c’est sa décision de transformer les travaux théoriques qu’elle menait en une véritable start-up. Au cours de ses études, cette économiste a cofondé Best Value, un cabinet de conseil en stratégie spécialisé dans le développement durable. « Nous continuerons à accompagner les entreprises, mais notre objectif est désormais de créer tout un écosystème ; c’est pourquoi nous sommes d’autant plus incisifs et rapides. »
Quand le local devient mondial
Le projet de fin d’études de Salvatore Mamone, dans le cadre de son MBA, s’éloigne d’une étude de cas nationale pour aboutir à un diagnostic d’une portée bien plus large. Son sujet porte sur le déclin de l’artisanat italien, mais les tensions qu’il décrit trouvent un écho bien au-delà de son Italie natale. Après avoir reçu son prix, il a résumé le problème avec une clarté mémorable. Lorsqu’un artisan met un produit fait main sur le marché, a-t-il expliqué, le client est souvent tiraillé entre deux pôles d’attraction : d’un côté, la grande distribution à bas prix ; de l’autre, le luxe axé sur les marques. « La valeur de l’artisan qui ne dispose pas d’une marque se situera au milieu de ces deux forces », a-t-il souligné. Le projet de Mamone allie les outils de la finance à une compréhension profondément personnelle de la succession, des économies locales et des entreprises familiales. Fort de son expérience au sein d’une entreprise familiale, il a apporté une vision de première main des défis auxquels les petites entreprises sont confrontées aujourd’hui, s’exprimant avec une empathie rare sur la transition générationnelle, aux côtés de fondateurs qui considéraient leur atelier non pas comme une entreprise à vendre, mais comme un héritage à préserver.
Les recommandations du projet de fin d’études s’inscrivent dans cette même ligne : la croissance, l’image de marque, les capitaux extérieurs, l’internationalisation et l’adaptation juridique ont tous leur importance, mais ils comptent parce qu’ils contribuent à préserver la qualité, l’identité et le savoir-faire. Là encore, une réflexion locale débouche sur un enseignement d’envergure mondiale. Dans de nombreux secteurs et pays, la question n’est plus de savoir si le patrimoine a de la valeur, mais comment rendre cette valeur lisible et durable sur un marché qui privilégie l’échelle et l’image.
Le projet d’Executive MBA de Juan Simon Arteaga offre un autre exemple frappant d’un cas très spécifique qui s’ouvre sur un problème universel. Son projet de fin d’études porte sur la réduction du torchage systématique de gaz en Arabie saoudite grâce à une solution modulaire permettant de monétiser le gaz associé sur place. Mais ce qui rend ce projet particulièrement convaincant, c’est la perspective plus large qu’il apporte sur la question des déchets industriels. Selon ses propres termes, le torchage de gaz revient à «brûler littéralement de l’argent», tout en constituant une source de dommages environnementaux majeurs. La force de son argumentation réside dans le fait qu’il refuse de dissocier ces deux aspects. Sa proposition repose à la fois sur le réalisme commercial, la faisabilité technique et l’urgence environnementale. Cet ingénieur en chimie a également insisté sur le fait que ce modèle est largement transposable. L’Arabie saoudite, a noté M. Arteaga, affiche déjà d’excellents résultats en matière de captage du gaz, et «malgré cela, le torchage systématique persiste». Il a souligné que ce problème ne concerne pas uniquement l’Arabie saoudite, mais qu’il est mondial. Ses travaux suggèrent que l’un des enjeux majeurs de la transition énergétique ne consiste pas seulement à inventer de nouveaux systèmes, mais aussi à trouver des moyens plus rapides d’utiliser ce qui est déjà gaspillé.
Le développement durable est le fil conducteur
Le prix de la Fondation Bernard André Parent a été décerné à Mélanie Pasta et Clotilde Guihard pour leur mémoire consacré au CBAM et à la décarbonisation de la chaîne de valeur de l’hydrogène – une performance remarquable, compte tenu de la concurrence dans toutes les catégories (pour être tout à fait transparent : l’auteur de ces lignes faisait partie du jury et a vivement défendu cette candidature). Leur mémoire primé se situe à la croisée des domaines de la politique, de l’industrie, de l’ingénierie et de la finance, et elles maîtrisent parfaitement ce langage. Les deux diplômées de master ont souligné que le débat sur l’hydrogène reste trop théorique lorsque les études ne sont pas suivies de subventions, de programmes d’investissement et des conditions nécessaires à leur déploiement. Elles sont revenues à plusieurs reprises sur un point : le coût. Comme l’a expliqué Clotilde Guihard, l’hydrogène vert reste trop coûteux par rapport à ses alternatives issues des énergies fossiles, ce qui signifie que les projets et les entreprises développant ces solutions ne sont souvent pas rentables. Leurs réflexions sur le marché du carbone étaient particulièrement pertinentes. « Les crédits carbone agissent comme une subvention qui aide à combler l’écart, rendant les solutions de décarbonisation économiquement viables », a-t-elle déclaré. Mme Pasta a ajouté que la décarbonisation nécessite une tarification prévisible du carbone pour soutenir les décisions d’investissement, tout en reconnaissant que les perturbations géopolitiques peuvent avoir un impact sur cette stabilité. Leur travail est très axé sur l’Europe dans son approche politique, mais la leçon à en tirer est bien plus large. Les stratégies climatiques ne passent de l’intention à la mise en œuvre que lorsque les incitations deviennent lisibles, stables et économiquement crédibles.
Pris dans leur ensemble, ces articles mettent également en évidence une autre tendance. La durabilité est l’un des fils conducteurs les plus marquants chez les lauréats de cette année, même lorsqu’elle ne constitue pas la seule thématique ou le thème explicite du projet. Bertojo examine la transition vers la durabilité telle qu’elle touche les PME, souvent négligées. Arteago aborde les déchets, les émissions et la monétisation dans le secteur de l’énergie. Pasta et Guihard travaillent sur l’hydrogène, la tarification du carbone et la décarbonisation. Le mémoire de Mamone porte sur la durabilité à long terme des écosystèmes productifs, des compétences et de l’emploi local. La thèse de Raymondjean n’est pas à caractère environnemental, mais elle partage le même souci d’une gouvernance durable face à une transformation rapide. La dimension de la durabilité est ancrée dans la stratégie, la finance, les opérations et la réalité industrielle.
Liu Zeyang, qui a remporté le troisième prix dans la même catégorie Bernard André Parent, a mis en lumière une autre forme de changement structurel. Son mémoire de fin d’études, intitulé « Du financement foncier au fiscalisme de l’IA », part d’une réalité chinoise mais présente des implications plus larges. Pendant des décennies, le financement foncier a contribué à alimenter le développement local, mais l’IA et les nouvelles technologies modifient les besoins des entreprises en matière d’espace physique. Comme l’a expliqué Zeyang après la cérémonie, l’ancien modèle fonctionnait lorsque les usines, la logistique et la croissance industrielle dépendaient du foncier. Les entreprises technologiques ont désormais des besoins différents : moins de terrain en soi, mais une alimentation électrique plus stable, une capacité de refroidissement et des infrastructures numériques. À Shanghai, a noté Zeyang, les autorités locales expérimentent déjà de nouvelles formes de soutien, telles que des plateformes de puissance de calcul rattachées aux parcs industriels. Son sujet porte sur la Chine, mais la leçon va bien au-delà. Les pays en développement qui sont encore en train de mettre en place leurs systèmes industriels pourraient tirer des enseignements de l’expérience chinoise et s’adapter plus rapidement, en combinant développement urbain et évolution technologique plutôt que de se retrouver plus tard confrontés aux mêmes blocages.
L'impact durable des lauréats
La cérémonie de remise des prix aux étudiants de cette année montre comment ces transitions se concrétisent. Elle démontre également que l'ampleur du point de départ d'un projet n'a guère de rapport avec l'ampleur des enseignements qu'il peut en découler. Les travaux des étudiants reflètent l'une des ambitions les plus profondes de la recherche en gestion elle-même, à savoir partir d'une observation minutieuse pour aboutir à une forme de compréhension qui se transmet..
On constate également ici un lien utile avec les lauréats de l’année dernière. La promotion 2024 avait déjà mis en avant des thèmes qui restent aujourd’hui au cœur des préoccupations, notamment l’IA, l’accès à la santé et l’impact social. Ce qui est apparu plus clairement au cours de l’année écoulée, c’est que certains de ces projets primés ont continué à se développer après la cérémonie. Le projet EmpowerHer de Nicolette Gopaul, récompensé dans la catégorie MBA et consacré à la santé menstruelle et à l’égalité dans l’éducation, a ensuite bénéficié d’une reconnaissance publique plus large dans son pays natal, l’Afrique du Sud, et a été intégré à son profil publié ultérieurement sur Poets&Quants. Par ailleurs, après avoir reçu le prix du Master exécutif pour sa thèse sur la restructuration des entreprises de taille moyenne en crise, Charlotte Chauvel a publié un article sur le sujet dans Finance & Gestion, tandis que son parcours professionnel en tant que directrice financière de Neotiss assure à ce travail une pérennité managériale.
C’est peut-être là la manière la plus convaincante d’interpréter la cérémonie des lauréats étudiants de cette année. La Fondation continue d’aller au-delà des louanges et de l’attention accordées aux résultats scolaires pour identifier les points de tension qui façonnent les organisations et les sociétés avant qu’ils ne se transforment en crise. Les lauréats de cette année ont examiné de près les domaines qu’ils avaient choisis – qu’il s’agisse d’une entreprise, d’un marché, d’une région, d’une pratique industrielle ou d’un instrument politique – et ont mis en lumière des questions dont la portée va bien au-delà.
ZOOM
L'approche multidisciplinaire de Salomé Raymondjean ouvre de nouvelles perspectives sur l'IA de l'ombre
Les recherches de Salomé Raymondjean confirment que l’IA « de l’ombre » est l’un des sujets de recherche les plus d’actualité de l’école cette année. Elles inscrivent également les travaux de Salomé Raymondjean dans un débat plus large mené au sein d’HEC sur la manière dont les organisations peuvent réguler des technologies en constante évolution sans perdre de vue l’apprentissage collectif et la responsabilité managériale. Travaillant actuellement chez Deloitte sur les questions de cybersécurité et de souveraineté en matière d’IA, Salomé Raymondjean souligne la volonté de l’entreprise d’intégrer ses travaux sur l’IA « de l’ombre » dans son fonctionnement interne. Son mémoire de fin d’études, consacré à l’utilisation informelle des outils d’IA générative au sein des organisations, a été dirigé par Stéphane Madoeuf. Le jury a salué à la fois la pertinence du sujet et la rigueur du travail, soulignant sa portée multidisciplinaire et le cadre analytique qu’il développe, baptisé SHAD-AI. Ce mémoire examine le décalage entre l’accélération technologique et la capacité des institutions à l’absorber et à la réguler, et propose des mécanismes de gouvernance visant à rétablir la visibilité stratégique, à permettre une expérimentation sécurisée et à canaliser les initiatives informelles vers la performance collective.
Ce prix confirme que l'« IA fantôme » est l'un des thèmes de recherche les plus d'actualité de l'école cette année. Il inscrit également les travaux de Raymondjean dans un débat plus large mené au sein d'HEC sur la manière dont les organisations peuvent gérer des technologies en constante évolution sans perdre de vue l'apprentissage collectif et la responsabilité managériale.