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©2026 Olivia Lopez- HEC Paris. Artwork operated by Midjourney.

Quand un scandale redessine les partenariats

Après l’opération Lava Jato au Brésil, les partenariats avec des organisations à but non lucratif se sont multipliés. Mais les entreprises jugées compromises ou trop proches du pouvoir politique ont été tenues à distance.

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L’essentiel
  • Après l’opération Lava Jato, la probabilité de formation d’un partenariat entre une entreprise et une organisation à but non lucratif a augmenté de 2,32 %, soit 246 partenariats supplémentaires.
  • Les huit sociétés cotées directement mises en cause ont été 44,05 % moins susceptibles de nouer de nouveaux partenariats après le scandale.
  • Les organisations à but non lucratif ne sont pas restées passives : beaucoup ont renforcé la sélection de leurs partenaires afin de protéger leur légitimité et leur indépendance.

Plus de dix ans après le lancement de l’opération Lava Jato au Brésil, ses répercussions continuent de dépasser les frontières du pays. En avril 2026, la Haute Cour de Singapour a approuvé un accord de poursuite différée imposant au groupe d’ingénierie Seatrium une sanction financière de 110 millions de dollars américains pour des faits de corruption commis au Brésil et liés à l’enquête. Jusqu’à 53 millions de dollars versés aux autorités brésiliennes peuvent être déduits de cette sanction, laissant 57 millions de dollars à régler à Singapour.

L’affaire Seatrium ne fait pas partie de la recherche présentée ici, qui porte sur une période s’achevant en 2017. Elle illustre néanmoins la longue persistance d’un scandale qui a profondément modifié la manière dont les entreprises, les institutions publiques et les acteurs de la société civile sont évalués.

Une nouvelle recherche menée par Marina Gama, de la Fundação Getulio Vargas, et Aline Gatignon, de HEC Paris, montre que ce choc n’a pas seulement porté préjudice aux organisations directement mises en cause. Il a redessiné la carte des partenariats entre entreprises et organisations à but non lucratif dans l’ensemble du Brésil.

Un scandale qui a bouleversé la confiance

L’opération Lava Jato a débuté le 17 mars 2014 par une opération de police portant sur des faits de blanchiment d’argent. Elle a mis au jour un système de corruption dans lequel des dirigeants nommés par le pouvoir politique au sein des entreprises publiques Petrobras et Eletrobras auraient manipulé des contrats fournisseurs au bénéfice d’un cartel d’entreprises, en échange de rétrocommissions.

Pendant sept ans, l’enquête s’est déployée en 80 phases successives. En 2017, 29 dirigeants appartenant à huit sociétés cotées en Bourse avaient été inculpés.

L’enquête est ensuite devenue extrêmement controversée. Plusieurs condamnations ont été annulées, tandis que les méthodes employées faisaient elles-mêmes l’objet d’un examen critique. Gama et Gatignon s’intéressent donc moins à la question de savoir si l’opération Lava Jato a finalement permis de rendre justice qu’aux effets de ses révélations publiques sur les attentes de la société entre 2014 et 2017.

Ces attentes ont radicalement changé. La confiance dans les entreprises est tombée de 43 % à 29 %, tandis qu’en 2017, seuls 6 % des Brésiliens déclaraient faire confiance au gouvernement fédéral.

Les organisations à but non lucratif ont suivi la trajectoire inverse. En 2020, 74 % des Brésiliens les considéraient comme essentielles pour répondre aux problèmes sociaux et environnementaux, contre 57 % avant 2014. La proportion de personnes reconnaissant leur transparence dans la gestion des dons est passée de 28 % à 45 %.

Cette évolution a renforcé la valeur des organisations à but non lucratif en tant que partenaires. Dès lors que le gouvernement n’était plus jugé digne de confiance pour assurer l’éducation, la santé, l’assainissement ou d’autres infrastructures sociales, les entreprises et les organisations de la société civile avaient davantage de raisons de collaborer.

Les entreprises pouvaient s’appuyer sur l’expertise et les réseaux des organisations à but non lucratif. Ces dernières pouvaient, quant à elles, bénéficier de financements, de main-d’œuvre, de biens et de compétences managériales.

Davantage de partenariats, mais pas pour tous

Pour analyser cette évolution, les chercheuses ont étudié les partenariats impliquant l’ensemble des entreprises non financières cotées à la Bourse de São Paulo et les organisations à but non lucratif enregistrées au Brésil entre 2010 et 2017.

Le jeu de données couvrait en moyenne 440 entreprises par an, réparties dans 20 secteurs d’activité, ainsi que 3 776 rapports annuels d’entreprises et de fondations, 39 452 CV de membres de conseils d’administration, des informations portant sur 820 000 organisations à but non lucratif et plus de 300 000 articles de presse.

Au total, il comprenait plus de 10,4 millions d’observations annuelles portant sur des relations entre une entreprise et une organisation à but non lucratif. L’analyse statistique a été complétée par 54 entretiens menés auprès de dirigeants d’entreprise, de responsables d’organisations à but non lucratif, d’investisseurs, de chercheurs et de personnalités politiques.

Le résultat global est sans équivoque : après l’opération Lava Jato, la probabilité qu’une entreprise et une organisation à but non lucratif nouent un partenariat a augmenté de 2,32 %, soit 246 partenariats supplémentaires.

Cette augmentation a été particulièrement marquée en 2014, mais le nombre de partenariats est resté supérieur aux niveaux observés avant le scandale au cours des années suivantes. Il ne s’agissait donc vraisemblablement pas d’une simple vague temporaire d’initiatives destinées à restaurer l’image des entreprises.

Cette progression a toutefois été très inégale. Après la révélation du scandale, les huit sociétés cotées directement mises en cause ont été 44,05 % moins susceptibles de former de nouveaux partenariats, ce qui représente 51 partenariats de moins.

Les entreprises publiques ont, elles aussi, été 0,7 % moins susceptibles d’établir des partenariats après l’opération Lava Jato. Parmi les 21 entreprises publiques de l’échantillon, cela correspond à 14 partenariats de moins.

C’est là que réside la tension centrale mise en évidence par l’étude. La crise qui renforçait l’intérêt de collaborer avec des organisations à but non lucratif rendait simultanément certaines entreprises beaucoup moins acceptables en tant que partenaires.

Une association avec une organisation à but non lucratif pouvait apporter une validation extérieure, le soutien de parties prenantes ou un accès aux sphères politiques. Mais elle pouvait également exposer l’organisation à des accusations selon lesquelles elle aidait une entreprise à redorer son image.

Les organisations fixent leurs propres limites

L’étude remet en cause l’idée selon laquelle les entreprises pourraient simplement acheter de la légitimité au moyen de dons ou de partenariats. Les organisations à but non lucratif avaient leurs propres réputations, missions et relations politiques à protéger. Beaucoup sont devenues plus sélectives après le scandale.

Une responsable d’organisation interrogée dans le cadre de l’étude se souvient que des entreprises approchaient les associations pour « nettoyer leur nom ». Certaines propositions ont été rejetées parce que la motivation de l’entreprise paraissait trop évidente.

Une autre personne interrogée évoque un débat plus large sur l’éthique des dons. Des organisations qui acceptaient autrefois des financements sans poser beaucoup de questions ont commencé à s’interroger sur les acteurs dont elles devaient — ou non — accepter l’argent.

Gatignon décrit cette dynamique comme une manière de contenir l’instrumentalisation à deux niveaux. Les chercheuses analysent d’une part la manière dont les entreprises ont pu chercher à utiliser leurs relations avec les organisations à but non lucratif pour restaurer leur réputation ou exercer une influence politique.

D’autre part, les organisations à but non lucratif ont elles-mêmes fait obstacle à cette stratégie. Elles disposaient d’une capacité d’action bien plus importante que ne le supposent souvent les analyses centrées sur les décisions des entreprises.

Cette résistance a également modifié la nature des partenariats qui ont subsisté. Les organisations susceptibles d’être accusées de relayer l’influence politique d’une entreprise sont devenues particulièrement prudentes.

Les organisations professionnelles, dont le rôle est étroitement lié aux intérêts des entreprises, ont enregistré 19 partenariats de moins que prévu après le scandale. Les organisations à but non lucratif actives dans l’enseignement et la recherche — notamment les universités, les think tanks et les instituts de recherche — en ont enregistré huit de moins.

Leur légitimité en tant que sources indépendantes d’expertise pouvait être compromise si elles semblaient apporter une caution scientifique ou politique à l’agenda d’une entreprise.

La proximité avec le pouvoir politique a également joué un rôle. Après l’opération Lava Jato, les organisations à but non lucratif entretenant des relations plus étroites avec des responsables politiques ont été 2,12 % moins susceptibles de former un partenariat, soit 14 partenariats de moins.

Une connexion autrefois considérée comme précieuse pouvait désormais apparaître comme un canal d’influence officieux entre les entreprises et le gouvernement.

Le prix d’une trop grande proximité

Ces résultats montrent pourquoi la responsabilité sociétale des entreprises et leur activité politique ne peuvent pas toujours être étudiées séparément.

Un partenariat présenté comme une forme d’engagement sociétal peut également procurer de la bienveillance politique, une influence réglementaire ou un accès privilégié à certains décideurs. Lorsqu’un scandale de corruption rend ces connexions visibles, les avantages et les risques évoluent pour les deux parties.

Les entreprises épargnées par le scandale ont finalement pu collaborer avec un éventail plus large d’organisations, notamment des organisations entretenant des liens avec le monde politique, des organisations professionnelles et des acteurs de l’enseignement et de la recherche.

Les entreprises directement ou indirectement éclaboussées par le scandale ont, en revanche, connu une baisse plus durable de ce type de relations. Elles se sont davantage tournées vers des organisations culturelles, d’aide sociale ou de défense des droits humains — des structures bénéficiant généralement de moins de soutien public et disposant de moins de poids politique.

Pour les auteures, cette évolution montre que les organisations à but non lucratif se sont autorégulées, plutôt que de se contenter de suivre la demande des entreprises.

Ce déplacement a peut-être aussi créé de nouvelles opportunités pour des organisations que les entreprises avaient jusqu’alors négligées. L’étude n’observe cependant ni l’ensemble des propositions rejetées ni les motivations privées à l’origine de chaque décision. Elle ne permet donc pas de déterminer quelle partie s’est retirée d’une négociation donnée.

De la réputation à l’action commune

La leçon pratique n’est pas que les entreprises devraient éviter les organisations à but non lucratif après une crise. Elle est qu’un partenariat doit être construit autour d’un problème que les deux parties ont réellement besoin de résoudre, et non autour du besoin de l’entreprise d’obtenir une forme de caution extérieure.

Dans un épisode du podcast HEC Breakthroughs enregistré avec Gatignon, celle-ci distingue trois catégories d’entreprises : celles qui disposent d’un engagement réel et des capacités nécessaires, celles qui ont de bonnes intentions mais manquent d’expérience, et celles qui cherchent avant tout à améliorer leur image.

Les partenariats les plus solides commencent par l’identification d’un problème commun et des ressources, expertises et réseaux spécifiques que chaque organisation peut mobiliser. Ils reposent ensuite sur des dispositifs de gouvernance qui ne laissent pas à l’entreprise seule la maîtrise de l’ensemble des décisions, des obligations de reporting ou de la communication publique.

Pour les organisations à but non lucratif, cela suppose d’évaluer ce qui pourrait être mis en péril : leur mission, la confiance du public, leurs relations politiques ou leur capacité à contester les décisions de l’entreprise partenaire.

Pour les entreprises, cela implique d’accepter le dialogue, le partage des décisions et une véritable interdépendance, plutôt que de traiter l’organisation à but non lucratif comme un simple prestataire ou comme un bouclier réputationnel.

Le contexte brésilien présente des caractéristiques particulières, et les auteures appellent à mener des recherches dans d’autres pays ainsi que sur d’autres formes de crises institutionnelles.

Gatignon et Gama étudient également la question inverse : que se passe-t-il lorsque des gouvernements s’en prennent aux organisations à but non lucratif ? Les entreprises se mettent-elles en retrait ou deviennent-elles les alliées de la société civile ?

L’opération Lava Jato montre qu’un scandale ne se contente pas d’entacher les organisations nommément visées par une enquête. Il modifie les acteurs qui peuvent encore travailler ensemble de manière crédible.

Les partenariats peuvent se multiplier parce que la société a besoin des entreprises et des organisations à but non lucratif pour résoudre des problèmes communs. Mais lorsque la confiance s’effondre, ce sont les organisations de la société civile qui décident quelles entreprises peuvent bénéficier de leur légitimité — et lesquelles doivent en être privées.

Sources

Marina A. B. Gama et Aline Gatignon, « Cross-Sector Relational Realignments after an Institutional Crisis: Checking the Instrumentalization of Corporate-Nonprofit Partnerships », Academy of Management Journal, 2025.

Seatrium Limited, « Approval by High Court of the Deferred Prosecution Agreement with Singapore Authorities », 24 avril 2026.

Attorney-General’s Chambers, Singapore, « Seatrium Limited to Pay Financial Penalty of US$110m Under Deferred Prosecution Agreement for Corruption Offences in Brazil », 30 juillet 2025.

Podcast Breakthroughs, « Crisis Partnerships: Genuine Change or Corporate Spin? », 10 septembre 2025.

L’auteur
Prof. Aline Gatignon
Professeure associée - Stratégie et Politique d'entreprise

Aline Gatignon est professeure associée de Stratégie à HEC Paris. Avant de rejoindre HEC, elle était professeure assistante de Management à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie. Ses recherches portent sur la manière dont les organisations peuvent concevoir des stratégies collaboratives...

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