- L’expérimentation a touché près de 35 000 lycéens dans 813 établissements, grâce à une collaboration avec le ministère équatorien de l’Éducation.
- Les élèves exposés aux vidéos de modèles inspirants se sont révélés moins susceptibles de s’inscrire dans des filières de STEM.
- Parmi les filles comme les garçons, les inscriptions en STEM ont reculé de cinq points de pourcentage.
- Les idéos ont pu être diffusées pour un coût très faible : 94 % des élèves concernés ont visionné la quasi-totalité des séquences prévues, pour un coût de 0,86 dollar par élève.
À la fin du lycée, une question de politique éducative paraît à la fois simple et essentielle : comment élargir les perspectives professionnelles des élèves lorsqu’il faut s’adresser à des milliers d’adolescents aux centres d’intérêt très différents ?
Une vaste expérimentation en ligne publiée dans Nature Human Behaviour apporte un élément de réponse. Des modèles inspirants peuvent effectivement modifier les choix d’études supérieures des élèves. Mais le sens de cet effet est contre-intuitif : après avoir regardé des vidéos présentant à la fois des scientifiques et des entrepreneurs ayant réussi, les élèves se sont davantage détournés des filières de sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.
Dans cette étude, les « modèles » étaient de jeunes scientifiques et entrepreneurs équatoriens qui, au fil de courtes interviews en ligne, racontaient leur parcours, leurs motivations et les difficultés rencontrées, tout en donnant des conseils aux adolescents.
Nous avons recruté de jeunes scientifiques et entrepreneurs dans différentes régions de l’Équateur et leur avons demandé de parler avec franchise de leur travail, de ce qui les avait attirés vers leur métier, des compétences qu’il exige et des conseils qu’ils donneraient à des adolescents envisageant un parcours similaire.
Les enseignements de cette étude menée sur neuf ans dépassent largement le seul cas de l’Équateur, alors que de nombreux pays en développement sont confrontés à des enjeux de capital humain, de financement de l’éducation et de déploiement à grande échelle des technologies éducatives. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel effet est observé.
Une expérimentation nationale intégrée à l’école
L’expérimentation s’inscrivait dans Showing Life Opportunities, une collaboration plus large avec le ministère équatorien de l’Éducation visant à favoriser l’apprentissage des sciences et de l’entrepreneuriat. Le dispositif a été intégré à l’enseignement à distance pendant la pandémie auprès d’élèves en dernière année de lycée technique. En incluant un pré-test, le programme de recherche dans son ensemble a concerné près de 35 000 élèves.
L’essai principal portait sur 29 243 élèves répartis dans 813 lycées. La moitié des établissements ont été assignés aux vidéos présentant les modèles, tandis que les autres regardaient des contenus éducatifs classiques diffusés par la chaîne EducaTV du ministère, sur des thèmes tels que l’amour ou la musique.
Les élèves du groupe expérimental ont suivi deux séquences de 30 minutes composées d’extraits d’interviews de dix scientifiques et de dix entrepreneurs équatoriens. Chaque élève a ainsi visionné dix séquences consacrées à des scientifiques et dix autres à des entrepreneurs.
Les vidéos avaient été conçues pour aller au-delà du récit héroïque d’une seule personnalité. Parmi les scientifiques figuraient notamment un ingénieur électricien ayant développé un dispositif destiné aux personnes malvoyantes, une spécialiste de l’environnement détentrice d’un brevet utilisant des déchets de crabes pour la dépollution, ainsi qu’un biologiste moléculaire travaillant sur le cancer.
Les entrepreneurs dirigeaient notamment des entreprises dans le café durable, le tourisme ou encore la création de vêtements pour bébés. Les modèles étaient de jeunes Équatoriens sélectionnés de manière à représenter différents genres, régions et origines ethniques.
À l’échelle du dispositif, 94 % des élèves concernés ont regardé entre 19 et 20 des séquences prévues. Le coût calculé s’élevait à 0,86 dollar par élève. Comme l’équipe de recherche l’a formulé par la suite, l’objectif était de comprendre ce qu’il est possible de faire au lycée, où les effectifs sont importants et les aspirations professionnelles très diverses.
Un résultat à rebours de l’objectif initial
L’intervention devait informer les élèves et les inciter à envisager des carrières dans les STEM ou dans l’entrepreneuriat à fort potentiel de croissance. Les résultats ont pourtant raconté une autre histoire.
Parmi les filles entrant dans l’enseignement supérieur, l’exposition aux vidéos a réduit de 5 points de pourcentage les inscriptions dans les filières STEM, soit une baisse de 18 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Dans le même temps, leurs inscriptions dans les cursus de business ont progressé de 5,7 points de pourcentage. Ces cursus étaient déjà majoritairement féminins, et l’intervention a encore accentué cette tendance.
Chez les garçons entrant dans l’enseignement supérieur, les vidéos ont entraîné une baisse de 4,9 points de pourcentage des inscriptions en STEM, soit 7 % de moins que dans le groupe témoin. Ils se sont principalement tournés vers d’autres domaines. L’étude identifie notamment des hausses dans l’agriculture, les sciences humaines et les arts, à partir toutefois de niveaux initiaux faibles.
Le contexte équatorien permet aussi de comprendre pourquoi cette question est importante pour d’autres systèmes éducatifs de pays en développement. Dans notre échantillon, un tiers des élèves se sont inscrits dans l’enseignement supérieur. Parmi les élèves du groupe témoin qui ont poursuivi leurs études, 68,6 % des garçons ont choisi une filière de sciences, technologies, ingénierie ou mathématiques, contre 28,5 % des filles.
Ce que les élèves semblent avoir comparé
Au cours des mêmes leçons, les élèves étaient confrontés à des personnes ayant réussi dans deux grands univers professionnels. Ils pouvaient donc les comparer.
Dans un exercice mené ultérieurement, 110 élèves ont regardé les vidéos et évalué les modèles selon sept dimensions : leur passion, leur charisme, leur ressemblance avec eux, leur capacité à renforcer les stéréotypes de genre, le niveau de difficulté apparent de la discipline, la quantité d’informations pertinentes apportées par la vidéo et la stigmatisation associée au domaine.
Ces dimensions permettent de mieux comprendre le sens des effets observés. Aux yeux des élèves, les modèles scientifiques donnaient l’impression d’évoluer dans des domaines plus difficiles que ceux de l’entrepreneuriat. Les parcours scientifiques étaient également perçus comme plus masculins et davantage stigmatisés. Enfin, les scientifiques obtenaient des notes plus faibles en matière de pertinence, de passion, de charisme et de ressemblance perçue avec les élèves.
Nous pensons que cette comparaison entre domaines a contribué à éloigner certains élèves de la voie qu’ils percevaient comme la plus difficile.
Les résultats suggèrent également que l’exposition à plusieurs modèles peut conduire les élèves à comparer les points communs et les différences entre différents univers professionnels, plutôt qu’à s’identifier à une personnalité particulièrement marquante.
Contrairement aux études précédentes sur les modèles inspirants, qui reposaient généralement sur la rencontre avec une seule personne, le fait de pouvoir observer plusieurs modèles a probablement conduit les élèves à comparer plus systématiquement leurs caractéristiques communes et leurs différences. Pour certains, cette comparaison a pu renforcer la tendance à se détourner des STEM.
Le genre des modèles change peu les résultats
L’étude a également testé l’effet de la répartition entre femmes et hommes parmi les modèles présentés.
En moyenne, les élèves voyaient un ensemble équilibré de femmes et d’hommes. Grâce à l’assignation aléatoire, certains étaient toutefois exposés à davantage de femmes ou davantage d’hommes dans une catégorie donnée.
Les choix de filière ont peu varié en fonction de cette répartition. En particulier, le fait de voir principalement des femmes scientifiques n’a pas compensé de manière significative l’effet principal observé.
Pour les décideurs publics, l’intérêt de l’étude tient à deux résultats qui doivent être considérés ensemble. D’un côté, des modèles diffusés sous forme numérique peuvent être présentés à l’échelle nationale, à faible coût et avec des taux de visionnage élevés — tout en modifiant concrètement les choix d’inscription dans l’enseignement supérieur. De l’autre, exposer les élèves à plusieurs univers professionnels peut orienter leurs choix dans une direction que les responsables publics n’avaient pas anticipée.
Élargir le champ des possibles
Cette approche couvrant plusieurs domaines peut être considérée comme moins paternaliste qu’une politique visant à orienter les élèves vers une seule carrière. Elle leur donne accès à un éventail plus large d’informations.
Mais elle place également les carrières côte à côte. Dans cette expérimentation, cette comparaison directe a fait apparaître les STEM comme plus difficiles, plus masculines et davantage stigmatisées socialement que l’entrepreneuriat.
Notre article scientifique ne conclut pas que ce changement d’orientation a rendu les élèves plus ou moins bien lotis. Pour le déterminer, il faudrait les suivre pendant plusieurs années et mesurer notamment leurs revenus, leur satisfaction et leurs trajectoires sur le marché du travail.
Nous pouvons en revanche affirmer que ce qui est préférable pour un élève donné peut différer des priorités collectives, notamment lorsque l’innovation scientifique génère des bénéfices pour l’ensemble de la société.
L’enseignement pratique est donc clair : l’exposition à des modèles a un effet, le passage à l’échelle est possible, et la combinaison des contenus présentés influence le sens dans lequel les choix évoluent.
Traduction assistée par LLM
Sources
L’étude a été coécrite par Igor Asanov, Thomas Åstebro, Guido Buenstorf, Bruno Crépon, Francisco P. Flores-Taipe, David McKenzie, Mona Mensmann et Mathis Schulte.