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©2026 Olivia Lopez- HEC Paris. Artwork operated by Midjourney.

L’humilité intellectuelle aide les adolescents à réussir

Les adolescents peuvent apprendre à reconnaître les limites de leurs connaissances, et l'école pourrait jouer un rôle important dans le développement de cette humilité, notamment à une époque marquée par une polarisation croissante.

6 minutes
L’essentiel
  • L’humilité intellectuelle aide les adolescents à mieux apprendre, à renforcer leurs relations et à dialoguer avec des points de vue différents.
  • Loin des stéréotypes, les adolescents peuvent réfléchir à leur propre manière de penser et reconnaître leurs limites.
  • Les établissements scolaires peuvent favoriser cette humilité lorsque les enseignants la pratiquent et valorisent l’apprentissage, mais la fragilise quand ils récompensent surtout les démonstrations de brillance intellectuelle. 

L’adolescence est une période de changements spectaculaires, et pas seulement en raison des bouleversements hormonaux et des vêtements devenus soudainement trop petits. C’est aussi une période de profond développement intellectuel et personnel : les adolescents sont amenés à se forger leurs propres opinions, à construire leur identité, à remettre en question l’autorité et à commencer à participer à la vie citoyenne — tout cela sous la pression du regard des autres, et notamment avec la peur très forte de se ridiculiser.

Il peut donc sembler surprenant d’affirmer que les adolescents sont capables d’apprendre l’humilité intellectuelle, c’est-à-dire la capacité à reconnaître que ses connaissances sont incomplètes et que ses convictions peuvent être erronées. Pourtant, c’est précisément ce que nous avançons dans notre recherche théorique.

Développer l’humilité intellectuelle peut aider les adolescents à mieux apprendre, à construire des relations plus solides et à interagir de manière plus constructive avec les personnes qui ne partagent pas leurs opinions. Les établissements scolaires pourraient jouer un rôle particulièrement important dans le développement de cette ressource mentale, particulièrement précieuse dans un contexte de polarisation sociale et politique accrue.

Qu’est-ce que l’humilité intellectuelle, et qu’est-ce qu’elle n’est pas ?

Les êtres humains ne sont pas omniscients. Sans aller jusqu’à affirmer, comme Socrate, que « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », nous devrions être conscients du caractère partiel de nos connaissances et du fait que notre jugement est brouillé par toute une série de biais inconscients. Nos convictions peuvent donc être erronées.

Reconnaître ces limites exige de l’humilité intellectuelle.

L’humilité intellectuelle ne consiste ni à ne rien croire ni à tout remettre en doute. Elle consiste à reconnaître ses propres limites.
Daniel NEWARK Profile picture
Daniel Newark

Il ne faut pas confondre ce concept avec la curiosité - une personne peut être disposée à apprendre sans avoir conscience des limites de ses connaissances actuelles - ni avec une simple ouverture d’esprit, qui consiste à considérer différents points de vue. L’humilité intellectuelle ne signifie pas non plus ne rien croire ou tout remettre en doute. Elle consiste simplement à accepter que l’on puisse se tromper ou ne pas savoir.

En nous appuyant sur les travaux antérieurs, nous expliquons que l’humilité intellectuelle est une caractéristique des personnes qui excellent dans la réflexion et l’apprentissage. Les personnes qui en font davantage preuve sont plus disposées à écouter les perspectives des autres, moins susceptibles d’adhérer sans recul aux théories du complot et davantage enclines à vérifier les informations douteuses. Elles sont également moins susceptibles d’exprimer de l’hostilité envers celles et ceux qui ne partagent pas leurs opinions.

Cette qualité est particulièrement précieuse dans un contexte de polarisation sociale et politique. Aujourd’hui, les discours « post-vérité » et la rhétorique populiste encouragent souvent l’usage des réseaux sociaux pour invectiver les autres ou discréditer la science, plutôt que de chercher ensemble, avec respect, des terrains d’entente.

Les discours “post-vérité” et la rhétorique populiste peuvent encourager l’invective sur les réseaux sociaux ou la remise en cause de la science. L’humilité peut aider à déjouer ce pièges.

L'humilité intellectuelle est une qualité souhaitable à l'adolescence, car elle apporte des avantages dans les études, dans les interactions sociales et, pour les plus engagés politiquement, dans la vie citoyenne.

À mesure que les adolescents deviennent moins dépendants de leurs parents, ils commencent à explorer par eux-mêmes des questions politiques, sociales et morales, mais cela s'accompagne de ce que l'on appelle des vulnérabilités épistémiques. Par exemple, les adolescents qui passent leur temps à faire défiler leur fil d'actualité sur leur smartphone se retrouvent confrontés à d'énormes quantités d'informations en ligne, s'exposant ainsi à la désinformation et aux théories du complot. L'humilité intellectuelle, qui nous rappelle de scruter nos angles morts, peut aider à détecter ces pièges.

Chez les élèves du secondaire et les étudiants, un niveau plus élevé d’humilité intellectuelle est associé à plus d’efforts, de persévérance, de réceptivité face aux retours des enseignants.

Les bénéfices potentiels s’étendent également à la salle de classe. Les études que nous citons dans notre article montrent qu’un niveau plus élevé d’humilité intellectuelle chez les élèves du secondaire et les étudiants est associé à davantage d’efforts, de persévérance, d’ouverture aux retours des enseignants et à de meilleures notes.

Les bénéfices sociaux sont tout aussi importants, compte tenu des défis relationnels propres à l’adolescence : chercher à s’affranchir de l’autorité parentale et à construire des amitiés solides, sans oublier les hauts et les bas des premières relations amoureuses. L’humilité intellectuelle peut aider les jeunes à gérer les conflits de manière plus constructive et est associée à une plus grande capacité à comprendre avec précision les émotions et points de vue d’autrui, ainsi qu’à davantage de proximité et de satisfaction dans les relations.

Enfin, il existe une dimension citoyenne. Lorsque les jeunes sont amenés à côtoyer des personnes ayant des convictions politiques, culturelles ou religieuses différentes, ce qui est le cas dans les sociétés pluralistes, les interactions semblent plus constructives lorsqu’un certain degré d’humilité intellectuelle est présent. Par exemple, les diplômés universitaires américains faisant preuve d’une plus grande humilité intellectuelle se montraient davantage intéressés à rejoindre un groupe politique bipartisan lors de l’élection présidentielle de 2008 que leurs pairs moins enclins à reconnaître leurs limites. Cette observation est particulièrement bienvenue à une époque où l’hostilité partisane progresse, y compris chez les jeunes.

Malgré les stéréotypes, les adolescents sont capables d’humilité intellectuelle

La caricature habituelle de l’adolescence présente des individus égocentriques, sûrs d’eux et insouciants, des traits qui semblent difficilement compatibles avec une forme de modestie intellectuelle. Pourtant, les données sur lesquelles nous nous appuyons dans notre article sont plus encourageantes.

L’humilité intellectuelle dépend en partie de la métacognition, c’est-à-dire de la capacité à réfléchir à sa propre pensée, ainsi que de la cognition sociale, qui permet de comprendre les autres. Ces capacités existent déjà chez les enfants et tendent à se développer et à se complexifier au fil des années. Plusieurs études montrent que les jeunes deviennent progressivement capables d’évaluer leurs propres connaissances, de les comparer à celles des autres, de mettre en balance des informations contradictoires et d’évaluer la fiabilité des sources.

Les adolescents développent également progressivement une compréhension plus nuancée d’eux-mêmes. Les représentations que les jeunes enfants ont d’eux-mêmes sont généralement plus globales et parfois excessivement positives, avant de devenir plus complexes et nuancées entre la fin de l’enfance et la fin de l’adolescence. Malgré le stéréotype de l’adolescent qui se surestime, le narcissisme moyen commence en réalité à diminuer à partir d’environ huit ans.

Tous ces éléments constituent le socle sur lequel peut se développer l’humilité intellectuelle.

Comment les établissements scolaires peuvent favoriser l’humilité intellectuelle, ou la freiner

Les établissements scolaires constituent un terrain d’apprentissage évident de l’humilité intellectuelle, notamment parce que les jeunes y passent une grande partie de leur temps éveillé. C’est à l’école qu’ils acquièrent des connaissances, affinent leurs convictions et découvrent parfois, contre leur gré, qu’ils ont tort.

Les données que nous avons examinées suggèrent que la culture de la classe joue un rôle déterminant.

Plusieurs expériences montrent que les élèves sont davantage disposés à faire preuve d’humilité intellectuelle lorsque leurs enseignants la mettent eux-mêmes en pratique. Des élèves du collège se montraient également plus humbles intellectuellement lorsque leurs enseignants avaient instauré de véritables cultures de l’apprentissage, c’est-à-dire des environnements dans lesquels l’objectif principal était de comprendre les contenus en profondeur plutôt que de simplement trouver les bonnes réponses.

À l’inverse, une culture différente peut transmettre un message tout autre. Dans ce que l’on pourrait appeler des « cultures de la brillance », des environnements compétitifs qui valorisent les élèves qui excellent intellectuellement, l’humilité peut réduire les chances de réussir, ou du moins de donner l’impression de réussir. Dans de nombreux établissements, les enfants apprennent très tôt que connaître les réponses vaut des récompenses, tandis que poser des questions est moins valorisé. Dans ce contexte, quel élève aurait envie d’admettre qu’il ne sait pas ou qu’il est perdu ?

Ce que la recherche doit encore explorer

Il reste beaucoup à apprendre sur la manière dont l’humilité intellectuelle se développe à l’adolescence et sur la façon dont les établissements scolaires peuvent la favoriser. Une grande partie des travaux que nous avons examinés a été menée aux États-Unis, laissant d’autres contextes encore relativement peu étudiés.

De nombreuses pistes de recherche restent ouvertes. La polarisation en est une. Les enseignants peuvent éviter les sujets controversés par peur des conflits, mais cela prive les élèves d’occasions de s’exercer à exprimer un désaccord de manière respectueuse. Par ailleurs, les environnements scolaires très polarisés rendent-ils les élèves moins humbles intellectuellement, ou les jeunes développent-ils au contraire cette qualité en réaction à l’hostilité qui les entoure ?

Il existe également un enjeu autour des sciences et des sciences sociales. Comment incarner l’humilité intellectuelle sans fragiliser la crédibilité des sources scientifiques et historiques solides ? Cette question est particulièrement importante à une époque où la rhétorique « post-vérité » et le déni scientifique utilisent l’incertitude comme argument pour discréditer l’expertise tout en donnant, de manière trompeuse, une apparence d’humilité intellectuelle.

Internet constitue un autre terrain d’étude majeur, notamment parce que les adolescents passent en moyenne 4,8 heures par jour sur les réseaux sociaux. Les algorithmes des médias numériques sont connus pour présenter aux utilisateurs des contenus qui correspondent à leurs convictions et les renforcent. Les chercheurs doivent déterminer si des compétences telles que l’évaluation des sources en ligne peuvent renforcer l’humilité intellectuelle et si, en retour, cette humilité peut favoriser des comportements plus empathiques et moins hostiles en ligne.

Enfin, l’humilité n’est probablement pas une qualité bénéfique de la même manière pour tout le monde. Les élèves socialement moins favorisés peuvent déjà être davantage susceptibles de sous-estimer leurs connaissances ou de voir leur expertise injustement remise en question. Pour eux, exprimer de l’incertitude peut avoir un coût plus élevé.

Toutes ces pistes doivent donc encore être explorées empiriquement. 

Sources

Article basé sur la recherche « Developing intellectual humility in adolescence: Why it matters and how schools can help » de Tenelle Porter, Parissa J. Ballard, Jon Valant, Daniel Newark, Jason Baehr, Rick H. Hoyle, Eranda Jayawickreme, Anna MacPherson et Mark Smith, publié dans Child Development Perspectives, en 2026.

L’auteur
Daniel Newark
Professeur associé - Management et Ressources humaines

Les recherches de Daniel Newark portent sur la prise de décision, l’identité, le comportement prosocial et l’influence sociale.

 

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