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Philippe Aghion : « Ce qui m’inquiète, ce n’est pas la technologie. Ce sont les institutions. » Philippe Aghion : « Ce qui m’inquiète, ce n’est pas la technologie. Ce sont les institutions. »

Pour le Nobel d’économie 2025, si l’IA peut alimenter la croissance, l’innovation technologique peut être entravée par un système éducatif défaillant, une concurrence insuffisante et de mauvaises politiques publiques.

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Conference of Nobel Laureate Philippe Aghion at HEC Paris on : “Do ideas become harder to find?” - September 14, 2026 - c HEC Paris

À la suite de la cyberattaque OpenAI–Hugging Face en juillet et du récent appel de Dario Amodei, CEO d’Anthropic, à ralentir le développement des modèles d’IA de pointe, une grande partie des leaders de la tech alertent sur le risque que des agents d’IA incontrôlés puissent menacer l’humanité. Mais pour Philippe Aghion, les préoccupations sont d’un autre ordre.

Lors de son intervention à HEC Paris le 14 septembre, à l’occasion de sa conférence honoris causa, l’économiste, dont les travaux portent sur les forces de long terme qui façonnent la croissance économique, s’est davantage intéressé aux conditions nécessaires pour permettre aux sociétés de soutenir l’innovation et de transformer le progrès technologique en prospérité durable.
 

L’essentiel
  • L’IA pourrait accélérer à la fois la productivité et la production de nouvelles idées.
  • Les principaux freins à l’innovation sont institutionnels, plus que technologiques.
  • Pour relever le défi de la compétitivité européenne, Philippe Aghion plaide pour une « coalition des volontaires » plutôt que d’attendre un consensus entre les 27.
  • Les partisans de la décroissance avancent des arguments légitimes, mais l’innovation reste nécessaire pour faire face à la crise climatique.
  • L’innovation progresse par un renouvellement continu.

L’IA, catalyseur de croissance et d’innovation

Pour Philippe Aghion, l’IA est avant tout un nouveau moteur de croissance. Elle peut automatiser certaines tâches dans la production de biens et de services, mais son effet potentiellement le plus profond concerne l’innovation elle-même.

« Les nouvelles idées sont souvent des recombinaisons d’idées anciennes », a-t-il expliqué au public. « Et avec l’IA, on peut en recombiner beaucoup plus. »
L’IA ne rend donc pas seulement les activités existantes plus productives : elle pourrait également accélérer la production de nouvelles idées.

Depuis des décennies, les économistes débattent de la question de savoir si les meilleures idées deviennent progressivement plus difficiles à trouver. C’est cette interrogation qui a constitué le fil conducteur de la conférence de Philippe Aghion.

Une technologie donnée peut finir par atteindre un stade où les améliorations supplémentaires deviennent plus difficiles à réaliser. Mais l’innovation se « réinitialise » continuellement, à mesure que de nouveaux produits, de nouvelles technologies et de nouvelles combinaisons d’idées ouvrent de nouvelles voies de progrès.

« Même sans l’IA, les idées n’étaient pas globalement plus difficiles à trouver », a-t-il déclaré. « Mais avec l’IA, elles le sont encore moins. »

Il s’est notamment appuyé sur des travaux en cours d’Antonin Bergeaud, professeur à HEC Paris, portant sur les brevets accordés aux États-Unis entre 2010 et 2025. En étudiant différentes classes technologiques, hors informatique et traitement des données, cette recherche mesure leur degré d’exposition à l’IA. Comme l’a résumé Philippe Aghion, une plus forte exposition à l’IA est associée à une hausse du nombre de brevets : « Dès qu’une classe technologique devient exposée à l’IA, cela stimule la production de brevets. »

Son optimisme s’accompagne toutefois d’une mise en garde politique : la technologie ne suffit pas. La capacité des sociétés à exploiter le potentiel de l’innovation dépend des institutions qui l’entourent, de l’éducation à la politique de concurrence, en passant par le rôle de l’État.

 

L’éducation sous tension : baisse du niveau scolaire, réseaux sociaux et ascenseur social en panne

Philippe Aghion identifie l’éducation comme l’un des principaux freins à l’innovation. Il évoque le phénomène des « Einstein perdus » et des « Marie Curie perdues » (une expression popularisée par le chercheur Xavier Jaravel) pour désigner des enfants brillants issus de milieux modestes qui peuvent manquer des connaissances , des opportunités ou des aspirations susceptibles de les conduire vers la recherche ou l’entrepreneuriat.

« Avec un bon système scolaire, même les enfants issus de milieux pauvres peuvent aller très loin », a-t-il souligné. Lorsque le système éducatif échoue, l’économie ne produit donc pas seulement de moins bons résultats scolaires : elle perd aussi des potentiels chercheurs, des entrepreneurs et donc des idées.

Un système éducatif public solide peut contribuer à compenser ces inégalités. Mais Philippe Aghion estime que l’école en France remplit moins bien cette fonction qu’auparavant.

Alors que les résultats de la dernière enquête PISA de l’OCDE, publiés le 8 septembre 2026, font apparaître une baisse préoccupante des performances des élèves en France et dans les pays de l’OCDE, avec les scores les plus faibles enregistrés depuis vingt ans, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit, Philippe Aghion défend le modèle des écoles dites « no-excuses ».

Ce modèle éducatif, généralement associé à des exigences académiques élevées, une discipline stricte et un accompagnement intensif des enseignants, a été développé aux Etats-Unis pour améliorer les résultats des élèves les plus défavorisés.

Pour Philippe Aghion, son intérêt réside notamment dans l’accent mis sur les apprentissages des matières fondamentales : lire, écrire, maîtriser la grammaire, le calcul ou le raisonnement mathématique, sans les distractions numériques liées aux réseaux sociaux et aux écrans. Cela suppose également, selon lui, un environnement d’apprentissage adapté, avec des classes moins nombreuses et des enseignants bien formés.


Dans cette exhortation à repenser notre modèle éducatif, il estime essentiel que les devoirs soient faits à l’école. Alors que de moins en moins de parents apportent à leurs enfants une aide régulière à la maison, soit par manque de capacité soit car ils sont eux-mêmes distraits par leurs smartphones, Philippe Aghion estime que l’école doit compenser ces écarts et offrir à chaque enfant l’accompagnement nécessaire pour progresser.

Je crois qu’on peut avoir une politique industrielle favorable à la concurrence

Politique de concurrence : laisser la porte ouverte aux nouveaux innovateurs

La politique de concurrence constitue un autre frein majeur identifié par Philippe Aghion. Elle est au cœur de ce qu’il appelle la destruction créatrice : le processus par lequel de nouvelles entreprises et technologies remplacent les anciennes et repoussent la frontière technologique.

Il a décrit une tension inhérente au processus d’innovation. Les entrepreneurs ont besoin de perspectives de profits pour justifier la prise de risque et l’investissement dans de nouvelles idées. Mais une fois installés, les innovateurs d’hier peuvent utiliser leur pouvoir de marché pour protéger leur position et empêcher l’arrivée de nouveaux concurrents. « Il faut des rentes d’innovation », explique Philippe Aghion, « mais il faut s’assurer que les innovateurs d’hier n’utilisent pas ces rentes pour empêcher les innovations suivantes. »

Conference of Nobel Laureate Philippe Aghion at HEC Paris on : “Do ideas become harder to find?” Slide on Innovation reset - September 14, 2026 - c HEC Paris


C’est pourquoi la politique de la concurrence est importante. Il ne s’agit pas seulement de maintenir des prix bas, mais de faire en sorte que de nouveaux talents et de nouvelles entreprises puissent continuer à défier les acteurs en place.

Pour Philippe Aghion, l’économie numérique offre à cet égard un avertissement. Selon lui, la révolution des technologies de l’information a d’abord fortement stimulé la croissance américaine, mais elle a également favorisé l’émergence de « firmes superstars » dont l’expansion a accru la concentration des marchés et, à terme, découragé l’entrée de nouveaux acteurs.
L’IA pourrait reproduire cette dynamique. Les maillons amont de la chaîne de valeur de l’IA, souligne-t-il, sont déjà concentrés entre un petit nombre d’acteurs dans le cloud et les processeurs.

L’enjeu consiste donc à permettre aux entreprises innovantes de grandir sans que leur réussite ne devienne un obstacle pour la génération suivante d’innovateurs. Comme l’explique Philippe Aghion : « Il faut s’assurer qu’une fois qu’elles ont grandi, elles n’utilisent pas leur pouvoir pour empêcher de nouveaux acteurs d’entrer sur le marché. »

Cela suppose une politique de concurrence, mais aussi un écosystème permettant aux jeunes entreprises de changer d’échelle. Philippe Aghion souligne les difficultés de l’Europe à transformer ses start-up en grandes entreprises, en raison notamment d’un capital-risque insuffisant et d’un marché fragmenté, qui poussent certaines d’entre elles à se développer ailleurs.

Dans l’IA, cela pourrait passer par davantage d’open source, un plus grand partage des données pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs et des investissements publics dans les capacités de calcul. « Je crois qu’on peut avoir une politique industrielle favorable à la concurrence », affirme-t-il.

Compétitivité et innovation en Europe : du consensus à 27 à une « coalition des volontaires »

Le défi est particulièrement aigu pour l’Europe. Philippe Aghion fait partie des économistes et experts dont les contributions ont nourri l’analyse et les recommandations du rapport de Mario Draghi de 2024, The Future of European Competitiveness. Son diagnostic sur le retard européen en matière d’innovation fait fortement écho aux travaux d’Aghion sur la croissance tirée par l’innovation et la destruction créatrice.

À HEC Paris, Philippe Aghion a toutefois exprimé ses doutes quant à la capacité de l’Europe à agir suffisamment vite lorsque l’accord des 27 États membres de l’Union européenne est requis. « Je suis très pessimiste sur ce que nous pouvons faire à 27 », a-t-il déclaré, en pointant notamment la fragmentation de la réglementation et l’inachèvement du marché unique.
Son alternative : ce qu’il appelle une « coalition des volontaires », réunissant les pays prêts à avancer ensemble sans attendre un consensus à l’échelle de l’Union.

Il propose ainsi que la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et d’autres partenaires volontaires développent conjointement un équivalent européen de la DARPA américaine (Defense Advanced Research Projects Agency), combinant politique industrielle et politique de concurrence afin de financer des projets de recherche de long terme, risqués, dans des domaines tels que l’IA, la défense ou la transition énergétique.

Un tel effort supposerait également de renforcer l’écosystème de financement. Philippe Aghion souligne que l’Europe dispose d’une épargne abondante, mais de trop peu de capital-risque et d’investisseurs institutionnels orientant ces ressources vers l’innovation européenne.

Parallèlement au financement de la recherche à long terme, il appelle à développer des investissements institutionnels communs qui permettraient aux entreprises prometteuses de grandir en Europe plutôt que de chercher ailleurs les financements nécessaires à leur développement.

Je suis très pessimiste sur ce que nous pouvons faire à 27

La décroissance est-elle incompatible avec l’innovation ?

Interrogé sur les arguments en faveur de la décroissance, alors que Jean-Marc Jancovici, prendra la parole sur le campus de HEC quelques jours après lui, Philippe Aghion ne les balaie pas d’un revers de main.

Au contraire, il estime que les partisans d’une plus grande sobriété ont raison lorsqu’ils défendent le passage « de la quantité à la qualité » ou lorsqu’ils soulignent que la croissance mesurée du PIB ne rend pas compte de toutes les dimensions de l’amélioration du niveau de vie.

Là où il se distingue d’une approche strictement décroissante, c’est sur le rôle du progrès technologique. « Je pense que nous aurons toujours besoin d’innovation », affirme-t-il.

Cela signifie notamment trouver des sources d’énergie plus propres et des technologies permettant aux sociétés de mieux s’adapter au changement climatique. Au cours de la discussion, il a cité des pistes allant de l’hydrogène et de la fusion nucléaire à des systèmes de refroidissement plus efficaces sur le plan énergétique ou à des infrastructures protégeant les populations de la montée du niveau des mers.

Son argument est que les contraintes environnementales ne suppriment pas le besoin d’innover. Elles rendent plus importante encore la direction donnée à l’innovation.

« Si vous ne croyez pas à l’innovation, vous devenez malthusien », a-t-il lancé au public. Pour Philippe Aghion, croire dans l’innovation signifie refuser de considérer les contraintes technologiques et les ressources disponibles peuvent évoluer.

Si les sociétés continuent à innover, explique-t-il, le monde n’est « pas fini » au sens où de nouvelles technologies, de nouveaux matériaux et de nouvelles solutions peuvent élargir le champ des possibles. Le défi consiste à orienter l’innovation vers l’adaptation et des formes de progrès plus durables.

Cette distinction façonne également sa vision de la politique climatique. Une taxe carbone peut inciter les individus et les entreprises à abandonner les technologies polluantes, estime-t-il, mais uniquement lorsque des alternatives viables existent. Sans elles, la hausse des prix peut peser sur des populations qui disposent de peu de possibilités pour modifier leurs comportements. Il cite à ce titre le mouvement français des Gilets jaunes.
 

L’innovation comme moteur de la croissance : la théorie à l’origine du prix Nobel d’Aghion

La confiance de Philippe Aghion dans l’innovation s’enracine dans la théorie économique qu’il développe depuis près de quarante ans et qui lui a valu le prix Nobel 2025 d'économie.

Lorsqu’il débute sa carrière, les théories dominantes de la croissance économique permettent d’expliquer comment l’investissement dans les machines et le capital accroît la production. Mais le progrès technologique demeure largement une « boîte noire » : les économistes savent qu’il est essentiel à la croissance de long terme sans pour autant expliquer pleinement d’où il vient.

Conference of Nobel Laureate Philippe Aghion at HEC Paris on : “Do ideas become harder to find?” Slide on Competition policy and innovation - September 14, 2026 - c HEC Paris

Philippe Aghion dira avoir été « obsédé » par l’idée d’ouvrir cette boîte noire.
Jeune économiste au MIT, il travaille dans le bureau voisin de celui de Peter Howitt. Un jour, raconte-t-il, il entre dans son bureau avec une idée inspirée de Joseph Schumpeter : « Pourquoi ne pas essayer de construire, à partir de zéro, un modèle qui intègre l’idée schumpétérienne de destruction créatrice ? »

Le modèle qu’ils développent place l’innovation au cœur de la croissance économique.

Les entrepreneurs investissent dans de nouvelles technologies parce qu’une innovation réussie peut leur donner un avantage et générer des profits. Un nouveau produit ou un nouveau procédé de production peut remplacer un ancien. Ce faisant, l’innovateur repousse également la frontière technologique et offre à ceux qui viendront ensuite un point de départ plus élevé.
L’innovation est donc à la fois cumulative et disruptive : chaque génération s’appuie sur les avancées précédentes tout en rendant certaines entreprises et technologies existantes obsolètes.

Le modèle a également changé la manière dont les économistes pouvaient penser l’action publique. L’innovation n’était plus une force inexpliquée opérant en arrière-plan. 

Si les incitations à innover dépendent de l’environnement économique, les politiques publiques peuvent alors influencer les conditions dans lesquelles de nouvelles idées apparaissent, se développent et remplacent les anciennes.

Le modèle lui-même a été élaboré rapidement. Philippe Aghion plaisante sur le fait qu’avec Peter Howitt, ils en avaient établi les équations fondamentales en trois mois environ, entre la fin de 1987 et le début de 1988. La reconnaissance, elle, a demandé davantage de patience.

« Il a fallu 38 ans pour obtenir le prix », plaisante-t-il.
 

Le progrès réside dans cette capacité à recommencer, mais à un niveau plus élevé qu’auparavant.

La « réinitialisation continue »

L’hypothèse de la « réinitialisation » (reset) permet à Philippe Aghion de réconcilier deux visions apparemment opposées du progrès.

Dans un domaine ou une trajectoire technologique donnée, les idées peuvent effectivement devenir plus difficiles à trouver à mesure que les opportunités les plus accessibles sont exploitées. Mais cela ne signifie pas que l’innovation dans son ensemble s’essouffle : de nouvelles technologies, de nouveaux domaines et de nouvelles combinaisons d’idées ouvrent continuellement de nouvelles voies de développement.

Philippe Aghion observe des signes de cette dynamique dans la recherche académique elle-même. Dans la littérature économique, les travaux montrent que certains sujets gagnent puis perdent en importance, tandis que de nouvelles combinaisons de thèmes continuent d’apparaître au fil du temps. Il existe ainsi, selon ses mots, une « réinitialisation continue » et « sans fin ».

Cette idée résume le message central de sa conférence. L’innovation ne suit pas une ligne droite qui monterait indéfiniment. Les technologies arrivent à maturité. Les programmes de recherche atteignent un pic. Certaines entreprises deviennent obsolètes. D’autres apparaissent. Les idées se recombinent. De nouveaux domaines émergent.

Le progrès réside dans cette capacité à recommencer, mais à un niveau plus élevé qu’auparavant.

L’IA pourrait accélérer ce processus. Mais la capacité des sociétés à en tirer parti dépend de quelque chose que la technologie ne peut fournir à elle seule : des écoles capables de faire émerger les talents, des marchés ouverts aux nouveaux entrants, des financements permettant aux idées de changer d’échelle et des politiques publiques capables d’orienter l’innovation vers des priorités collectives.

« L’horloge de l’innovation » peut continuer à se réinitialiser. Ce sont les institutions qui déterminent dans quelle mesure cette possibilité se transforme en progrès.

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