La recherche en durabilité à la croisée des chemins : l'héritage d'ARCS
Lors de sa 17ème conférence annuelle de recherche organisée par HEC Paris, la communauté ARCS ( a réaffirmé son engagement en faveur d'une recherche sur les sujets de durabilité qui résonne auprès de l’entreprise. Avec plus de 150 participants, 60 articles scientifiques et des sessions plénières, ARCS a célébré son héritage d'excellence interdisciplinaire, tout en se tournant vers les défis de durabilité à venir. Cette édition a renforcé sa raison d’être: faire progresser des solutions fondées sur la science pour accompagner la transformation des entreprises pour un monde plus durable et inclusif.
Un héritage d'excellence : l'empreinte intellectuelle croissante d'ARCS
Au cours des 17 dernières années,
l’ Alliance on Research for Corporate Sustainability (ARCS) a joué un rôle transformateur dans la légitimation de la durabilité en tant que pilier central de la recherche en gestion. Autrefois sujet marginal, la durabilité des entreprises est désormais intégrée aux décisions stratégiques, financières et opérationnelles des organisations de premier plan. Cette évolution se reflète non seulement dans le discours académique, mais aussi dans les réalités pressantes auxquelles sont confrontés les entreprises et la société à l'échelle mondiale.
Organisée à la Cité Universitaire à Paris, la conférence de cette année a été un moment de fierté et de réflexion. Des chercheurs de différentes disciplines - droit, économie, sociologie, science politique, opérations et stratégie se sont réunis pour explorer certaines des questions les plus urgentes et multidimensionnelles de notre époque. Avec plus de 200 soumissions et un processus de sélection très rigoureux impliquant des évaluations en triple aveugle par les pairs, seuls 60 articles ont été retenus pour le programme final, soulignant la qualité exceptionnelle de la recherche présentée.
Les sujets couvraient l'ensemble des préoccupations actuelles en matière de durabilité, notamment (pour ne citer que quelques thèmes) :
- L'orchestration stratégique de la RSE, l'écart de RSE et la valeur de l'entreprise
- L'investissement ESG et la finance verte
- Le lobbying climatique des entreprises et la justice environnementale
- L'activisme des PDG
- Comment les entreprises répondent-elles aux risques climatiques ?
- La résilience des relations dans la chaîne d'approvisionnement à la base de la pyramide
- La dynamique du marché du travail dans la transition verte
- L'évaluation des coûts de la décarbonation industrielle
- L'entrepreneuriat des immigrés et le clientélisme politique
- Les réponses des entreprises aux enjeux des droits humains et de l'équité fiscale
Rodolphe Durand, Fondateur de l'Institut Sustainability & Organizations d'HEC et Directeur du Conseil d'ARCS, a souligné l'importance du rôle d'HEC Paris en tant qu'hôte : "Le rôle d'HEC en tant qu'hôte est significatif pour deux raisons principales. Premièrement, en tant que membre institutionnel d'ARCS, nous représentons l'ensemble du périmètre de recherche de notre Institut S&O des études qualitatives au management stratégique. Deuxièmement, ce rassemblement crée des opportunités inestimables pour nos étudiants de dialoguer avec des universitaires de premier plan du monde entier à travers l'atelier doctoral, où 25 articles bénéficient de retours intensifs de la part des évaluateurs. En accueillant cette conférence, HEC Paris devient un hub central qui connecte l'énergie de la recherche en durabilité venant d'Asie, d'Inde, des États-Unis et de toute l'Europe nous plaçant sur la carte mondiale comme un acteur clé dans ce domaine."
La puissance de la diversité disciplinaire et des perspectives mondiales
L'une des forces déterminantes d'ARCS réside dans son interdisciplinarité radicale. De la théorie organisationnelle à la gestion des opérations, et du travail de terrain qualitatif à la modélisation économétrique, la conférence a illustré la richesse que seule une communauté universitaire véritablement ouverte peut offrir.
Cette diversité n'est pas seulement méthodologique mais aussi géographique. Le panel sur le Sud Global a mis en lumière les limites des cadres universels dans un monde multipolaire en mutation rapide. Sylvie Lemmet, Ambassadrice de France pour l'environnement, a souligné la nécessité de trouver des formes plus sophistiquées de gouvernance mondiale qui dépassent les cadres conçus dans le Nord Global. Bouchra Rahmouni de l'UMP6 a ajouté : "Il n'existe pas de solution universelle. Les structures de gouvernance qui fonctionnent au Maroc ne sont pas les mêmes que celles en Chine ou au Brésil."
Ce sentiment a résonné tout au long de la conférence. Qu'il s'agisse de perte de biodiversité, de finance climatique ou de conditions de travail, les chercheurs ont souligné que les solutions de durabilité efficaces doivent être co-construites et non imposées. Elles doivent être ancrées dans les institutions, les valeurs et les capacités locales.
Ces réflexions marquent un changement visible et bienvenu au sein d'ARCS : un éloignement de la théorie et des études de cas occidentalo-centrées vers une recherche plus inclusive à l'échelle mondiale et sensible au contexte. En conséquence, la communauté ne se contente pas d'élargir ce que nous étudions, mais repense également comment et pourquoi nous menons la recherche en durabilité.
Concilier recherche et réglementation : perspectives du panel européen
La durabilité n'est pas seulement un domaine académique, c'est aussi un enjeu politique urgent.
La deuxième plénière de la conférence, axée sur la réglementation européenne en matière de durabilité, a réuni l'avocate Elsa Savourey, Sabine Lochmann (PDG d'Ascend) et Alexis Krycève (Fondateur et PDG de HAATCH), pour discuter de l'avenir des cadres réglementaires tels que la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) et la directive sur le devoir de diligence en matière de durabilité des entreprises (CS3D).
Les principaux enseignements du panel ont été :
- La durabilité est désormais au cœur de l'entreprise : Elle n'est plus confinée aux départements marketing ou RSE, la durabilité relève désormais de la finance, de la gestion des risques et de la direction générale.
- La conformité volontaire est en hausse : Plus de 50 % des entreprises ayant publié des rapports CSRD l'ont fait avant d'y être obligées, démontrant un fort engagement proactif.
- L'affaiblissement réglementaire est un risque : Les résistances politiques, comme la loi Omnibus, menacent d'exclure près de 80 % des entreprises des obligations de conformité.
- Deux visions émergent : l'une considère la durabilité comme un fardeau, l'autre comme essentielle à la compétitivité et à la résilience à long terme.
Voir également : Les entreprises européennes soutiennent fortement la directive CSRD selon une nouvelle étude.
Le panel a souligné que les chercheurs d'ARCS ont un rôle crucial à jouer dans ce débat à travers une recherche fondée sur des preuves et des recommandations politiques concrètes. Comme l'a noté un panéliste, affaiblir le cadre réglementaire risque de créer une économie à deux vitesses où seules les entreprises les plus avancées mènent la transition, laissant les acteurs plus petits et plus vulnérables à la traîne.
Les défis à venir : vers une recherche audacieuse et systémique
Malgré les progrès accomplis, un sentiment de gravité a imprégné de nombreuses discussions : la recherche sur la durabilité se trouve à un tournant. Comme l'a fait remarquer Grace Augustine de l'université de Bath, lauréate du prix ARCS Emerging Sustainability Award, les récents changements politiques, en particulier aux États-Unis, compromettent le financement de la recherche sur le changement climatique et l'équité sociale. Lors de son discours de remerciement, elle a soulevé des questions cruciales sur le rôle des universitaires dans la construction de l'avenir.
« Nous avons fait de la recherche rétrospective et descriptive », a fait valoir Mme Augustine. « Mais pouvons-nous et devons-nous devenir plus normatifs ? Devrions-nous développer des théories orientées vers l'avenir, axées sur l'imagination et fondées sur des valeurs ? »
Il n'est pas facile de répondre à ces questions, mais elles doivent être posées. Et ARCS, avec sa diversité de chercheurs issus de différents horizons géographiques, est particulièrement bien placée pour mener ce changement intellectuel.
« Nous ressentons une urgence à agir. Beaucoup d'entre nous sont profondément inquiets, et à juste titre. Dans certains contextes, nos recherches sont désormais directement attaquées. Beaucoup d'entre nous cherchent à avoir un impact, mais se sentent limités à divers égards. Ce sur quoi nous sommes principalement évalués, à savoir la publication dans des revues de premier plan, est extrêmement difficile à réaliser, prend des années et, au final, ne touche souvent que d'autres universitaires. »
Caroline Flammer a fait écho à ce sentiment, plaidant pour une approche systémique qui dépasse le niveau de l'entreprise pour s'engager plus dans la sphère publique et politique, les risques systémiques et les limites planétaires.
« Nous avons besoin d'un changement radical de mentalité : aller au-delà de la publication pour la publication elle-même afin d'aborder les défis du monde réel. Nous devons remettre en question les hypothèses qui sous-tendent nos théories. Par exemple, nous partons du principe que les gouvernements agissent dans l'intérêt supérieur de la société, mais est-ce vraiment le cas ? Nous identifions les politiques climatiques idéales, mais nous réfléchissons rarement à la manière de les mettre en œuvre concrètement ou à ce que les entreprises peuvent faire pour favoriser le changement politique. »
« Nous avons également besoin de perspectives plus globales. De nombreuses théories actuelles sont construites sur des études de cas des XIXe et XXe siècles provenant des États-Unis et d'Europe occidentale, mais les entreprises fonctionnent différemment à travers le monde. Nous devons explorer ces environnements diversifiés plutôt que de simplement travailler dans les cadres théoriques existants. »
Les deux chercheurs ont appelé la communauté universitaire à poursuivre ses efforts en faveur d'une recherche « engagée » qui trouve un écho encore plus fort dans les dirigeants et dans les entreprises et qui puisse véritablement conduire à une transformation.
ARCS, une autre voie
La 17ème conférence annuelle de recherche ARCS n'était pas seulement une célébration des accomplissements passés, c'était un appel clair pour l'avenir. Dans un monde de plus en plus défini par l’incertitude environnementale, la fragmentation sociale et la polarisation politique, le rôle de la recherche en durabilité des entreprises est plus crucial et plus contesté que jamais.
Et pourtant, l'espoir persiste. Il vit dans les esquisses de recherche audacieuses des doctorants, dans les analyses nuancées des chercheurs établis, dans les débats animés sur la réglementation, la justice et l'innovation et dans l'humilité avec laquelle les scientifiques du monde entier échangent des idées et imaginent de nouveaux paradigmes.