Les crises auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui — écologiques, démocratiques, existentielles — ne relèvent plus de l’hypothèse. Ce constat fait désormais largement consensus. Pourtant, dans de nombreuses sphères du pouvoir, les réponses politiques paraissent dépassées, timorées ou excessivement technocratiques.
Pour Rob Hopkins, l’explication est simple : « Nous ne faisons pas seulement face à une crise du carbone, mais à une crise de l’imagination. »
Dans son ouvrage From What Is to What If (De ce qui est à ce qui pourrait être) et lors de son intervention auprès des étudiants du Master Sustainability and Social Innovation d’HEC Paris en janvier 2026, le militant et cofondateur du mouvement « Transition Town » et notamment connu pour son travail sur la résilience des communautés et le changement climatique, Rob Hopkins défend une idée forte : le leadership de nos jours souffre d’un déficit d’imagination. Et cette incapacité nous prive non seulement de politiques publiques plus ambitieuses, mais aussi de futurs possibles.
« La plupart des institutions qui façonnent le monde aujourd’hui sont incapables d’imaginer autre chose que leur propre perpétuation », affirme-t-il. « Nous avons besoin de dirigeants capables de réinventer le champ des possibles et d’emmener les citoyens avec eux. »
- Les décideurs politiques, souvent surchargés, peinent à projeter des avenirs alternatifs.
- L'imagination collective, stimulée par des assemblées citoyennes ou la prospective participative, s'impose alors comme un puissant levier public.
- Partout, des villes testent déjà des « futurs éphémères » (Pop-up Tomorrows) pour faire vivre concrètement des scénarios positifs aux citoyens.
- Bâtir ces politiques de l'imaginaire exige de nouveaux indicateurs : sécurité émotionnelle, accès à la culture, temps disponible et diversité des récits.
Quand les structures du pouvoir étouffent l’imagination
Que devient la capacité d’un dirigeant à imaginer lorsque son esprit est constamment sous pression ?
Rob Hopkins cite Molly Scott Cato, ancienne députée européenne britannique, qui lui a confié que quatre années passées au Parlement avaient littéralement « écrasé » son imagination.
« Mon esprit est constamment saturé. Il ne reste plus aucune place pour la partie imaginative du cerveau », lui a-t-elle expliqué.
Pour Hopkins, cet appauvrissement est le symptôme de mécanismes plus profonds : des systèmes éducatifs élitistes qui déconnectent les individus de leurs émotions, des organisations obsédées par l'efficacité et une culture politique qui confond réalisme et résignation.
Plus fondamentalement encore, si les dirigeants ne sont plus capables d'imaginer d'autres futurs, comment pourraient-ils donner envie à la société de les construire ?
De l'éco-anxiété au désir d'un avenir désirable
Le message de Hopkins trouve un écho particulier auprès des jeunes générations. Le changement climatique est devenu une crise du futur lui-même.
Une vaste étude internationale publiée dans The Lancet Planetary Health, menée auprès de 10 000 jeunes âgés de 16 à 25 ans dans dix pays, révèle que :
- 75 % considèrent que « l'avenir fait peur » ;
- 45 % déclarent que leurs inquiétudes liées au climat affectent leur vie quotidienne et leur capacité à fonctionner normalement ;
- plus de la moitié ressentent de l'anxiété, de la tristesse, de la colère ou un sentiment d'impuissance, souvent attribués à l'inaction des gouvernements.
Pour Hopkins, ces émotions ne sont pas le signe d'une fragilité. Face aux étudiants d'HEC Paris, il utilise une image frappante : « Si votre maison est en feu et que vous ressentez une angoisse parce que votre maison brûle, c'est une réaction parfaitement rationnelle. Cela signifie simplement que vous êtes attentif à ce qui se passe. »
« Les jeunes sont descendus dans la rue pour réclamer des actions en faveur du climat. Puis les gouvernements n'ont rien fait. Voilà pourquoi nous devons arrêter de raconter uniquement des histoires d'effondrement. Nous devons donner aux gens quelque chose vers quoi courir, et pas seulement quelque chose qu'ils cherchent à fuir. »
Hopkins appelle cette démarche « uncancelling the future » — « réhabiliter l'avenir ».
L'objectif n'est pas seulement d'imaginer un monde moins catastrophique, mais un monde véritablement désirable, joyeux et profondément meilleur.
« Je suis allé au bout de l'arc-en-ciel », raconte-t-il aux étudiants. « Il y a bien un trésor. Nous devons présenter la transition comme une aventure enthousiasmante, pas comme un simple protocole d'urgence. »
Et si la démocratie était conçue pour stimuler l'imagination ?
Loin d'être une utopie, les idées de Hopkins s'appuient sur de nombreuses expérimentations déjà en cours.
En Irlande, les assemblées citoyennes ont renouvelé les débats constitutionnels sur le mariage pour tous et l'avortement grâce à des processus de délibération ouverts et créatifs. À Bologne, le Civic Imagination Office accompagne les habitants dans la co-construction de projets urbains au travers de plus de 500 pactes conclus entre citoyens et municipalité.
L'exemple le plus emblématique est sans doute celui du Laboratorio para la Ciudad de Mexico, véritable ministère de l'Imagination, qui réunit artistes, designers et data scientists pour repenser les politiques publiques grâce au récit, à la recherche participative et à l'expérimentation artistique.
Hopkins a lui-même développé cette approche avec « Town Anywhere », un laboratoire participatif où les participants construisent puis habitent une ville fictive située dix ans dans le futur.
« Ce n'est pas seulement un exercice intellectuel », explique-t-il. « On y travaille, on y échange, on y célèbre des événements, on y fait son deuil. Ensuite, les participants disent : "Quand j'étais dans le futur..." »
La politique de l'imagination… et son contraire
L'imagination est-elle nécessairement progressiste ? Pour Hopkins, la réponse est non. « Le projet américain Project 2025 est lui aussi une forme de voyage dans le temps », observe-t-il. « Mais il ne regarde pas vers l'avenir : il instrumentalise la nostalgie. »
Selon lui, une véritable imagination civique doit s'inscrire dans un cadre de limites : les frontières planétaires, la justice sociale et le bien-être collectif. C'est pourquoi il défend des approches comme la Doughnut Economics (économie du donut).
« L'imagination aime les contraintes. Comme au théâtre d'improvisation : lorsque le décor est posé, la créativité peut s'exprimer pleinement. »
Pour Hopkins, il ne s'agit pas uniquement de gouvernance, mais aussi de notre rapport au temps.
Des œuvres du musicien de jazz Sun Ra aux Oral Futures Booths développés dans certains quartiers soumis à la gentrification, il célèbre les traditions artistiques qui utilisent le temps pour remettre en question les systèmes existants.
« Nous avons besoin d'une plus grande fluidité temporelle. Il ne suffit pas de répéter : "Que voulons-nous ? Maintenant !" Nous devons explorer la manière dont passé, présent et futur dialoguent entre eux. »
Des futurs éphémères aux politiques publiques
Hopkins appelle ces expériences des « Pop-up Tomorrows » : des installations temporaires permettant aux citoyens d'expérimenter physiquement un futur possible.
Il évoque notamment :
- Waterloo Bridge à Londres transformé en forêt pendant les mobilisations d'Extinction Rebellion ;
- Trafalgar Square entièrement renaturé le temps d'une installation ;
- une petite ville du pays de Galles ayant construit une véritable machine à voyager dans le temps à l'intérieur d'un planétarium mobile, où des élèves visionnaient des films imaginés depuis l'année 2035.
À première vue, ces projets semblent ludiques.
En réalité, ils poursuivent un objectif très concret : permettre aux citoyens de ressentir ce qu'un autre futur pourrait être.
« Si les gens ne peuvent pas imaginer un avenir meilleur, ils ne se battront jamais pour le construire », insiste Hopkins. « Mais s'ils peuvent en éprouver ne serait-ce qu'un aperçu — son atmosphère, ses odeurs, sa texture — alors tout peut changer. »
De l'impuissance à l'action : le défi des dirigeants
Quelles leçons les décideurs peuvent-ils tirer de cette approche ?
D'abord, reconnaître que le désespoir n'est jamais neutre. Comme le rappelle Hopkins :
« Je refuse d'offrir mon découragement aux entreprises pétrolières et gazières. »
Ensuite, créer les conditions — dans les politiques publiques, l'éducation, l'urbanisme ou le design — qui permettent aux citoyens de retrouver un sentiment d'agir sur leur avenir.
Enfin, poser de nouvelles questions. « À quoi ressemblerait mon organisation si son objectif premier était de susciter le désir d'un avenir meilleur ? »
Un ministère de l'Imagination est-il vraiment une idée absurde ?
Pour Hopkins, certainement pas. « Nous savons très bien quelles sont les conditions qui favorisent l'imagination : la sécurité, l'espoir, le temps, l'art, la nature, une alimentation de qualité, la confiance... Et si nous évaluions les politiques publiques à leur capacité à nourrir ces conditions ? »
Il cite notamment la loi galloise Well-Being of Future Generations Act, qui oblige les institutions publiques à intégrer les impacts de long terme et la justice intergénérationnelle dans leurs décisions.
« Imaginez maintenant que l'imagination elle-même devienne un objectif stratégique. Imaginez que l'on puisse poursuivre un gouvernement parce qu'il réduit les financements de l'éducation artistique ou ferme des bibliothèques, au motif qu'il porte atteinte au droit d'imaginer. »
Que risquons-nous si nous échouons ?
Pour conclure son intervention à HEC Paris, Rob Hopkins rappelle une question posée à une survivante de la Résistance française :
« Qu'aviez-vous tous en commun ? »
Sa réponse fut simple :
« Nous étions tous optimistes. »
Hopkins poursuit :
« Nous vivons aujourd'hui un moment comparable. Non pas un optimisme naïf, mais un espoir lucide et combatif. Un espoir qui agit comme une hache pour ouvrir les portes. »
Son message aux futurs dirigeants est limpide :
Nous ne pouvons pas légiférer sur l'imagination, mais nous pouvons créer les conditions qui la rendent possible.
Nous ne pouvons pas faire surgir les futurs par décret, mais nous pouvons leur offrir l'espace nécessaire pour être imaginés.
Et peut-être, surtout :
Nous sommes déjà majoritaires à vouloir un monde meilleur. Il nous reste désormais à agir — et à imaginer — comme si c'était le cas.