Biotech : réussir le passage à l’échelle entre science, industrie et marché
La biotechnologie porte la promesse de transformer des secteurs allant de la santé au stockage de données. Pourtant, rares sont les domaines de l’innovation confrontés à des obstacles aussi structurels, coûteux et chronophages. Pour explorer ce qu’il faut pour transformer une découverte scientifique en solution prête à être mise sur le marché, le HEC Paris Innovation & Entrepreneurship Institute a réuni chercheurs, fondateurs, dirigeants industriels et étudiants à l’occasion d’une nouvelle édition de Doers to Doers – Biotech Scaling, organisée à Station F en partenariat avec Creative Destruction Lab (CDL-Paris), Capgemini Invent et Biomemory.
Derrière l’enthousiasme qui entoure les biotechnologies se cache un paradoxe persistant : le potentiel d’impact sociétal est immense, mais le chemin qui mène du laboratoire au marché est d’une complexité unique. L’événement a exploré cet écart non comme un défi abstrait, mais comme une réalité vécue par les fondateurs évoluant dans ce que l’on appelle souvent la « vallée de la mort ».
Enseignements clés
- L’excellence scientifique seule est insuffisante pour réussir en biotech. La mise sur le marché dépend d’une stratégie réglementaire, de capacités industrielles et de l’accès à des infrastructures spécialisées — des facteurs souvent sous-estimés aux premiers stades de la recherche.
- Les temporalités du vivant créent un désalignement structurel avec les modèles de financement traditionnels. Les projets bénéficient davantage d’investisseurs patients, de financements non dilutifs précoces et de partenaires financiers conscients que les processus biologiques ne peuvent être accélérés pour correspondre aux horizons de rendement classiques.
- L’industrialisation constitue un point d’inflexion stratégique, et non une simple continuité technique. La montée en échelle réussit lorsque les entreprises cessent de « scaler la science » pour concevoir des processus reproductibles, conformes et alignés avec le marché.
- Les partenariats jouent un rôle décisif dans l’adoption par le marché. Des collaborations bien structurées avec de grands groupes peuvent accélérer la validation et l’accès aux clients — à condition d’une gouvernance rigoureuse afin d’éviter toute dépendance.
- L’innovation biotech s’étend au-delà des domaines traditionnels. De nouvelles applications — telles que le stockage de données basé sur l’ADN — illustrent l’imbrication croissante du secteur avec les infrastructures numériques, la durabilité et l’industrie manufacturière.
- Les écosystèmes sont essentiels. L’adoption par le marché émerge non seulement du talent scientifique, mais aussi d’un réseau de collaborateurs capables de faire le lien entre science, industrie et régulation.
Un secteur défini par des horizons longs et des contraintes structurelles
« La biotech est par nature un domaine risqué dans lequel investir du temps, de l’argent et de l’énergie », a souligné Maryam Khademian, Climate Stream Lead chez CDL-Paris, biologiste de formation. S’appuyant sur des années de données issues de projets deep tech, elle a mis en lumière un décalage structurel entre les temporalités scientifiques et les attentes du marché. Des cycles de validation longs, des besoins en capital élevés, l’incertitude réglementaire et un accès limité à des infrastructures spécialisées élargissent collectivement le fossé que les jeunes entreprises biotech doivent franchir.
Pourtant, parmi les projets parvenus à progresser, trois constantes se dégagent :
- des investisseurs patients, conscients des temporalités biologiques ;
- des financements non dilutifs, permettant de réduire le risque des premiers jalons techniques ; et
- des partenariats stratégiques, capables d’accélérer le développement lorsqu’ils sont conçus avec discernement.
Ces tendances font écho aux préoccupations exprimées par le public. Des questions telles que « Comment transformer ma recherche de doctorat en entreprise viable ? », « Comment atténuer les risques cliniques précoces ? » ou encore « À quoi ressemble un parcours réaliste vers l’adoption par le marché ? » illustrent l’ampleur des incertitudes auxquelles les fondateurs sont confrontés lorsqu’ils cherchent à traduire une avancée scientifique en valeur économique et sociétale.
De la percée scientifique au processus industrialisable
Si le défi scientifique est considérable, le défi industriel l’est tout autant. Malik Belattar, Directeur Life Sciences & Smart Manufacturing chez Capgemini Invent, a rappelé un principe fondamental : le passage à l’échelle n’est pas la poursuite de la recherche, c’est le début de la commercialisation.
« Nous ne passons pas à l’échelle pour la science elle-même », a-t-il précisé. « Nous industrialisons des processus lorsque nous savons que ce qui en sort peut être vendu. »
Cette transition repose sur trois éléments :
un besoin marché clairement identifié,
une preuve de concept robuste et réaliste,
et une trajectoire sécurisée vers l’industrialisation.
Malik Belattar a décrit une progression dans laquelle l’agilité, les technologies modulaires et l’externalisation de certaines compétences deviennent essentielles. La conformité réglementaire doit également être intégrée dès le départ, et non ajoutée a posteriori. En biotech, la montée en échelle relève moins d’une croissance linéaire que d’une transition multidimensionnelle, de l’exploration en laboratoire à la discipline industrielle.
Innover au-delà des frontières traditionnelles
Les échanges ont également mis en évidence la manière dont l’innovation en biotech dépasse de plus en plus ses domaines traditionnels. Biomemory, dont le CEO Erfane Arwani a pris part aux discussions, illustre cette évolution. En encodant des données numériques dans de l’ADN synthétique, l’entreprise remet en question les modèles établis du stockage, de la durabilité et des limites matérielles des infrastructures de données.
L’intervention d’Arwani a apporté à la fois inspiration et réalisme. Si la technologie ouvre des perspectives radicales, le parcours de l’entreprise illustre également les contraintes structurelles auxquelles les fondateurs restent confrontés : lenteur des processus réglementaires, rareté de financements adaptés à la recherche de long terme et accès inégal à des espaces de laboratoire de haute qualité. Son analyse sans détour a trouvé un écho auprès des participants désireux de comprendre la réalité derrière les percées émergentes.
Au-delà de la science : bâtir des écosystèmes qui favorisent l’adoption
Les participants sont revenus à plusieurs reprises sur un constat central : la biotech n’échoue pas parce que la science est incomplète. Elle échoue lorsque les équipes ne parviennent pas à traduire cette science en un produit déployable, compétitif et conforme. Cette traduction requiert bien plus qu’une expertise technique.
Tout au long des échanges, un thème s’est imposé avec clarté : les écosystèmes sont déterminants. Les fondateurs ont besoin de collaborateurs capables de compléter le talent scientifique par des compétences industrielles, réglementaires et commerciales. Les investisseurs doivent disposer de cadres alignés sur les temporalités biologiques. Les étudiants et jeunes chercheurs doivent bénéficier de passerelles vers la création d’entreprise, et pas uniquement vers la recherche.
« Vous n’êtes pas seuls. Construisez votre écosystème avec de véritables collaborateurs qualifiés — partenaires, investisseurs, fournisseurs, clients — avant d’ajouter la magie de l’IA. »
- Malik Belattar, Directeur Life Sciences & Smart Manufacturing chez Capgemini Invent
Pour de nombreux participants, notamment des étudiants du MBA HEC Paris et de l’Executive MBA, l’événement a offert une occasion rare de comprendre comment la commercialisation, la production industrielle et la régulation s’articulent avec la découverte scientifique. Plusieurs ont souligné que c’est précisément à cette intersection qu’ils souhaitent construire leur carrière.
Pourquoi c’est essentiel
À mesure que les biotechnologies s’étendent à des domaines tels que la santé, le climat ou les données, les enjeux de passage à l’échelle (scaling) deviennent une préoccupation managériale centrale. L’édition Doers to Doers – Biotech a montré que l’innovation scientifique doit s’accompagner de capital patient, de cadres réglementaires adaptatifs, de capacités industrielles et de collaborations intersectorielles pour transformer les avancées en applications concrètes.
Les échanges ont mis en lumière un secteur façonné par des contraintes structurelles, mais aussi par des opportunités majeures. Les participants ont insisté sur la nécessité de concilier ambition scientifique et réalités opérationnelles — production, conformité et préparation au marché. Les questions soulevées lors de la session renvoient à des enjeux systémiques plus larges qui continueront d’influencer l’évolution de la biotech dans les années à venir.
À propos de Doers to Doers
Contrairement aux conférences traditionnelles ou aux masterclasses théoriques, Doers to Doers se distingue par des échanges directs et interactifs avec des experts et d’autres entrepreneurs ayant déjà surmonté des défis similaires.
Cet apprentissage entre pairs permet aux participants de poser des questions précises et d’obtenir des réponses fondées sur des expériences concrètes, sans les filtres académiques ou commerciaux habituels.
À propos de l’Incubateur HEC Paris
L’Incubateur HEC Paris est un programme d’accompagnement de startups sur mesure, personnalisable et participatif. Il mobilise l’ensemble des ressources de l’écosystème HEC pour accompagner des entrepreneurs talentueux. Situé au cœur de Station F, le plus grand campus de startups au monde, le programme vise à permettre aux entrepreneurs d’atteindre en 3 mois ce qu’ils mettraient habituellement un an à accomplir seuls.
À propos du HEC Paris Innovation & Entrepreneurship Institute
L’Institut accompagne des entrepreneurs issus de tous horizons. À travers ses centres Incubation & Accélération, Deeptech et Entrepreneuriat social, il soutient des étudiants porteurs d’idées innovantes, des startups en devenir ou des futures licornes, des PME en accélération, de grandes entreprises en transformation ainsi que des entrepreneurs sociaux ou environnementaux, afin de leur permettre de se développer efficacement et avec impact. Ici, tout l’écosystème entrepreneurial de HEC Paris converge pour vous permettre de "Make it Happen, Make it Big".