Le détroit d’Ormuz vient de nous rappeler brutalement une réalité que les marchés de l’énergie préfèrent souvent oublier : la géographie peut, en quelques heures, rebattre les cartes de l’économie mondiale.
Avant le dernier conflit, plus de 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers transitaient chaque jour par cet étroit passage maritime. Selon les estimations de l’agence américaine d'information sur l'énergie, ces flux sont passés de 21,6 millions de barils par jour au quatrième trimestre 2025 à 4,9 millions au deuxième trimestre 2026. Les quelques oléoducs permettant de contourner le détroit n’ont pas suffi à compenser cette baisse. Le choc a également gagné les marchés du gaz : environ un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié (GNL) transite habituellement par Ormuz, en provenance principalement du Qatar.
Il serait toutefois trop rassurant de n’y voir qu’une crise de l’ancien système énergétique. Ormuz constitue également un avertissement sur le système que nous sommes en train de construire. La transition énergétique va déplacer et transformer nos dépendances stratégiques, mais elle ne les fera pas disparaître.
L’ancien système énergétique est toujours là
Depuis près de deux siècles, la croissance économique repose sur les énergies fossiles. Pendant des décennies, nos inquiétudes se sont concentrées sur la rareté des ressources dans le sous-sol : les réserves de pétrole et de gaz finiraient-elles par s’épuiser ? Le changement climatique a déplacé cette contrainte du sous-sol vers l’atmosphère. La capacité de cette dernière à absorber davantage de dioxyde de carbone est bien plus limitée que ne l’est la base de ressources géologiques.
Pourtant, les systèmes physiques évoluent plus lentement que les engagements politiques. Dans son scénario fondé sur les politiques actuelles (Current Policies Scenario), l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit que la demande de pétrole atteindra 113 millions de barils par jour et celle de gaz naturel 5 600 milliards de mètres cubes à l’horizon 2050. Le charbon restera encore pendant une décennie la première source de production mondiale d’électricité, tandis que les émissions liées à l’énergie devraient se maintenir autour de 40 gigatonnes par an jusqu’au milieu du siècle — un niveau largement supérieur à ce qu’exige l’objectif de neutralité carbone de l’Accord de Paris.
Au cours des prochaines décennies, le mix énergétique mondial relèvera donc davantage d’une logique d’addition que de substitution. Le solaire, l’éolien, le nucléaire et les réseaux électriques progressent, mais la demande mondiale de pétrole, de gaz et de charbon montre peu de signes de ralentissement, tant ces énergies restent profondément ancrées dans les transports, l’industrie lourde, la pétrochimie et le chauffage. De nouveaux risques géopolitiques apparaissent donc alors même que les anciens sont appelés à perdurer.
De la molécule à l’électron
La transition bas carbone nous conduit vers une économie beaucoup plus électrifiée. Cette transformation modifie la logique même autour de laquelle s’organise l’énergie. L’économie mondiale repose aujourd’hui sur une molécule échangée à l’échelle planétaire — le pétrole — dont le prix est fixé à partir de benchmarks internationaux et qui est étroitement lié au dollar. L’électricité, elle, est un électron acheminé par des systèmes régionaux et nationaux, dont les prix dépendent des réseaux locaux, de la réglementation et du mix de production.
Cette évolution peut renforcer la sécurité énergétique. Selon les estimations de l’AIE, les capacités renouvelables installées depuis 2010 ont déjà permis de réduire sensiblement les besoins d’importation d’énergies fossiles dans les pays importateurs. Mais l’électrification exige également d’immenses quantités de cuivre, de lithium, de nickel, de cobalt, de graphite et de terres rares. Elle nécessite des transformateurs, des réseaux, des batteries, des panneaux solaires, des éoliennes et des systèmes sophistiqués d’électronique de puissance.
La question stratégique dépasse donc largement l’accès à une mine. Elle concerne l’ensemble de la chaîne, depuis l’extraction jusqu’au raffinage et à la transformation, en passant par la production de composants, l’assemblage, la logistique et le financement.
Or, à cette échelle, la concentration s’accentue. Selon le Global Critical Minerals Outlook 2025 de l’AIE, la part moyenne des trois principaux pays de raffinage pour six minerais essentiels à la transition énergétique est passée d’environ 82 % en 2020 à 86 % en 2024. La Chine domine le raffinage de 19 des 20 minerais stratégiques étudiés plus largement par l’agence, avec une part moyenne d’environ 70 %. Quinze de ces minerais ont par ailleurs connu une volatilité des prix supérieure à celle du pétrole.
Le système énergétique qui en résultera sera peut-être plus propre, mais il restera extractif, fortement capitalistique et exposé aux décisions politiques.
L’avantage chinois est industriel, pas géologique
La seule richesse du sous-sol ne suffit pas à expliquer la position de la Chine. Son avantage se situe au milieu de la chaîne de valeur : dans le raffinage, la transformation, la production industrielle et la capacité à changer d’échelle.
Dans le photovoltaïque, les capacités chinoises dépassent 90 % dans plusieurs segments industriels, au premier rang desquels la production de panneaux solaires, et cette forte concentration devrait se maintenir jusqu’en 2030. La Chine représente également environ 90 % du raffinage des terres rares et de la production d’aimants permanents destinés aux éoliennes et à d’autres applications avancées. En développant des écosystèmes industriels denses et, dans certains secteurs, d’importantes surcapacités, elle a façonné les prix mondiaux des technologies et rendu l’entrée sur ces marchés particulièrement difficile pour ses concurrents.
L’Europe a souvent abordé la transition avant tout comme un défi de déploiement : subventionner la demande, installer des équipements et réduire les émissions territoriales. Cette stratégie a accéléré l’adoption des technologies bas carbone, sans pour autant permettre de construire systématiquement la base industrielle correspondante. Il en résulte une asymétrie préoccupante : le soutien public et la demande des consommateurs occidentaux ont systématiquement contribué à créer des capacités industrielles, de l’apprentissage technologique et des emplois à l’Est, entraînant un endettement croissant des premiers et des revenus pour les seconds.
L’Union européenne a commencé à réagir. Son règlement sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act) fixe pour 2030 des objectifs de référence en matière d’extraction, de transformation et de recyclage, tout en cherchant à limiter la dépendance à l’égard d’un pays tiers unique. Ces objectifs sont utiles. Leur réussite dépendra toutefois d’une accélération des procédures d’autorisation, d’engagements d’achat à long terme, de mécanismes crédibles de stabilisation des prix et de financements capables d’absorber le coût plus élevé d’un approvisionnement diversifié.
La sécurité énergétique exige une vision systémique
Pour les conseils d’administration, les investisseurs et les gouvernements, les cartographies traditionnelles du risque énergétique ne suffisent plus. Surveiller les champs pétroliers, les pipelines et le détroit d’Ormuz reste indispensable, mais les décideurs doivent également comprendre la provenance des minerais, les capacités de raffinage, les fournisseurs d’équipements, les routes maritimes, les goulets d’étranglement des réseaux électriques, les contreparties contractuelles ainsi que les conditions de gouvernance dans lesquelles les matériaux sont produits.
Deux priorités en découlent.
- Premièrement, la flexibilité est essentielle. Les stocks stratégiques, les itinéraires alternatifs, les interconnexions, le stockage et la redondance des infrastructures de production — trop souvent considérée comme inefficace — offrent des options lorsque les marchés sont sous tension. Les énergies renouvelables — trop souvent présentées comme les principaux, voire les ultimes contributeurs au mix de la demande énergétique — apportent de l’intermittence, et non de la flexibilité.
- Deuxièmement, la politique industrielle doit soutenir le développement technologique et la souveraineté technologique, plutôt que de se concentrer uniquement sur la demande d’énergie propre. Extraire sans transformer revient à laisser ailleurs la valeur et le pouvoir de négociation. Transformer sans disposer d’une industrie manufacturière compétitive crée un autre maillon faible. Les entreprises, davantage que les gouvernements, devraient jouer un rôle moteur sur l’ensemble de la chaîne, y compris dans le recyclage et les technologies de substitution.
La conclusion ne doit pas être de ralentir la transition énergétique. Les énergies renouvelables, le nucléaire, l’efficacité énergétique et l’électrification peuvent réduire notre exposition aux combustibles importés et contribuer à répondre à la contrainte climatique qui définit notre siècle. L’enjeu consiste à les développer en ayant une vision claire du système industriel et géopolitique qu’ils nécessitent.
Ormuz a montré deux choses :
- le coût d’une dépendance à un passage étroit par lequel transite une part considérable de l’énergie mondiale
- la persistance de notre dépendance aux énergies fossiles.
Nous ne devons pas reproduire cette vulnérabilité dans les minerais, le raffinage ou la production des technologies d’énergie propre.
La transition est nécessaire. Sa résilience dépendra des choix que nous faisons aujourd’hui.
Sources
Short-Term Energy Outlook: Global Oil Markets — U.S. Energy Information Administration, 11 août 2026. Flux pétroliers transitant par Ormuz et persistance des contraintes sur les échanges.
Oil Market Report - March 2026 — Agence internationale de l’énergie, 12 mars 2026. Ampleur de la perturbation de l’approvisionnement, alternatives limitées et fourchette de prix vérifiée.
Amid regional conflict, the Strait of Hormuz remains critical oil chokepoint — U.S. Energy Information Administration, 16 juin 2025. Parts du pétrole et du GNL transitant par le détroit avant le conflit, itinéraires de contournement et exposition de l’Asie.
International LNG prices rise amid Strait of Hormuz closure — U.S. Energy Information Administration, 28 avril 2026. Volumes de GNL, exposition du Qatar et effets sur les prix internationaux.
World Energy Outlook 2025: Current Policies Scenario — Agence internationale de l’énergie, 2025. Perspectives concernant le pétrole, le gaz, le charbon et les émissions dans le cadre des politiques actuelles.
Global Critical Minerals Outlook 2025: Executive Summary — Agence internationale de l’énergie, 21 mai 2025. Concentration du raffinage des minerais, volatilité des prix et déficits d’approvisionnement anticipés.
Renewables 2025: Executive Summary — Agence internationale de l’énergie, 2025. Réduction des importations de combustibles et concentration des chaînes d’approvisionnement des technologies propres.
Critical Raw Materials Act — Commission européenne, consulté le 3 septembre 2026. Objectifs européens à l’horizon 2030 en matière d’extraction, de transformation, de recyclage et de diversification.