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Fondation HEC

Les prix universitaires mettent en lumière les défis d'un monde en mutation

De l'intelligence artificielle en classe à l'investissement à impact social et à la finance durable, les Prix de la Fondation HEC de cette année ont récompensé des travaux de recherche qui apportent un éclairage sur certains des débats les plus animés de notre époque.

HEC Foundation professor laureates 2025

Les lauréats et membres du jury 2025 des prix de la Fondation HEC (C) Irène Krienen

Trois points clés à retenir

• L’IA transforme l’éducation à un rythme suffisamment rapide pour nous obliger à repenser la finalité de l’enseignement.

• L’investissement à impact social prend une autre dimension lorsque la performance est évaluée en tenant compte du risque.

• La finance durable a davantage d’influence lorsqu’elle modifie les incitations tout au long des chaînes de valeur.

 

À l’heure où l’IA dans l’éducation, l’investissement d’impact et la finance durable font l’objet d’un battage médiatique intense, les professeurs primés Laurence Lehmann-Ortega, Jessica Jeffers, Stefano Lovo, Jeremy Ghez et Olivier Chatain ont, chacun à leur manière, exploré ces débats animés suffisamment longtemps pour produire des preuves plus solides quant à l’impact de cet outil d’apprentissage automatique. Laurence Lehmann-Ortega repense la manière dont l’enseignement devrait fonctionner une fois que l’IA fera partie intégrante de l’environnement d’apprentissage quotidien des étudiants. Jessica Jeffers examine comment les fonds d’impact devraient être évalués lorsque le risque est mesuré de manière sérieuse plutôt que rhétorique. Les travaux de Stefano Lovo, quant à eux, reviennent sans cesse sur la conception des incitations, des notations et des mécanismes de marché dans le domaine du développement durable. Ensemble, ils illustrent la recherche dans ce qu’elle a de plus utile : explorer de nouvelles réalités et clarifier le débat.

L'enseignement à l'ère de l'IA générative

Le prix de la Fondation décerné à Laurence Lehmann-Ortega pour son innovation pédagogique récompense l’ensemble de son travail, au-delà de ses activités de l’année écoulée. Son approche s’articule autour de ce qui se passe avant, pendant et après les cours, grâce à des outils d’intelligence artificielle, des études de cas, des simulations, des visites sur le terrain, des interventions d’intervenants extérieurs, des retours entre pairs et un apprentissage par l’expérience. Tous ces éléments contribuent à l’objectif plus large qui consiste à placer la curiosité, le jugement et l’interaction humaine au cœur de l’expérience en classe.

Les propos tenus par Mme Lehmann-Ortega lors de la cérémonie du 2 mars ont donné une dimension bien plus concrète à cette philosophie. « Nous sommes désormais entrés dans l’ère de l’IA », a-t-elle déclaré à l’auditoire réuni au siège de la Fondation, dans le centre de Paris. « Les méthodes d’apprentissage de nos étudiants vont connaître de profonds bouleversements, et nous devons donc repenser en profondeur notre manière d’enseigner. » Elle a qualifié ce travail d’« engagement à réinventer l’enseignement dans les années à venir, à l’ère de l’IA », et a décrit les outils qu’elle a mis en place en classe, notamment des applications web qui permettent aux étudiants d’interagir avec des études de cas plutôt que de se contenter de les lire. « Il ne s’agit pas seulement de lire des études de cas », a-t-elle précisé, « il s’agit vraiment d’interagir avec ces études de cas. »

En effet, tant dans l’enseignement supérieur que dans la formation des cadres, la question n’est plus de savoir si l’IA a sa place dans le processus d’apprentissage. C’est déjà le cas. La question la plus épineuse est de savoir quel type de pédagogie mérite encore d’être défendu une fois que les étudiants pourront externaliser une partie de leur préparation, de leur synthèse et de leur rédaction. La réponse de Lehmann-Ortega est claire et précise : l’enseignement doit être conçu de manière plus intentionnelle, plus interactive et plus explicitement humaine. Le jury l’a bien saisi en saluant des expériences d’apprentissage qui, grâce à l’enseignement du professeur (filière Éducation) de stratégie, restent « significatives, rigoureuses et profondément humaines à l’ère de l’IA ».

L'investissement à impact social : au-delà des slogans

L’article primé de Jessica Jeffers, intitulé « The Risk and Return of Impact Investing Funds » (Risque et rendement des fonds d’investissement à impact social), aborde l’une des questions les plus controversées de la finance : que doivent exactement conclure les investisseurs de la performance des fonds d’impact ? À l’aide d’un nouvel ensemble de données sur les flux de trésorerie des fonds d’impact, Jessica Jeffers et ses deux coauteurs étudient l’exposition au risque et les rendements ajustés au risque de marché sur les marchés privés. L’étude montre que les fonds d’impact présentent une exposition au marché plus faible que des stratégies comparables sur les marchés privés. Les chercheurs affirment que l’intérêt financier de ces fonds dépend de l’ensemble du portefeuille de l’investisseur et de ses besoins en matière de couverture. En d’autres termes, cet article éloigne le débat des jugements généraux pour le recentrer sur le contexte du portefeuille.

Dans son discours de remerciement prononcé à la Fondation, Mme Jeffers a insisté sur l’importance de ce changement. Elle a déclaré que le débat sur la performance de l’investissement d’impact était « un débat animé », mais qu’il manquait « de preuves très concrètes ». Son équipe, a-t-elle expliqué, a dû trouver les données et élaborer une méthodologie adaptée à une question que les méthodes existantes ne traitaient pas correctement. Surtout, ils voulaient remettre le risque au cœur du débat. « Il ne s’agit pas seulement de connaître le  TRI (taux de rendement interne, ndlr) de cette stratégie, ou son multiple, mais de déterminer comment elle s’intègre dans un portefeuille », a déclaré la professeure de finance. « Lorsque l’on considère l’investissement d’impact comme faisant partie d’un portefeuille, l’évaluation peut alors vraiment changer. »

L'investissement d'impact fait souvent l'objet de débats en termes moraux ou politiques – et est parfois écarté tout aussi rapidement. Les travaux de Mme Jeffers insistent sur la nécessité d'évaluer les fonds d'impact avec la même rigueur que celle à laquelle les investisseurs s'attendent déjà dans d'autres domaines. Dans son communiqué annonçant l'attribution du prix, le jury a salué ses recherches, affirmant qu'elles permettaient aux professionnels de débattre de la pertinence de l'investissement d'impact « de manière rationnelle, plutôt qu'émotionnelle ».

Pourquoi l'œuvre de Stefano Lovo continue de trouver un écho

Le prix du « Chercheur de l’année » décerné à Stefano Lovo, sa  deuxième distinction attribuée par la Fondation en autant d’années, récompense un parcours global plutôt qu’une publication isolée. Le jury a souligné l’étendue et la cohérence intellectuelle de ses travaux, qui vont du comportement des consommateurs et des habitudes alimentaires durables à l’investissement socialement responsable, en passant par les modèles de notation ESG et les implications de l’IA pour l’intermédiation financière. Ce qui relie ces projets entre eux, c’est un intérêt constant pour la manière dont les incitations sont structurées et dont l’information circule sur les marchés.

Lors de la remise du prix, la doyenne de la faculté et de la recherche, Andrea Masini, a opposé les chercheurs productifs, qui savent mener à bien le processus de publication, à un autre type de chercheurs : « Ceux qui posent les bonnes questions. » Il a salué M. Lovo pour avoir appliqué des méthodes rigoureuses à des problèmes qui dépassent le cadre universitaire, et pour avoir abordé des thèmes allant du comportement individuel aux entreprises et à la société dans son ensemble. Cela faisait écho à l’accent mis par le jury sur les travaux montrant comment l’allocation des capitaux, les incitations au sein de la chaîne d’approvisionnement et les systèmes de notation peuvent maximiser l’impact environnemental et social.

Les propos de Lovo lui-même ont donné à ce prix un écho plus large. « À une époque où la science est souvent remise en cause », a-t-il déclaré, « une telle distinction est importante, car elle reconnaît non seulement la contribution d’un chercheur, mais aussi l’effort de recherche global mené au sein du département de finance de l’HEC. » La rigueur méthodologique dont fait preuve ce professeur de finance dans son approche de sujets qui font régulièrement l’objet de controverses publiques (notations ESG, finance durable, tarification de l’IA et mécanismes qui façonnent les comportements collectifs) a contribué à une meilleure compréhension de leurs complexités.

Refuser la simplification

Les autres prix décernés cette année aux professeurs et aux doctorants allaient dans le même sens, même s’ils font l’objet d’un autre article. La  thèse d’Antoine Hubert de Fraisse examine comment les interventions publiques sur les marchés financiers affectent l’économie réelle. Le Prix de l’impact académique décerné à Jeremy Ghez et Olivier Chatain récompense leur travail sur une grande conférence organisée en juin 2025 et intitulée « La stratégie d’entreprise dans un monde fragmenté ». Cet événement a permis de réunir autour d’un même débat des étudiants, des chercheurs, des décideurs politiques, des chefs d’entreprise et des représentants de la société civile. « Ce projet », a souligné le jury, « constitue une avancée concrète pour faire prendre conscience de la nécessité de mieux comprendre la complexité du monde actuel, avec ses défis économiques, ses réalités géopolitiques et ses politiques industrielles. Dans le contexte d’un monde en constante évolution », a conclu le jury, « la curiosité, l’ouverture d’esprit et l’agilité sont des compétences essentielles pour que nos futurs dirigeants puissent définir et mettre en œuvre une stratégie durable et avoir un impact. »