Le PIB règne toujours en maître dans l'économie mondiale, mais est-ce lui qui détermine réellement le bien-être ? Un appel à placer la cohésion sociale au cœur des politiques publiques futures.
Les récents prix Nobel d'économie soulignent une vérité simple mais immuable : la croissance demeure au centre de la pensée économique. Loin des débats sur la décroissance ou les paradigmes post-croissance, le message est clair : la croissance est essentielle. Elle crée des emplois et favorise la prospérité. Sans elle, le progrès social est menacé. Pourtant, cette focalisation sur la croissance soulève une question : le PIB est-il vraiment la clé du bonheur ? Ce sujet est relativement peu abordé dans les médias anglophones grand public. En préparant cette chronique, j'ai eu du mal à trouver des articles récents qui prennent le temps d'analyser l'importance de la croissance pour le bien-être général. Une exception notable est un article court mais pertinent paru en 2019 dans The Economist, qui met en lumière le paradoxe d'Easterlin (1974) et montre comment, dans des pays importants comme l'Inde, le Japon et les États-Unis, le bien-être peut évoluer en sens inverse de la performance économique.
Les prix Nobel de cette année mettent également en lumière des réflexions importantes qui dépassent le cadre de la pensée économique « pure ». Joel Mokyr, l'un des lauréats, a notamment souligné le rôle des facteurs culturels et sociaux dans le développement à long terme. Je ne pense pas que l'on puisse assimiler ses travaux à ceux de Karl Polanyi, économiste hétérodoxe des années 1940. Cependant, à mon sens, ces deux perspectives se rejoignent, car Polanyi affirmait que l'activité économique est toujours inscrite dans des contextes sociaux et institutionnels. La prise en compte de cette imbrication révèle que la performance économique, à elle seule, ne peut pleinement rendre compte du progrès ou du bien-être d'une société – une prise de conscience qui a conduit, depuis la fin du XXe siècle, à l'élaboration d'indicateurs composites de politique économique, tels que l'Indice de développement humain (IDH), les Objectifs de développement durable (ODD) et l'Indice du bonheur national brut.
Ces mesures marquent-elles réellement une rupture ? D’une certaine manière, oui : elles constituent les premières tentatives formelles d’intégration des dimensions sociales, humaines et environnementales dans les politiques publiques. Par ailleurs, depuis le début des années 2010, d’autres modèles ont émergé, mieux adaptés à la prise en compte explicite du lien humain, tels que l’Indice du mieux-être de l’OCDE et le Rapport mondial sur le bonheur des Nations Unies. Selon ce dernier, le principal facteur prédictif du bonheur est le soutien social, suivi du PIB : ce constat permet de tirer des conclusions, tout en encourageant la poursuite des efforts pour approfondir la compréhension de ces enjeux. Quoi qu’il en soit, la relation entre croissance économique et cohésion sociale semble susciter un intérêt croissant, y compris au sein des institutions, comme l’illustrent les travaux d’Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté.
Voici une sélection de publications sur le sujet.
Théories idéalistes et/ou matérialistes de la croissance économique (en anglais)
Tony Yates, The Financial Times, 13 octobre 2025
Un prix Nobel partagé entre deux approches de la croissance économique : d’une part, la théorie « idéaliste », incarnée par Mokyr, qui met l’accent sur le rôle des croyances, de la culture et des idées dans le progrès économique ; d’autre part, les théories « matérialistes », représentées par Aghion et Howitt, qui se concentrent sur les institutions, la concurrence et les forces matérielles et institutionnelles concrètes qui soutiennent la croissance.
Un monde à faible croissance est un monde inégalitaire et instable (en anglais)
Kristalina Georgieva, IMF Blog, 23 juillet 2024
Les périodes de stagnation qui durent quatre ans ou plus ont tendance à accroître les inégalités de revenus au sein des pays de près de 20 %, soit une hausse nettement supérieure à celle observée lors d'une simple récession.
La croissance économique ne garantit pas une augmentation du bonheur (en anglais)
The Economist, 21 mars 2019
Un article illustré sur le paradoxe d'Easterlin, qui classe 85 pays selon leur PIB par habitant et le bonheur qu'ils déclarent.
Croissance, Inégalités et Méritocratie
Olivier de Schutter, Conférence HEC Paris 2025
S’appuyant sur des penseurs comme Fred Hirsch, Tibor Scitovsky et Robert Putnam, Olivier de Schutter montre qu’au-delà d’un certain point, la croissance supplémentaire n’accroît pas le bien-être et peut même nuire à la santé mentale, fausser l’utilisation du temps, favoriser des comparaisons sociales néfastes et affaiblir la cohésion sociale.
Si Rachel Reeves souhaite une croissance, une meilleure cohésion communautaire pourrait être essentielle (en anglais)
Heather Stewart, The Guardian, 19 janvier 2025
Une nouvelle étude britannique (D. Halpern, A. Haldane) révèle que le capital social est l'élément essentiel, et non la cerise sur le gâteau, d'une économie forte et performante. Par conséquent, toute recette pour une croissance réussie doit impérativement inclure le développement de la confiance et de la collaboration au sein des communautés. L'article présente des propositions concrètes.
Comment mesure-t-on le bonheur ? Rapport mondial sur le bonheur 2023 (en anglais)
Sustainable Development Solutions Network (SDSN/UN), 16 mars 2023
Pourquoi certains pays sont-ils plus heureux que d'autres ? Selon le Rapport mondial sur le bonheur des Nations Unies, le principal facteur de bonheur est le soutien social, suivi du PIB.
Bien-être et au-delà du PIB (en anglais)
OCDE
Un bon point de départ pour comprendre l’Indice du mieux-être, son contexte et les efforts de l’OCDE pour explorer les facteurs de bien-être au-delà de la simple croissance économique.
Explorer les limites sociales de la croissance avec Timothée Parrique (en anglais)
Brian Czech, The Steady Stater, 11 janvier 2021
Timothée Parrique, auteur de "The Political Economy of Degrowth", explique ses recherches, axées sur le "growthism," les limites sociales à la croissance et les limites sociales de la croissance.