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Colère lycéenne : une jeunesse rassemblée mais des revendications qui diffèrent

Face à un horizon économique fermé, 92 % des lycéens soutiennent le mouvement de l'automne 2026. L'économiste Yann Algan décrypte une crise démocratique profonde où l'absence de perspectives divise une génération.

L’essentiel
  • Une cause transpartisane : 92 % des 16-20 ans jugent les revendications lycéennes justifiées, quel que soit leur milieu social ou ancrage politique.
  • Une « colère de régime » : pour 34 % des jeunes et 56 % de ceux inquiets pour leur avenir, retirer une réforme ne suffira pas.
  • Même blessure, deux cibles : plus de 80 % des jeunes radicaux partagent une défiance démocratique. À gauche : riches et inégalités (35 %) ; à droite : immigration (40 %).
  • L’illusion du simple pouvoir d’achat : croissance jugée à l’arrêt (« pensée à somme nulle ») et sentiment de ne pas compter.

Chiffres clés

  • 92 % des jeunes interrogés jugent les revendications lycéennes justifiées.
  • 34 % souhaitent poursuivre le mouvement même si ses principales revendications sont satisfaites.
  • 43 % déclarent ne pas être écoutés par leurs professeurs et leur administration.
  • 18 % pensent qu'ils vivront mieux que leurs parents.

Quand la promesse de progrès ne tient plus

Parti de Créteil le 18 septembre 2026, le mouvement lycéen a rapidement dépassé le cadre scolaire pour rejoindre les mobilisations contre la vie chère. Un chiffre résume l'ampleur du phénomène : 92 % des 16-20 ans jugent les revendications du mouvement justifiées, qu'ils soient enfants de cadres ou d'ouvriers.

Pourtant, contrairement aux grandes mobilisations de 1986 contre la loi Devaquet ou de 2006 contre le Contrat Première Embauche (CPE), il n'y a cette fois aucun texte législatif à retirer pour éteindre le feu. Les griefs du quotidien — classes surchargées pour 65 % des lycéens, absences non remplacées pour 60 % ou angoisse face à Parcoursup (79 %) — ne sont que la partie émergée de l'iceberg.

Les données de l'enquête menée par le CEPREMAP et HEC Paris révèlent que les préoccupations matérielles directes n'expliquent qu'une fraction marginale de la mobilisation. Ce qui pèse le plus lourdement est la conviction profonde que le progrès économique est à l'arrêt. Les économistes nomment ce phénomène la « pensée à somme nulle » : la certitude que ce que l'un gagne, l'autre l'a nécessairement perdu.

Ce sentiment repose sur une réalité matérielle : en un demi-siècle, le revenu relatif des 20-29 ans en France est passé de 99 % à 67 % du revenu moyen national, tandis que celui des sexagénaires grimpait de 78 % à 99 %. Pour la première fois depuis des décennies, la jeunesse a cessé d'être l'âge le plus heureux. 

La colère de moment se désarme par des réformes et du dialogue. La colère de régime ne se désarme que par un horizon. La colère demande un coupable. L’espoir demande un chemin.
Yann Algan

« Colère de moment » ou « colère de régime » ?

Interrogés sur les suites à donner au mouvement si le gouvernement venait à accorder les principales revendications matérielles, 34 % des jeunes répondent que le mouvement devrait continuer car « d'autres choses doivent changer ».

L'analyse fait ainsi apparaître une frontière cruciale :

  1. La colère de moment (55 % des jeunes) : elle nomme une injustice précise, s'adresse aux institutions et s'apaise lorsque des réponses concrètes sont apportées.
  2. La colère de régime (34 % des jeunes) : elle exprime une rupture de confiance systémique qu'aucune concession sectorielle ne peut éteindre. 

Enquête flash Cepremap-HEC Paris - Bilendi - Octobre 2026

Cette colère de régime est directement alimentée par la fermeture de l'horizon professionnel et les incertitudes technologiques. Les récentes études du Laboratoire LIFT d'HEC Paris rappellent d'ailleurs que les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé de 28 % dans les métiers les plus exposés à l'intelligence artificielle générative depuis la fin 2022. 

Une même défiance démocratique, deux colères

Si la cause rassemble la jeunesse, l'orientation politique la divise profondément. Les jeunes proches de la gauche radicale et de la droite radicale partagent exactement la même blessure institutionnelle : plus de 8 sur 10 (86 % à gauche radicale, 82 % à droite radicale) jugent que la démocratie fonctionne mal en France.

Pourtant, leur regard sur la société désigne des coupables diamétralement opposés :

La gauche radicale (35 % des griefs) vise « ceux d'en haut » : les riches, les élites et les inégalités sociales. Elle exige une transformation globale du système (49 % de colère de régime) et descend activement dans la rue.

La droite radicale (40 % des griefs) vise « ceux d'à côté » : l'immigration et la désorganisation sociale. Bien que soutenant la cause aux trois quarts, elle ne se mobilise pas dans les blocages, reste chez elle et exige le retour à l'ordre. 

Enquête flash Cepremap-HEC Paris - Bilendi - Octobre 2026

Cette fracture se reflète de manière frappante dans le rapport à la violence. 60 % des jeunes de gauche radicale jugent légitime d'affronter les forces de l'ordre (considérées comme l'incarnation d'un système à contester), contre seulement 5 % à droite radicale. À l'inverse, 81 % des jeunes de droite radicale approuvent l'interpellation des manifestants par la police. 

Redonner un horizon : le rôle clé des corps intermédiaires

Un autre enseignement majeur de l'étude concerne la parole ignorée. 43 % des lycéens déclarent ne pas être écoutés par leurs enseignants ou l'administration. Parmi ceux qui ont signalé un problème au sein de leur établissement, 70 % constatent que leur démarche n'a eu aucun effet — une expérience directement corrélée à une hausse de 25 points de la participation aux blocages.

Avec la désindustrialisation et l'affaiblissement des lieux de sociabilité traditionnelle (usines, syndicats, associations locales), la société a perdu les espaces où la frustration individuelle se transformait en revendication négociable. L'isolement accentue ce sentiment : 16 % des jeunes se disent aujourd'hui régulièrement seuls. Or, si la solitude alimente l'indignation passive, la réinvention du collectif et des lieux d'écoute reste le seul moteur d'une action constructive. 

Pour désamorcer la crise, deux chantiers s'imposent :

Au niveau local (désamorcer la colère de moment) : Créer des instances réelles de cogestion et de décentralisation dans les établissements, souhaitées par 56 % des élèves, afin de redonner de la valeur à la parole lycéenne.

Au niveau national (répondre à la colère de régime) : Reconstruire une promesse d'ascension sociale et de prospérité partagée, garantissant à chaque jeune que ses efforts lui assureront une place digne dans la société. 

Sources

Enquête originale : Yann Algan, « Ce que la colère des lycéens dit des colères françaises », Note CEPREMAP – HEC n° 2026-20, 28 octobre 2026 (Enquête auprès de 1 077 jeunes âgés de 16 à 20 ans). 

yann algan knowledge hec
L’auteur
Yann Algan
Directeur HEC Institute - Professeur - Économie

Yann Algan est professeur d’économie à HEC Paris, qu'il a rejoint comme doyen associé aux programmes pré-expérience, après six années passées à Science Po en tant que doyen de l'Ecole d'Affaires Publiques. 

Il est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) et du Conseil scientifique de l...

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