La relation franco-allemande se raconte généralement à travers les grands sommets européens. On retient les poignées de main, les déclarations communes, les conseils des ministres et, parfois, les désaccords affichés publiquement.
Pourtant, une grande partie du travail qui façonne les politiques économiques se joue à un autre niveau. Directeurs généraux, chefs de service et économistes en chef élaborent les options entre lesquelles les ministres devront ensuite arbitrer. Ils rédigent les notes, réalisent les analyses chiffrées et négocient les compromis à Bruxelles. Or, trop souvent, leurs homologues français et allemands ne se connaissent qu'à travers des visioconférences et des documents de position.
Les 7 et 8 octobre, HEC Paris et l'ambassade d'Allemagne à Paris ont réuni plus de vingt-cinq hauts fonctionnaires des deux administrations à l'occasion d'un dialogue gouvernemental franco-allemand sur les politiques économiques et budgétaires.
Côté français, les équipes du ministère de l'Économie et des Finances, conduites par son économiste en chef et les directeurs chargés des politiques macroéconomiques et européennes, étaient accompagnées du conseiller macroéconomique de l'Élysée.
Côté allemand, le ministère fédéral des Finances, le ministère fédéral de l'Économie et de l'Énergie ainsi que la Chancellerie fédérale étaient représentés par des directeurs généraux et des chefs de service. Cet événement a bénéficié du financement de HEC Institute.
Défense, zone euro, commerce, innovation : les défis qui appellent une réponse européenne commune
Le programme de ces échanges reflète les arbitrages difficiles auxquels l'Union européenne est aujourd'hui confrontée.
La première session a posé une question fondamentale : que se passe-t-il lorsque les « dividendes de la paix », dont l'Europe a bénéficié pendant trois décennies, cèdent la place au coût croissant de sa sécurité ?
De part et d'autre du Rhin, les dépenses militaires augmentent pour répondre à la nécessité de renforcer les capacités de défense. La question n'est plus tant de savoir s'il faut dépenser davantage, mais comment financer cet effort et quelles en seront les conséquences sur la croissance, la dette publique et les capacités industrielles.
La deuxième session a porté sur l'euro. Dans un monde marqué par la fragmentation financière et l'instrumentalisation des systèmes de paiement à des fins géopolitiques, renforcer la souveraineté monétaire européenne grâce à un euro plus fort n'a plus rien d'une réflexion abstraite. L'UE doit déterminer jusqu'où pousser son intégration financière pour consolider son autonomie stratégique.
La troisième session a abordé le commerce international. L'Europe constitue le plus grand marché unique au monde, mais peine à transformer ce poids économique en véritable pouvoir de négociation, alors que les règles du commerce mondial sont redéfinies de manière unilatérale. De quelle marge de manœuvre dispose-t-elle réellement, et à quel prix peut-elle l'exercer ?
Enfin, la dernière session s'est intéressée à la dynamique des entreprises, à l'innovation et à la productivité. La France et l'Allemagne présentent des structures industrielles très différentes et ont suivi des trajectoires distinctes en matière de création d'entreprises et d'adoption des technologies. Toutes deux sont désormais confrontées au même retard de productivité vis-à-vis des États-Unis. Chacune peut tirer des enseignements des réussites comme des échecs de l'autre.
Sur chacun de ces sujets, Paris et Berlin abordent les discussions avec des positions, des institutions et des contraintes politiques différentes. C'est précisément ce qui rend indispensable un dialogue franc entre celles et ceux qui préparent les décisions au sein des deux administrations.
Les données scientifiques comme terrain d'entente entre décideurs publics
Si les positions nationales peuvent diviser, les données scientifiques peuvent, au contraire, créer un terrain d'entente.
Lors de cette rencontre franco-allemande, chaque session s'est ouverte ainsi sur une courte présentation de travaux de recherche d’économistes de premier plan, dont : Paolo Surico et Lucrezia Reichlin, de la London Business School, Chad P. Bown, du Peterson Institute for International Economics, et Diego Comin, du Dartmouth College.
Un représentant français et un représentant allemand ont ensuite réagi à ces analyses, avant de laisser place à un échange approfondi. Les discussions étaient animées par Olivier Chatain, Gaetano Gaballo et Arnaud Dyèvre, professeurs à HEC Paris, ainsi que par Marion Jansen, directrice des échanges et de l'agriculture à l'OCDE.
Plus de la moitié de chaque session a laissé place à un débat ouvert, plutôt qu'à des interventions préparées. Tous les échanges se sont déroulés selon la règle de Chatham House : les participants peuvent réutiliser les informations recueillies, mais sans en attribuer les propos à une personne ou à une institution.
L'objectif n'est pas de produire un communiqué commun. Il s'agit de permettre aux responsables publics de confronter leurs idées aux travaux scientifiques les plus solides et de questionner leurs hypothèses respectives, à l'abri des contraintes de la négociation formelle et des prises de position publiques.
La confiance se construit dans la durée, au fil des échanges
La coopération repose sur des relations personnelles qui se construisent au fil du temps. Les institutions ne suffisent pas. Des responsables qui se connaissent, qui ont confronté leurs analyses autour des mêmes données et partagé un repas auront davantage tendance à décrocher leur téléphone lorsqu'une crise survient, et à présumer de la bonne foi de leurs interlocuteurs lorsque leurs positions divergent.
Ce constat vaut autant pour les administrations que pour les sociétés. Si le moteur franco-allemand s'est parfois grippé, ce n'est pas toujours faute de volonté politique au sommet. C'est aussi parce que les personnes chargées de préparer les décisions ont parfois compris trop tard les contraintes de leurs homologues.
Un responsable allemand qui comprend les enjeux d'économie politique des finances publiques françaises, ou un responsable français qui saisit la logique institutionnelle des règles budgétaires allemandes, sera mieux à même d'élaborer des options pertinentes pour les deux gouvernements.
Rapprocher la recherche académique et les politiques économiques
Les universités ont ici un rôle clé à jouer. Elles offrent un terrain de rencontre neutre et peuvent introduire les avancées les plus récentes de la recherche dans le débat, sous une forme directement utile à l'élaboration des politiques publiques.
HEC Institute a précisément été créé pour rapprocher la recherche académique des décisions prises par les entreprises et les institutions publiques. En associant cette plateforme académique à la capacité de mobilisation diplomatique de l'ambassade d'Allemagne, ce dialogue prend une forme qu'aucun des deux partenaires ne pourrait lui donner seul.
La souveraineté économique de l'Europe ne se décidera pas uniquement lors des sommets politiques. Elle dépendra aussi de la capacité de celles et ceux qui préparent les décisions à Paris et à Berlin à apprendre à réfléchir ensemble. Si ce premier dialogue contribue à instaurer cette habitude, il aura vocation à devenir un rendez-vous régulier de la relation franco-allemande.