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Ce que Predictably Irrational révèle du comportement humain

Le livre de Dan Ariely montre comment les chercheurs peuvent tester avec ingéniosité les forces invisibles qui influencent nos décisions — et pourquoi les normes sociales comptent plus qu’on ne le pense.

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Publié en 2008, Predictably Irrational: The Hidden Forces That Shape Our Decisions a contribué à faire connaître l’économie comportementale auprès d’un large public. Dans cet ouvrage, Dan Ariely analyse des schémas récurrents dans la manière dont les individus évaluent la valeur, réagissent aux prix, procrastinent, comparent des options ou répondent à des incitations.

Professeur de psychologie et d’économie comportementale à l’université Duke, Ariely est reconnu pour sa capacité à rendre des expériences académiques accessibles aux non-spécialistes. Ces dernières années, il a toutefois été au cœur de controverses concernant l’origine de certaines données utilisées ainsi que son lien avec l’affaire Epstein — accusations qu’il conteste fermement.

Son ouvrage phare défend une idée centrale : les individus ne s’écartent pas de la rationalité de manière aléatoire. Leurs biais sont au contraire systématiques, observables et, dans une certaine mesure, prévisibles.

Quirin Fleckenstein, professeur assistant en finance, revient sur l’impact que ce livre a eu sur son parcours.


Un livre qui a rendu la recherche vivante

J’ai lu Predictably Irrational pendant mon Master, à un moment où je réfléchissais à mon avenir professionnel. J’hésitais alors entre une carrière en entreprise et une voie académique.

Ce qui m’a marqué, c’est la curiosité des chercheurs et la manière dont ils cherchent à comprendre le comportement humain à travers des expériences rigoureusement conçues.

Le livre porte principalement sur la prise de décision et sur la manière dont les individus effectuent des choix économiques souvent imparfaitement rationnels. Mais ce qui m’a le plus marqué n’est pas seulement le sujet lui-même — c’est aussi l’ingéniosité des méthodes. J’ai trouvé fascinant de voir comment les chercheurs construisent des expériences pour tester leurs hypothèses avec autant de précision.

Cela a été profondément inspirant. La recherche académique m’est apparue vivante, créative, loin de l’image abstraite qu’on peut en avoir. D’une certaine manière, ce livre a contribué à m’orienter vers une carrière académique, puis vers un doctorat.


Une leçon qui reste

Même si je ne me suis finalement pas spécialisé en finance comportementale, je considère toujours ce livre comme une source d’inspiration pour comprendre le comportement humain.

Une idée m’a particulièrement marqué : la relation entre les normes sociales et ce que le livre appelle les « normes de marché », c’est-à-dire les incitations monétaires.

L’exemple le plus frappant est celui d’une expérience menée dans une crèche. Des parents arrivaient régulièrement en retard pour récupérer leurs enfants, ce qui imposait un coût aux enseignants. Une petite amende a donc été introduite.

Selon la logique économique classique, cette pénalité aurait dû réduire les retards. Mais c’est l’inverse qui s’est produit : les parents ont commencé à arriver encore plus tard.

Ce qui est particulièrement éclairant, c’est l’interprétation de ce résultat. Avant l’amende, le comportement était régulé par une norme sociale : arriver en retard pouvait susciter un sentiment de culpabilité ou de désapprobation. Mais dès lors qu’un prix a été introduit, la situation a changé de nature. Elle est devenue un calcul économique : si le coût du retard est faible, alors être en retard devient acceptable.

C’est un enseignement puissant. Les normes sociales structurent une grande partie de nos comportements, et l’introduction d’une incitation monétaire, même minime, peut transformer radicalement la situation — voire faire disparaître ces normes.


Ce que cela change — ou non — en finance

Ces idées me semblent particulièrement pertinentes pour comprendre les décisions en finance, notamment du côté des investisseurs particuliers. Les biais comportementaux jouent un rôle important lorsque les individus prennent des décisions rapides, intuitives ou basées sur des heuristiques imparfaites.

En revanche, mon analyse est plus nuancée lorsqu’il s’agit des banques. C’est le principal objet de mes recherches, et je pense que la dimension comportementale y est moins centrale que pour les individus.

On peut ici mobiliser la distinction proposée par Daniel Kahneman entre pensée rapide, intuitive, et pensée lente, plus analytique. Dans une banque, les décisions sont généralement collectives, structurées, et reposent davantage sur l’analyse, la maximisation du profit et des choix délibérés.

Cela ne signifie pas que l’irrationalité disparaît. Des erreurs existent, et certaines décisions peuvent être sous-optimales. Mais, dans une première approximation, la rationalité reste un cadre pertinent pour comprendre le comportement de ces organisations. Elles cherchent à prendre les meilleures décisions d’investissement possibles et à maximiser leurs profits — et, dans ce contexte, leur comportement est globalement aussi rationnel qu’on peut l’attendre.


Pourquoi je le recommande toujours

Je recommande toujours Predictably Irrational, car ce livre illustre parfaitement ce qui fait la richesse de la recherche : poser des questions pertinentes sur le comportement humain, puis concevoir des méthodes originales pour y répondre.

Même si mes travaux ont ensuite pris une autre direction, ce livre m’a durablement marqué par l’intensité intellectuelle qu’il révèle.

Il rappelle aussi une idée essentielle : les incitations n’agissent jamais dans le vide. Le comportement humain est façonné non seulement par les prix et les sanctions, mais aussi par les normes sociales, les attentes et le sens que nous donnons aux situations.

Une fois que l’on en prend conscience, on commence à voir ces mécanismes à l’œuvre partout.


 Retrouvez le podcast HEC Breakthroughs avec Quirin Fleckenstein pour un échange approfondi sur ses recherches récentes.

Cet article s’inscrit dans une collaboration avec le HEC Learning Center. Le livre sélectionné par Quirin Fleckenstein est disponible uniquement en anglais.

FLECKENSTEIN Quirin -HEC Paris 2026
L’auteur
Prof. Quirin Fleckenstein
Professeur assistant

Quirin Fleckenstein est titulaire d’un doctorat (Ph.D.) en finance de la Stern School of Business de l’Université de New York, ainsi que d’un Master en management de l’Université de Mannheim. Ses recherches portent sur la macro-finance, l’intermédiation financière et la finance d’entreprise, avec un...

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