- Les câbles sous-marins sont devenus une infrastructure stratégique
- La souveraineté de l’IA accélère la fragmentation mondiale
- Les risques de perturbation sous-marine se multiplient, révélant la vulnérabilité du système.
- Les géants de la tech redessinent la connectivité mondiale
Alors que la course mondiale à l’intelligence artificielle alimente les tensions géopolitiques, la « lune de miel géopolitique » des débuts d’Internet est bel et bien terminée, préviennent Jeremy Ghez et Olivier Chatain.
Dans leurs travaux en cours, financés par la Fondation HEC, les chercheurs alertons : cette révolution industrielle portée par l’IA pourrait se solder par une « séparation désordonnée » entre les États-Unis et la Chine – au cœur de laquelle se trouvent les câbles sous-marins.
Dans ce contexte de « grand divorce numérique », comment les entreprises peuvent-elles s’adapter — et tirer parti de ces nouvelles infrastructures stratégiques ?
D’un Internet partagé à des ambitions souveraines
Ils n’ont guère l’air impressionnants : des câbles gros comme un tuyau d’arrosage, gainés d’acier galvanisé et protégés par une gaine en polyéthylène. Et pourtant, ces fibres optiques tapies sous les océans font transiter jusqu’à 95 % des données mondiales.
Aujourd’hui, le monde compte environ 1,3 million de kilomètres de câbles sous-marins. Invisibles, mais omniprésents, ils sont dominés par Google et Meta — et dans une moindre mesure par Microsoft et Amazon. Quant à Elon Musk, ses satellites Starlink ne rivalisent pas avec la capacité de transmission des câbles…
Mais comment ces câbles résistent-ils aux secousses géopolitiques actuelles ? Car notre époque est marquée par les tensions : guerre commerciale entre Washington et Pékin, conflits en Ukraine, au Soudan, à Gaza ou en Syrie… Sans oublier la pression climatique.
Aujourd’hui, les rivalités géopolitiques sont devenues des rivalités technologiques. Partout, les gouvernements veulent reprendre le contrôle. « Chaque État veut devenir maître de son destin numérique », résume Olivier Chatain, professeur de stratégie concurrentielle. C’est ce qu’il nomme le “calcul politique” : les puissances redessinent leurs frontières numériques à coups de lois, de normes et d’infrastructures souveraines. Le résultat ? Une fragmentation mondiale, avec des marchés cloisonnés, peu interopérables.
Câbles sous-marins : pivots invisibles de l’économie mondiale
Mais revenons à nos câbles. Au-delà des intérêts commerciaux, les États eux-mêmes s’appuient sur ces réseaux pour leurs communications sensibles. Même s’ils n’en sont pas toujours propriétaires, ils en contrôlent parfois les routes via des opérateurs publics.
« En réalité, la concurrence entre États est plus intense que celle entre entreprises », souligne Chatain.
Le paradoxe, c’est que cette infrastructure de “deep tech” reste extrêmement vulnérable. Des requins qui mordillent les câbles, des ancres qui les déchirent, des séismes qui les brisent… Heureusement, les redondances et réparations rapides limitent généralement les coupures prolongées.
Mais face aux tensions croissantes entre Washington, Pékin, Moscou et Bruxelles, le risque d’attaques ciblées augmente. Les coupures simultanées observées dans la Baltique, la mer Rouge et près de Taïwan en 2024–2025 suscitent l’inquiétude : sabotages délibérés sous le seuil de la guerre ?
Les États scrutent désormais de près les nouvelles installations. En 2020, la Maison Blanche a bloqué un câble transpacifique reliant les États-Unis à l’Asie, imposant une redirection hors de Chine. De son côté, la France a nationalisé Alcatel Submarine Networks fin 2024, considérant ce fabricant stratégique comme un actif de sécurité nationale.
Sous les flots, une épée à double tranchant
Cette révolution technologique offre des opportunités immenses – mais pas uniquement pour les « bons acteurs ».
« Et si un sabotage coordonné sur plusieurs câbles survenait ? », s’interroge Chatain. Les conséquences seraient colossales : perte de connectivité, paralysie des transactions financières, chaos logistique et menaces sur les communications gouvernementales.
Fait intéressant : Google et d’autres géants investissent massivement dans des itinéraires excentrés pour contourner les points chauds géopolitiques. En renforçant la redondance, ils rendent le réseau global plus robuste — parfois plus efficacement que les États eux-mêmes.
Pour Chatain et Ghez, le moment est venu de repenser les stratégies numériques. L’enjeu dépasse la rivalité entre entreprises. Il s’agit d’une nouvelle géopolitique de l’infrastructure.
Quant à la société civile ? Elle doit choisir son rôle : spectatrice, victime… ou actrice de ce nouvel ordre numérique.
Retrouver les grandes lignes de la conférence (en anglais) "Strategy in an Age of Fragmentation".
Une traduction assistée par LLM.
Sources
Article basé sur un entretien avec Olivier Chatain, professeur de stratégie concurrentielle à HEC Paris, et Jeremy Ghez, directeur académique du HEC Center for Geopolitics, sur leur recherche financée par la Fondation HEC.