Aller au contenu principal

L'Europe peut-elle remporter la course à l'IA physique ?

Alors que l'IA quitte l'écran pour s'incarner dans des robots, des drones et des satellites, un workshop organisé par HEC Paris à VivaTech s'est penché sur la question de savoir si l'Europe peut transformer son avance en un impact stratégique concret

HEC Paris at Vivatech 2026

« Si votre GPT a des hallucinations… il n’y a pas de mal, ce n’est pas très grave. Mais si vos robots ont des hallucinations et tuent quelqu’un… là, c’est de la physique bien réelle », a déclaré Abdelalim El Hamichi, responsable IA au CDL-Paris, donnant le ton d’un atelier organisé par HEC Paris lors du salon VivaTech et consacré à un domaine en pleine émergence : l’IA physique et sa dimension à double usage. Le terme « double usage » signifie qu’une même technologie peut servir deux objectifs à la fois : un usage civil et un usage militaire. La technologie en elle-même est neutre ; ce qui change, c’est qui l’utilise et dans quel but.

Co-organisée par l’Institut d'Entrepreneuriat et d'Innovation d'HEC Paris, par l’intermédiaire de son centre Deep Tech, aux côtés du Creative Destruction Lab (CDL) et de Hi! PARIS, cette session a réuni des investisseurs, des fondateurs et des spécialistes du spatial et de la défense autour du thème “Dual-Use & Defense in the Age of Physical AI” (en français : « Double usage et défense à l’ère de l’IA physique »). Animée par Anousheh Ansari, PDG de la Fondation XPRIZE et première femme à avoir financé elle-même son voyage dans l’espace, la discussion a abordé une question centrale : alors que l’IA quitte l’écran pour s’imposer dans le monde réel, comment l’Europe, riche de sa recherche et ses talents, peut-elle transformer cet atout en un impact industriel et stratégique avant que d’autres ne le fassent ?

L’essentiel
  • L'IA physique intègre l'intelligence dans les robots, les drones et les satellites, où les erreurs ont des conséquences bien concrètes.
  • La défense et l'espace servent de terrains d'essai pour les technologies à double usage et mettent en évidence les défis les plus complexes en matière de fiabilité de l'IA.
  • L'Europe est leader en matière de recherche et de talents, mais reste loin derrière les États-Unis et la Chine en termes de financement et de déploiement.
  • Les intervenants appellent à des « paris calculés », une accélération des procédures d'approvisionnement et une plus grande prise de risque

When AI leaves the screen

Pendant des années, l'intelligence artificielle a surtout vécu sur des écrans : générer du texte et des images, écrire du code, automatiser des flux de travail et accélérer les tâches numériques. L'IA physique change de décor. Elle fait entrer l'intelligence dans le monde réel, à travers des robots, des drones, des systèmes autonomes, des satellites et des dispositifs intelligents qui trouvent déjà des applications dans la logistique, l'énergie, l'industrie manufacturière, la santé et la défense.

Pour Vincent Rapp, directeur exécutif de Hi! PARIS, l'enjeu décisif n'est plus de savoir si ces systèmes peuvent fonctionner : ils fonctionneront. L'enjeu réside dans l'intégration : la capacité à les inscrire dans les organisations, les opérations et les processus de décision. Dans ce contexte, la confiance devient la condition de l'adoption, et lorsque l'IA agit dans le monde physique, cette exigence redéfinit l'ingénierie elle-même.

En effet, un robot, un drone ou un dispositif autonome ne peut pas toujours se permettre d'attendre que les données fassent l'aller-retour vers un serveur cloud distant. Il doit souvent percevoir, décider et réagir localement, en temps réel, avec une connectivité limitée et des ressources énergétiques contraintes. C'est là que l'Edge AI devient essentielle : une intelligence artificielle qui s'exécute directement sur l'appareil, à la « périphérie » (edge) du réseau, plutôt que de dépendre d'un traitement cloud distant. En maintenant le calcul au plus près de l'endroit où les données sont produites, l'Edge AI réduit la latence, améliore la résilience et limite l'énergie dépensée à transférer l'information.

C'est précisément le défi que relève Neurobus. La startup développe des systèmes d'Edge AI qui permettent aux machines de percevoir leur environnement et d'agir sur lui en temps réel, grâce à des architectures neuromorphiques inspirées de la biologie humaine pour réduire à la fois la consommation d'énergie et les temps de réponse. Sur un petit drone en immersion (FPV) doté d'environ quinze minutes d'autonomie, calculer à bord plutôt que d'envoyer les données dans les deux sens peut faire la différence entre réagir à temps et ne pas réagir du tout.

Find out more Pour aller plus loin
Neurobus : l’IA frugale pour la défense et l’aérospatiale
Neurobus

Why defense entered the conversation

Les organisateurs ont pris soin de cadrer la discussion. Il ne s'agissait pas d'une session sur la défense, a insisté Inge Kerkloh-Devif, directrice exécutive senior de l'Institut d'Entrepreneuriat et d'Innovation d'HEC Paris : historiquement, l'innovation a émergé à travers des dynamiques à double usage, et l'IA physique suivra probablement la même trajectoire. La défense ne fait qu'exposer les problèmes les plus ardus de l'IA physique : autonomie, résilience, efficacité énergétique, fonctionnement en périphérie (edge) avec une connectivité limitée, et des exigences très élevées en matière de sûreté et de fiabilité.

Les enjeux sont déjà concrets. André Loesekrug-Pietri, qui dirige la Joint European Disruptive Initiative (JEDI), a évoqué l'Ukraine, où des systèmes automatisés détectent désormais 90 % à 95 % des drones entrants. Les drones, a-t-il souligné, ne représentent que 2 % à 3 % de l'armée ukrainienne mais sont responsables de 60 % à 80 % de l'attrition infligée aux forces russes. Pour lui, le prochain bond en avant viendra d'une intégration plus profonde de l'IA dans le matériel. Contrairement aux modèles pré-entraînés qui opèrent à distance du monde physique, les systèmes d'IA incarnée peuvent apprendre à partir des boucles de rétroaction générées par des environnements réels. Dans la défense, comme dans l'industrie, l'énergie ou la logistique, ce basculement pourrait considérablement élargir l'impact de l'intelligence artificielle.

L'espace et le rêve des 30 minutes

L'espace offre une perspective plus large sur l'IA physique comme sur le double usage. Isabelle Duvaux-Bechon, scientifique et consultante en sécurité qui a passé 38 ans à l'Agence spatiale européenne (ESA), a fait observer que l'espace repose sur l'IA physique depuis des années : une sonde envoyée vers une comète ne peut pas attendre que les instructions fassent l'aller-retour. Le double usage, lui aussi, existe depuis le début : la prévision météorologique, lancée avec le premier satellite d'application Meteosat en 1977, a toujours servi à la fois les civils et les forces armées. Ce qui a changé, c'est l'explicite, a-t-elle expliqué en citant une résolution signée par les États membres de l'ESA en novembre dernier : « Les États membres de l'ESA reconnaissent que le cadre intergouvernemental de l'ESA fournit les références et les outils permettant de développer les technologies spatiales et la défense, y compris à des fins de sécurité et de défense. »

C'était, a-t-elle noté, la première fois que le mot « défense » apparaissait dans un tel document émanant des États membres. L'ambition que cela ouvre, c'est le programme ERS (European Resilience from Space), un système destiné à la phase aiguë d'une crise, des catastrophes naturelles aux urgences frontalières. Le rêve : moins de 30 minutes entre la demande d'un opérateur au sol et la livraison de données, d'images ou d'une liaison de télécommunication. Une première démonstration est prévue pour 2028, avec un nœud de résilience initial probablement situé en Pologne, s'appuyant sur 23 États membres ainsi que des associés et le Canada. L'ESA, a-t-elle insisté, a l'interdiction de placer des armements dans l'espace : son mandat demeure celui d'une finalité pacifique.

Nous avons les moyens d'amener les startups au premier ou au deuxième stade, mais nous n'avons pas les moyens de les laisser grandir jusqu'au bout et jusqu'à l'introduction en Bourse en Europe.
Tom Villinger, associé fondateur de D11Z Ventures

Sa prescription : un système de fonds de pension, le co-investissement avec des entreprises et des family offices, et des leçons tirées des États-Unis et d'Israël. Le récent tour de table de 1,4 milliard levé par l'entreprise allemande de robotique Neura, a-t-il ajouté, provenait à 80 % des États-Unis.

André Loesekrug-Pietri a réfuté le cliché selon lequel les Européens seraient réfractaires au risque : nombreux sont ceux qui en prennent dans la Silicon Valley, et l'épargne européenne a afflué vers l'introduction en Bourse de SpaceX. Le vrai problème, a-t-il soutenu, tient à une réticence à faire de grands paris calculés, et à une propension à manquer les grands sauts technologiques : l'Europe a manqué le transformer (le socle des grands modèles de langage) qui a redéfini la recherche en ligne, et elle a manqué la percée d'efficacité de DeepSeek, si proche pourtant des valeurs européennes de frugalité.

Ce qu'il nous faut, c'est comprendre les domaines où nous pouvons faire un saut technologique. Je veux dire, essayer d'avoir un Amazon européen ou un Starlink européen.
André Loesekrug-Pietri, président de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI)

La fragmentation aggrave le tout : la « tech française », la « tech allemande »… un marché unique qui reste, selon ses mots, une illusion, où les régulateurs nationaux ajoutent des frictions et peu de valeur. L'Europe, a-t-il dit, a trop de gestionnaires et pas assez de leaders.

Florian Corgnou a appelé à un examen de conscience plus lucide. S'il s'agit d'une course face à la Chine et aux États-Unis, l'Europe doit peser honnêtement ses forces et ses faiblesses. Le talent est bien réel, mais, comme il l'a formulé, « le travail acharné battra le talent, 100 % du temps ». C'est cet effort, conjugué aux capitaux, qui fait la différence.
 

Ce que l'Europe pourrait faire dans un avenir proche

Invité à citer la seule action concrète susceptible de faire la plus grande différence au cours des vingt-quatre prochains mois, le panel a convergé vers deux impératifs : la concentration et la vitesse. Non pas une dispersion d'initiatives, mais une poignée de mouvements décisifs.

Pour Isabelle Duvaux-Bechon, la première étape la plus prometteuse consiste à prouver sa capacité par l'action. L'Europe pourrait mettre sur pied un premier nœud opérationnel de réponse aux crises : une plateforme intégrée réunissant, en temps réel, l'observation de la Terre, les télécommunications, le positionnement, les drones et des données vérifiées. L'opportunité est ici concrète : lorsqu'une catastrophe naturelle, une urgence sanitaire ou un conflit survient, l'essentiel de la valeur ne vient pas de la détention séparée de ces capacités (l'Europe les possède déjà en abondance), mais de leur orchestration instantanée en un système unique et fiable. Démontrer cette puissance d'intégration pourrait faire davantage pour instaurer la confiance que de longues années de petits projets pilotes isolés.

André Loesekrug-Pietri suggère d'aller plus loin sur la vitesse. Il cite le vaccin contre la COVID, développé en huit mois environ, comme un rappel encourageant de ce qui devient possible lorsque volonté politique, ressources et urgence s'alignent. Sa proposition : compléter un financement à large spectre par une concentration plus fine des ressources sur un petit nombre d'objectifs que tout le monde peut saisir, le grand public y compris. Trois exemples donnent corps à l'idée : un robot capable de courir 50 % plus vite que le meilleur finisher du dernier marathon de Pékin, un système de positionnement dix à cent fois plus précis que le GPS, et la capacité à raffiner des matériaux critiques sur le sol européen sans dommage environnemental. Leur force commune est d'être concrets, mesurables et galvanisants; le type d'objectif clair autour duquel financements, talents et industrie peuvent aisément se rallier.

Tom Villinger offre un signal encourageant venu du marché : les grandes entreprises et les investisseurs commencent à s'engager dans l'IA physique. Ce basculement compte, car il signifie que l'élan ne repose pas sur la seule impulsion publique. Les capitaux privés, compréhensiblement prudents face à des technologies qui mêlent matériel, logiciel et déploiement dans le monde réel, y voient de plus en plus un terrain fertile, ce qui est de bon augure pour transformer les percées scientifiques en filières industrielles durables.

Florian Corgnou met en avant les marchés publics comme un domaine offrant une réelle marge de progrès. Des achats plus rapides et plus agiles permettraient de mieux suivre le rythme de l'innovation et de donner aux solutions européennes plus d'espace pour passer à l'échelle. Il suggère aussi d'approfondir les liens avec des écosystèmes qui innovent vite et sous pression, l'Ukraine et Israël parmi eux, où l'urgence opérationnelle comprime naturellement les cycles de conception, de test et d'adoption. Il encourage enfin une ouverture collective à la prise de risque, reconnaissant que la liberté d'expérimenter et de tirer les leçons de ce qui ne fonctionne pas du premier coup fait partie de la manière dont les idées audacieuses arrivent à maturité.

Un même fil conducteur traverse toutes les réponses, et il est optimiste. La véritable force de l'Europe, c'est l'invention : les laboratoires, les brevets et les talents sont bien là. L'opportunité réside dans la connexion : transformer la recherche en prototypes, les prototypes en startups, et les startups en déploiement rapide. Renforcer chacune de ces jonctions, par un financement au bon moment, des marchés publics réactifs et de l'espace pour expérimenter, c'est là que se situent désormais les plus grands gains. Comme l'a bien résumé Anousheh Ansari en conclusion : se concentrer, choisir des axes stratégiques, aller vite, acheter, innover et investir. Reste à savoir si l'Europe saura le faire à temps : c'est la question que l'IA physique la contraint désormais à trancher.

Regarder la vidéo récapitulative du workshop

Sources

Cet article s'appuie sur le workshop « Dual-Use & Defense in the Age of Physical AI » organisé par HEC Paris en collaboration avec le centre Deep Tech d'HEC Paris, le CDL-Paris et le centre Hi! PARIS lors du salon VivaTech 2026. En savoir plus sur la présence de HEC Paris à VivaTech cette année.

Logo HEC Paris Innovation & Entrepreneurship Institute
L’auteur
Institut Entrepreneuriat & Innovation d'HEC Paris

Classé parmi les 10 principaux hubs entrepreneuriaux d’Europe (Financial Times, 2026), l’Institut Entrepreneuriat & Innovation d’HEC Paris (IEI) accompagne les entrepreneurs et innovateurs qui relèvent aujourd’hui les grands défis économiques, scientifiques et sociétaux.

L’Institut réunit...

Dare, la newsletter

Chaque mois, les sujets qui comptent et les personnes qui osent.