En septembre 2026, la Commission européenne a proposé un règlement européen sur l’innovation (European Innovation Act) destiné à faciliter le passage de la recherche au marché et le déploiement des innovations européennes à grande échelle, au-delà des frontières nationales. Elle a également proposé des principes communs pour les bacs à sable réglementaires (regulatory sandboxes). Parallèlement, d’autres dispositifs réglementaires et financiers récents visent à améliorer l’accès des startups aux infrastructures de recherche et d’expérimentation, et à mobiliser davantage de capitaux pour accompagner le changement d’échelle des entreprises de la Clean Tech.
Ces initiatives cherchent à répondre à un défi bien connu : l’Europe dispose d’une recherche scientifique de premier plan et de capacités d’innovation considérables, mais peine encore à transformer ses avancées technologiques en solutions déployées à grande échelle.
- Clean Tech joue un rôle central dans la transition environnementale de l’Europe.
- Le changement d’échelle des innovations dépend de la qualité des connexions entre les acteurs des écosystèmes.
- Les infrastructures d’expérimentation sont essentielles, mais leur maturité et leur intégration restent inégales.
- Les intermédiaires spécialisés, les politiques publiques et la coopération transfrontalière sont déterminants pour accélérer le déploiement des innovations.
La Clean Tech, qui constitue une branche de la Deep Tech, regroupe les technologies et les business models visant à réduire les impacts environnementaux et la toxicité industrielle, tout en contribuant à la résilience climatique et à la neutralité carbone. Accélérer le développement et le déploiement de ces solutions est essentiel pour permettre à l’Union européenne d'atteindre son ambition : devenir le premier continent climatiquement neutre d’ici 2050.
C’est dans cette perspective que s’inscrit FINEX, un projet financé par le programme Horizon Europe, qui vise à accélérer le déploiement et l’adoption des technologies propres. Ses travaux portent sur sept pays — la Finlande, la France, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie et Chypre — et quatre domaines prioritaires : l’énergie, la mobilité et les transports, l’environnement bâti, ainsi que la gouvernance et les données.
Leurs conclusions mettent en évidence un constat : la performance d’un écosystème d’innovation dépend moins de la seule richesse de ses ressources que de sa capacité à les connecter efficacement.
Une région peut réunir d’excellentes universités, des plateformes d’essai sophistiquées, des living labs, des startups ambitieuses, des financements publics, du capital-risque et des décideurs politiques favorables à l’innovation, sans pour autant parvenir à transformer ses découvertes scientifiques en entreprises capables de changer d’échelle.
Pour les responsables d’écosystèmes Deep Tech et Clean Tech, cette réalité invite à reformuler la question stratégique. Il ne suffit plus de se demander : « De quelles ressources disposons-nous ? » Il faut aussi s’interroger : « Que peut réellement en faire un innovateur ? »
Une jeune entreprise peut-elle identifier la bonne infrastructure d’essai et y accéder ? Passer du prototype à une expérimentation en conditions réelles, puis à un déploiement à grande échelle ? S’orienter dans les exigences réglementaires ? Et lorsque les compétences ou équipements nécessaires n’existent pas localement, peut-elle les trouver ailleurs en Europe ?
Cette réflexion ouvre une perspective plus large : l’Europe n’a pas nécessairement besoin que chaque région développe les mêmes capacités. Elle doit surtout permettre aux innovateurs d’identifier, de mobiliser, de combiner et de réorganiser plus facilement les ressources réparties sur son territoire.
Un écosystème d’innovation ne se résume pas à ses acteurs
On décrit souvent les écosystèmes d’innovation en énumérant leurs composantes : universités, startups, accélérateurs, investisseurs, entreprises, laboratoires et institutions publiques. Mais la coexistence de ces acteurs ne suffit pas à constituer un véritable écosystème. Pour fonctionner, celui-ci doit reposer sur des interactions cohérentes entre ses différentes composantes, afin d’accompagner les entreprises innovantes à chaque étape de leur développement.
Prenons l’exemple d’une startup qui souhaite tester une technologie à grande échelle ou dans un environnement réel. L’infrastructure adaptée existe peut-être déjà, mais dans une autre région ou un autre pays. L’entreprise peut ignorer son existence, ou cette infrastructure peut ne pas être reliée à l’accélérateur qui l’accompagne. Les financements nécessaires peuvent se trouver ailleurs, tandis que les contraintes réglementaires restent difficiles à appréhender.
Les ressources sont présentes. Toute la difficulté consiste à les transformer en un système véritablement connecté.
Les recherches menées dans le cadre de FINEX illustrent cette situation. Le catalogue de ressources du projet, développé par HEC Paris avec ses partenaires TalTech, l’Université de Chypre et 28Digital, a recensé plus de 70 infrastructures dans les sept pays participants.
Celles-ci couvrent les niveaux de maturité technologique (Technology Readiness Levels, ou TRL) de 2 à 9 et comprennent notamment des réseaux électriques intelligents, des laboratoires d’intelligence artificielle et des plateformes d’essai dédiées à l’hydrogène.
Pourtant, les travaux montrent que certaines de ces infrastructures restent principalement utilisées à l’échelle locale ou insuffisamment exploitées par les réseaux nationaux et européens.
Ce constat modifie les priorités des responsables d’écosystèmes.
Avant de se demander « Que devons-nous construire ensuite ? », il est tout aussi important de poser deux autres questions : « De quoi disposons-nous déjà ? Et qui peut réellement y accéder ? »
Relier la recherche au marché : le rôle de l’expérimentation
À un moment donné, toute innovation Deep Tech doit quitter le laboratoire pour se confronter aux conditions du monde réel.
Différents dispositifs permettent de franchir cette étape.
Les plateformes d’essai (testbeds) offrent aux innovateurs la possibilité de développer et de valider leurs prototypes lors des premières phases d’expérimentation.
Les living labs, ou laboratoires vivants, permettent de tester des technologies en conditions réelles, en associant utilisateurs et parties prenantes.
Enfin, les bacs à sable réglementaires autorisent des expérimentations encadrées par les autorités de régulation, notamment lorsque les règles existantes ne sont pas encore adaptées à une technologie émergente. Ils interviennent généralement à des stades plus avancés du développement.
Les résultats de FINEX montrent que, malgré la présence d'infrastructures d’expérimentation de premier plan dans l’ensemble des pays étudiés, leur niveau de maturité et leur degré de connexion aux écosystèmes restent très variables.
Une enquête exploratoire menée auprès de 15 acteurs des écosystèmes concernés révèle que les services d’incubation et d’accélération sont davantage institutionnalisés, tandis que les bacs à sable réglementaires et les living labs apparaissent généralement moins matures ou moins bien intégrés.
L’échantillon est trop restreint pour permettre une comparaison représentative du niveau de maturité des écosystèmes nationaux. Il soulève néanmoins une question importante : sommes-nous aussi efficaces pour aider les entreprises issues de la recherche à tester et démontrer leurs technologies que pour les accompagner dans leur création ?
Les expérimentations menées à un stade avancé révèlent également des obstacles impossibles à identifier en laboratoire.
En Lettonie, par exemple, une initiative de mobilité servicielle (Mobility as a Service) étudiée dans le cadre de FINEX s’est heurtée à une fragmentation des responsabilités réglementaires entre différents échelons administratifs.
À Chypre, une expérimentation portant sur les jumeaux numériques (digital twins) a mis en évidence des difficultés liées à la disponibilité fragmentée des données et aux capacités institutionnelles.
Ces projets pilotes concernent des technologies et des contextes différents, mais ils révèlent un problème commun : une technologie peut être prête à franchir une nouvelle étape alors que l’écosystème qui l’entoure ne l’est pas encore.
L’expérimentation peut aussi faire évoluer la réglementation
L’expérimentation ne sert pas uniquement à démontrer qu’une technologie fonctionne. Elle peut également aider les institutions à comprendre ce qui doit évoluer pour permettre son déploiement. Elle devient ainsi un outil d’apprentissage collectif, associant innovateurs, autorités publiques et acteurs économiques.
La France en offre un exemple. La loi relative à l’énergie et au climat a instauré un cadre permettant à la Commission de régulation de l’énergie (CRE) d’accorder des dérogations réglementaires temporaires à certains projets innovants dans le domaine de l’énergie.
Ces expérimentations font l’objet d’un suivi et d’une évaluation, afin d’en tirer des enseignements susceptibles d’alimenter les évolutions réglementaires.
Ailleurs en Europe, le bac à sable national dédié à l’intelligence artificielle en Lituanie et le bac à sable réglementaire consacré à l’énergie en Finlande associent également tests en conditions réelles, accompagnement réglementaire et apprentissage institutionnel.
L’objectif est de permettre aux technologies, aux marchés et aux cadres réglementaires d’évoluer conjointement.
Cette approche prend une importance particulière dans le contexte européen actuel. La proposition formulée par la Commission européenne en septembre 2026 pour établir des principes communs applicables aux bacs à sable réglementaires vise à harmoniser leur utilisation au sein de l’Union. Sa récente Charter of Access cherche également à faciliter l’accès des entreprises aux infrastructures technologiques, notamment aux laboratoires avancés et aux lignes pilotes.
Le défi consiste désormais à relier ces instruments à l’ensemble de l’écosystème qui accompagne les entreprises innovantes.
Les intermédiaires, maillons essentiels de l’innovation
Universités, accélérateurs, incubateurs, parcs scientifiques, clusters et organismes spécialisés jouent un rôle déterminant dans la mise en relation des différents acteurs.
Ils peuvent aider les entreprises innovantes à identifier des infrastructures d’essai, à comprendre les exigences réglementaires, à accéder aux expertises et aux financements, ou encore à nouer des relations au-delà de leurs réseaux habituels.
Ils contribuent également à instaurer la confiance et à construire des objectifs communs entre les parties prenantes.
Ce rôle d'intermédiaire est moins visible que celui d’un laboratoire ou d’une plateforme d’essai, mais il est essentiel au changement d’échelle.
Financer une infrastructure sophistiquée sans soutenir les organisations qui permettent aux entreprises de l’identifier et de l’utiliser risque de laisser une partie de son potentiel inexploité.
Le Creative Destruction Lab (CDL) d'HEC Paris illustre cette fonction d’intermédiation.
Ce programme d’accélération accompagne des entreprises fondées sur des innovations scientifiques en mettant les entrepreneurs en relation, à l’échelle internationale, avec des mentors expérimentés issus du capital-risque, de l’industrie, de la recherche et de l’entrepreneuriat.
Il propose notamment des parcours spécialisés dans le climat, le spatial, l’intelligence artificielle, l’informatique de nouvelle génération et les biotechnologies.
De tels dispositifs aident les entreprises à évoluer dans leur environnement socioculturel, juridique et institutionnel.
C’est pourquoi FINEX recommande de renforcer les structures intermédiaires chargées de cartographier les ressources disponibles et de coordonner les écosystèmes.
Quatre priorités pour accélérer le changement d’échelle
Pour les agences d’innovation, les universités, les clusters et les parcs scientifiques, améliorer la connectivité des écosystèmes ne suppose pas nécessairement de créer de nouvelles infrastructures.
Cela peut commencer par une meilleure organisation du parcours que suivent les innovateurs au sein des ressources existantes.
- Cartographier les parcours, pas seulement les ressources.
Recenser les organisations et les infrastructures ne suffit pas. Il faut également comprendre comment une entreprise passe de la recherche au prototypage, puis à l’expérimentation avancée, à la validation réglementaire, au financement et enfin à la commercialisation.
La question essentielle consiste à identifier les étapes où ce parcours se complique ou s’interrompt. - Faciliter l’identification et l’accès aux infrastructures d’expérimentation.
Une plateforme d’essai, aussi sophistiquée soit-elle, apporte une valeur limitée à l’écosystème si les entrepreneurs ignorent son existence ou ne peuvent pas réellement y accéder.
Des plateformes partagées peuvent améliorer la visibilité des équipements disponibles. La simplification des procédures d’accès et un accompagnement administratif adapté peuvent également faciliter leur utilisation par les petites entreprises innovantes. - Transformer les expérimentations en apprentissage institutionnel.
Les connaissances produites dans un bac à sable réglementaire ou un living lab ne devraient pas disparaître à la fin d’un projet pilote.
FINEX recommande de mettre en place des mécanismes permettant de transmettre les résultats des expérimentations aux régulateurs et aux autres acteurs des écosystèmes.
Les enseignements tirés des tests pourraient ainsi contribuer à faire évoluer les réglementations et les pratiques. - Relier plus étroitement l’expérimentation à la demande du marché.
Démontrer qu’une technologie fonctionne ne suffit pas à créer un marché.
FINEX identifie plusieurs obstacles au déploiement : la faiblesse des mécanismes de commande publique, des incitations de marché insuffisantes et le manque de financements après la phase pilote.
Il est donc nécessaire d’associer plus tôt les investisseurs, les clients potentiels et les acteurs de la commande publique aux démarches d’expérimentation.
Ces quatre priorités traduisent un changement d’approche : il ne s’agit plus seulement d’accumuler des ressources, mais d’organiser des parcours permettant aux innovations de changer réellement d’échelle.
Des pôles d’excellence à un réseau européen connecté
Même une coordination efficace des écosystèmes atteint ses limites lorsqu’elle s’arrête aux frontières nationales.
Les innovations Deep Tech reposent de plus en plus sur des compétences et des infrastructures spécialisées. Reproduire chaque plateforme d’essai, chaque domaine d’expertise ou chaque service d’accompagnement dans toutes les régions européennes ne serait ni réaliste ni nécessairement souhaitable.
Imaginons plutôt une entreprise dont les fondements scientifiques sont développés dans une région, dont les essais spécialisés se déroulent dans une autre et qui rejoint ensuite un bac à sable réglementaire dans un troisième territoire, lorsque les règles existantes ne sont pas encore adaptées à sa technologie.
Cette entreprise n’aurait pas besoin de disposer de toutes les ressources à proximité. Elle devrait simplement pouvoir identifier et mobiliser les bonnes compétences, au bon moment de son développement.
C’est précisément l’orientation proposée par la feuille de route de FINEX.
Celle-ci préconise une double stratégie ambitieuse visant à renforcer les connexions entre écosystèmes, à la fois au niveau national et européen.
Elle recommande notamment une harmonisation accrue des procédures d’expérimentation transfrontalières, des processus communs de candidature et de suivi, ainsi que la création d’une plateforme européenne permettant d’identifier les infrastructures d’expérimentation et les prestataires de services intermédiaires.
Elle appelle également à renforcer les liens entre expérimentation et déploiement commercial.
Faire de la diversité européenne un avantage stratégique
Les écosystèmes d’innovation européens possèdent des forces différentes.
Plutôt que de chercher à uniformiser leurs capacités, l’Europe peut transformer leurs spécialisations en complémentarités.
L’objectif est de construire un écosystème dans lequel les entreprises innovantes peuvent mobiliser les ressources nécessaires pour concevoir, tester, développer et déployer leurs technologies, indépendamment des frontières nationales.
En connectant ses pôles d’excellence, l’Europe pourrait ainsi transformer la diversité de ses capacités d’innovation en un avantage stratégique collectif.
C’est à cette condition que son potentiel scientifique et technologique pourra contribuer pleinement à l’accélération de la transition vers la neutralité carbone.
Cet article s’appuie sur les travaux de FINEX, un projet Horizon Europe réunissant des partenaires de sept pays européens.
FINEX combine cartographie des écosystèmes, analyse des politiques publiques, ateliers collaboratifs, travaux de recherche et enquête exploratoire auprès d’acteurs de l’innovation. Les résultats de l’enquête présentés ici doivent être considérés comme exploratoires. Ils ne permettent pas d’établir des comparaisons représentatives entre les écosystèmes nationaux d’innovation.
Sources
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