Quand Stanislas Niox-Chateau est revenu sur le campus d’HEC Paris le 15 septembre 2025, c’était avec un mélange d’humilité et de gratitude. Quinze ans après son diplôme, le fondateur de Doctolib, aujourd’hui l’une des principales licornes healthtech européennes, est venu partager avec les étudiants les choix, les renoncements et les principes qui ont guidé ce qu’il appelle « une révolution dans la tech ».
Du court de tennis à l’impact sociétal
A 11 ans, Stanislas Niox-Chateau rêvait grand : devenir « le numéro un mondial de tennis », évoluant alors aux côtés d’un certain Novak Djokovic ou Andy Murray, à la place de numéro un français. Une grave blessure au dos met fin à sa carrière: un « vrai coup dur ». Pendant longtemps, ce fut l’explication publique. La vérité est plus complexe.
Avec le recul, il reconnaît la blessure n’était pas la seule raison à son retrait des courts. Il comprend qu’il « n’était pas assez talentueux » pour le très haut niveau, et admet, au fond, avoir été presque « content de s’être blessé ». À 17 ans, il réalise qu’il ne veut plus devenir joueur professionnel et choisit plutôt « d’être heureux dans la vie de tous les jours ».
La fin d’un rêve en ouvre un autre : mettre sa rigueur et sa persévérance au service d’un impact réel.
Deux secteurs le passionnent : l’éducation et la santé, des « biens communs, secteurs d’avenir, où les technologies et services sont obsolètes ».
Le système de santé souffre de problèmes structurels : délais interminables (jusqu’à six mois pour un rendez-vous), parcours opaques, burnouts massifs dans les professions médicales. Il est déterminé à « contribuer à améliorer la santé en France », convaincu que la « santé pour tous » est essentielle au bien-être collectif.
Le choix de l’entrepreneuriat pour construire ce qui compte vraiement
Il réoriente son esprit de compétiteur vers ses études à HEC Paris « avec la même rigueur qui faisait de moi un bon joueur de tennis ». « Je suis entré à HEC parce que je voulais faire deux choses : construire et avoir un impact social positif. » Le master Entrepreneurs d’HEC (promo 2010) devient son terrain d’apprentissage.
Les premiers projets dans lesquels il s’investit, dont Balinéa et Otium Capital qu’il co-fonde, renforcent deux intuitions centrales : partir du réel, et s’entourer d’équipes partageant la même mission.
En 2013, avec peu de capital – 60 000€ - et presque aucun réseau médical, il lance Doctolib pour « améliorer le quotidien des professionnels de santé et rendre l’accès aux soins plus simple et plus rapide ». Avec une règle simple : l’utilité avant tout.
Innovation dans la tech ne commence pas devant un ordinateur
Pour Stanislas, être un entrepreneur de la tech, un “tech builder”, ne commence pas derrière son écran mais sur le terrain, auprès des utilisateurs. Les premières années, il passe 80 % de son temps sur le terrain, avec une règle personnelle : ne « pas ouvrir mon ordinateur avant 18h ».
Il fait du porte-à-porte dans les cabinets médicaux, écoute, cartographie les flux de travail, co-construit des solutions. Pour comprendre de l’intérieur, il travaille même comme assistant médical, vivant le rythme des rendez-vous, des appels, de l’administratif. Cette immersion façonne son style de leadership : même à la tête d’une licorne, il se voit « comme une infirmière, une secrétaire, un assistant ». Pas une question de statut, une question de service.
HEC Talks: L'innovation commence là où elle profite à tous, avec Stanislas Niox-Chateau
Transformer sa vulnérabilité en force
Le secteur de la santé est réputé impossible à changer ; beaucoup lui affirment que les professionnels « ne changeront jamais ». Mais lui gagne leur confiance acte par acte, cabinet par cabinet.
Les obstacles sont aussi intérieurs. Il raconte son sévère bégaiement, il y a 15 ans, qui faisait qu’il « n’était pas capable de parler ». Cette vulnérabilité le pousse à croire qu’il doit « travailler deux fois plus que tout le monde pour atteindre mon rêve ». Il intègre finalement HEC avec l’un des meilleurs scores... à l’oral !
C’est aussi ce handicap qui l’amène à entreprendre : « Je savais que je ne pourrais pas travailler dans une entreprise normale, alors j’ai créé la mienne. »
La mentalité de l’entrepreneur
Pour Stanislas Niox-Chateau, réussir dans un secteur complexe comme la santé exige plus que de la vision, cela exige de la profondeur. Il répète qu’il faut devenir un “super expert” des sujets de fonds pour construire une technologie utile.
Il le démontre par l’exemple : il lit « beaucoup de livres pour devenir praticien » afin de comprendre le métier qu’il cherche à servir.
Il croit que l’avenir appartient aux « builders de technologie », capables de concevoir des systèmes modulaires, et non aux simples managers gestionnaires.
Cette expertise se construit dans la discipline quotidienne : apprendre, s’améliorer « chaque jour, pièce par pièce ». Cette rigueur, associée aux principes du fondateur de la médecine, Hippocrate, est celle qui lui a permis de transformer une idée initiale en révolution.
Déployer la technologie avec responsabilité
C’est en se concentrant de Doctolib que la solution séduite et attire des usagers jusqu’à une adoption massive. En mars 2019, la startup devient une licorne, valorisée à plus d'un milliard d'euros. Aujourd’hui, elle sert 50 millions d’utilisateurs et 400 000 professionnels s’imposant comme le leader de la santé en ligne en Europe.
Avec ce changement d’échelle viennent les responsabilités. Pendant la pandémie de COVID-19, Doctolib gère la campagne vaccinale national. Cette technologie conçue pour simplifier devient infrastructure critique pour sauver des vies.
IA & Santé : augmenter, mais non remplacer
L’IA est désormais l’un des enjeux centraux de Doctolib. Stanislas croit qu’elle « sera une révolution pour les professionnels de santé » et ajoute : « Nous sommes au jour un de notre aventure. »
Son approche : l’augmentation, jamais le remplacement. Objectif : « automatiser toutes les tâches : administratives, financières, répétitives » pour « libérer complètement les professionnels de santé et les patients ».
Son rêve est clair : « une meilleure qualité de vie au travail, moins de pression, moins de burnout, des soins meilleurs et différents. »
Il rappelle que 10 % des recherches Google et 15 % des requêtes ChatGPT concernent la santé, un terrain propice aux fausses informations, avec les risques dramatiques qu’elles peuvent avoir. Face à cela, le laboratoire IA de Doctolib, l’un des plus grands du secteur, se concentre sur la « connaissance médicale vérifiée » et à « l’exactitude médicale ».
L’ambition : « donner des super-pouvoirs aux professionnels et aux patients » et renforcer, non fragiliser, la relation de soin, qui doit rester – ou revenir - au cœur du métier de soignant.
Une feuille de route pour les innovateurs de la tech
Les leçons qu’il partage sont simples et applicables :
-
Travailler sur ce qui compte : « pour créer un grand projet, il faut d’abord travailler sur les choses qui comptent. »
-
Agir vite, puis changer d’échelle: Si une solution fonctionne, développez-la afin que ses bienfaits profitent à des millions de personnes, et non à quelques milliers seulement.
-
Être un “builder”, pas un manager : « Si vous voulez changer le monde, construisez de la technologie systémique. »
-
Allier humilité et rigueur : S’améliorer, apprendre, écouter, recommencer.
-
Garder une ligne humaine pour l’IA : construire des IA pour libérer le soin, pas le remplacer.
Sa transformation, de sport de haut niveau aux sommets de la tech se résume en une conviction : faire une différence systémique avec discipline et honnêteté.