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©2025 Olivia Lopez - HEC Paris. Artwork generated with Midjourney.

Le réarmement de l'Europe exige une nouvelle approche du secret

Les recherches de Sihem Jouini montrent comment les entreprises de défense européennes peuvent maintenir la transparence et protéger les informations sensibles.

L’essentiel
  • L'innovation ouverte dans le secteur de la défense est possible grâce à une gestion du secret adaptée.
  • Les responsables privilégient des stratégies dynamiques et pragmatiques plutôt que des règles strictes.
  • Le secret n'est pas figé : il évolue au gré de la confiance et de la maturité du partenariat.
  • Des tactiques relationnelles et cognitives permettent aux entreprises de collaborer en toute sécurité.
  • Innover malgré les contraintes est possible grâce à une culture d'entreprise appropriée.

Pourquoi le réarmement exige de l'ouverture

Le réarmement de l'Europe exige une nouvelle approche du secret. Face aux engagements hésitants de la Maison Blanche de Trump et aux ambitions énigmatiques de Vladimir Poutine, le réarmement est au cœur des débats dans les capitales européennes.

À cette fin, la Commission européenne a proposé un plan de dépenses de défense de 800 milliards d'euros visant à « accroître rapidement et significativement les dépenses consacrées aux capacités de défense », selon les termes de sa présidente, Ursula van der Leyden.

Mais le financement n'est que le premier des nombreux défis que représente l'innovation. En effet, renforcer les capacités militaires « rapidement et significativement » s'avérera difficile pour un secteur de la défense qui doit suivre le rythme effréné des mutations technologiques.

Bien entendu, les entreprises de défense ne sont pas obligées d'agir seules. Elles peuvent choisir parmi un large éventail de collaborateurs potentiels, allant des PME aux start-ups agiles et innovantes. Cependant, la réussite des partenariats innovants repose sur la confiance et la volonté de partager des informations vitales, des qualités qui semblent incompatibles avec l'impératif de secret militaire.

Notre étude analyse les stratégies mises en œuvre par une entreprise leader du secteur de la défense (que nous avons rebaptisée « Globaldef » pour des raisons de confidentialité) afin de concilier innovation ouverte et sécurité de l’information. Les 43 professionnels interrogés – parmi lesquels des responsables R&D, des PDG de start-up et des responsables de l’innovation – n’appliquaient pas consciemment une stratégie unique. Cependant, leurs approches nuancées et dynamiques pourraient servir de modèle cohérent au secteur de la défense européen, confronté à la nécessité de s’adapter à un monde en pleine mutation.

Le secret évolue au fur et à mesure que la confiance et le partenariat se développent, et les tactiques relationnelles et cognitives permettent aux entreprises de collaborer sans fuites.
Sihem Ben Mahmoud-Jouini

Comment le secret flexible favorise l'innovation

Notre étude s'est déroulée entre 2018 et 2020. À cette époque, les entreprises du secteur de la défense se tournaient vers l'innovation ouverte pour compenser le retrait de soutiens essentiels. On a en effet constaté une baisse marquée des dépenses publiques en recherche et développement militaires dans les pays de l'OCDE. Cependant, même si la situation actuelle implique un financement accru, la nécessité de tirer parti de l'innovation externe demeure cruciale pour accélérer l'accès aux connaissances nécessaires à l'innovation.

Lorsqu'elles collaborent pour innover, les entreprises sont confrontées à ce que les spécialistes de l'innovation ouverte appellent le « paradoxe de l'ouverture ». Il s'agit d'évaluer la valeur ajoutée de la collaboration par rapport aux coûts potentiels du partage d'informations (c'est-à-dire la fuite de connaissances précieuses). Dans le secteur de la défense, contrairement par exemple aux biens de consommation, une diffusion trop large de l'information pourrait entraîner non seulement des pertes commerciales, mais aussi de graves risques pour la sécurité nationale, voire des poursuites judiciaires contre les dirigeants impliqués.

Bien que le secret fût une préoccupation constante, les dirigeants de Globaldef se trouvaient souvent dans ce que l'un de nos interlocuteurs a qualifié de « zone floue », où certaines informations pouvaient être considérées comme secrètes, sans pour autant que leur partage soit strictement interdit. Dans ces cas-là, la pratique courante dans l'industrie de la défense – privilégier la prudence et la discrétion – rendait l'innovation ouverte impossible.

L'étude approfondie des transcriptions de plus de 50 entretiens, ainsi que d'un riche ensemble de données complémentaires (courriels, présentations PowerPoint, contributions participatives, etc.), nous a permis de constater que Globaldef avait mis en place des pratiques rigoureuses pour maintenir et moduler le secret, même en collaborant activement avec des entreprises civiles.

Quelles pratiques favorisent la collaboration ?

Nos recherches distinguent deux types de pratiques : cognitives et relationnelles. Les pratiques cognitives agissent comme des filtres stratégiques, masquant les aspects les plus sensibles du savoir de Globaldef à ses partenaires, sans pour autant entraver la circulation de l'information au point d'empêcher la collaboration.

Selon le type de projet, les pratiques cognitives peuvent consister en :

  • le chiffrement (le changement d'étiquette des composantes du savoir pour en dissimuler la nature et la finalité aux partenaires),
  • l'obfuscation (le floutage sélectif des spécificités du projet afin de préserver la confidentialité lors du recrutement de partenaires),
  • la simplification (la simplification des paramètres du projet pour évaluer l'adéquation d'un partenaire sans révéler les véritables contraintes),
  • et/ou la transposition (le passage du contexte militaire au contexte civil d'un problème).

Les pratiques relationnelles consistaient à redéfinir le partenariat lui-même, en contrôlant sélectivement la visibilité offerte aux parties externes quant aux objectifs et aux caractéristiques des projets de Globaldef.

Ces pratiques relationnelles pouvaient inclure de :

  • Réorienter la collaboration en s’éloignant des technologies clés, ou
  • Introduire des accords de confidentialité afin d’élargir le partage d’informations au sein du partenariat tout en interdisant la communication avec des tiers.

Quand changer de stratégie dans les projets de défense ?

En tirant parti des deux dimensions – cognitive et relationnelle – Globaldef a pu éviter les écueils de son paradoxe. Par exemple, aux premières étapes de l'innovation ouverte, lorsque Globaldef recherchait et testait des partenaires potentiels, les responsables pouvaient élargir le champ d'action (aspect relationnel) tout en imposant des limites strictes au partage des connaissances (aspect cognitif). Ils pouvaient ainsi interagir librement avec la communauté sans risquer d'enfreindre les règles internes de confidentialité de Globaldef.

À mesure que les partenariats se sont consolidés et que la confiance s'est instaurée, Globaldef a pu progressivement lever les protections cognitives, donnant ainsi aux partenaires accès à des données plus détaillées et spécifiques. Ce renforcement pouvait être contrebalancé par un durcissement des contrôles relationnels, par exemple en exigeant des documents et des protocoles conçus pour prévenir les fuites potentielles.

En retraçant les étapes prudentes suivies par Globaldef à travers six partenariats d'innovation ouverte concrets, nous avons constaté que la clé de cette approche résidait dans la capacité à savoir quand passer d'un mode à l'autre. Chaque projet avait son propre rythme.

Pour un projet de crowdsourcing, le passage d'une faible à une forte profondeur cognitive, et d'une grande à une faible étendue relationnelle, a été assez soudain, survenant dès la formalisation du partenariat. Cela s'expliquait par la nature du problème : le partenaire de Globaldef avait besoin d'informations précises et de paramètres de projet détaillés pour le résoudre. Par conséquent, une transparence quasi totale et une confidentialité concomitante ont dû être instaurées dès le départ.

Dans un autre cas, Globaldef a conservé une approche non transparente durant toute la phase initiale d'un partenariat avec une start-up. Afin de tester les capacités technologiques de cette dernière, Globaldef lui a présenté un problème reformulé. Ce n'est qu'après la réussite de cette première phase que la collaboration a pu s'engager dans une transparence totale, la start-up devant obtenir une autorisation de défense avant de co-développer une technologie avec Globaldef.

Comment les entreprises peuvent diriger grâce au secret adaptatif

Depuis la publication de nos résultats de recherche, la situation géopolitique a considérablement évolué. Cependant, le paradoxe complexe de la transparence demeure un enjeu crucial pour les entreprises de défense européennes. À l'heure où nous écrivons ces lignes, les dirigeants et cadres supérieurs s'efforcent sans aucun doute de concilier l'impératif d'innovation ouverte et l'obligation légale de confidentialité.

Notre étude suggère que, à l'instar de Globaldef, le secteur de la défense européen peut gérer ce paradoxe avec habileté. Cela impliquera toutefois d'adopter une définition du secret plus nuancée, flexible et dynamique que la conception absolutiste et statique qui prévaut généralement dans le secteur. De même que la technologie militaire a évolué vers une approche beaucoup plus contextuelle et fine, la conception du secret au sein du secteur devrait évoluer d'un cadre principalement juridique vers un cadre largement stratégique.

Méthodologie

Cette recherche repose sur 53 entretiens avec des chefs de projet, des ingénieurs, des avocats et des partenaires externes impliqués dans six collaborations confidentielles entre un leader mondial de la défense et des entités externes telles que des start-ups, des laboratoires et des entrepreneurs, permettant une analyse concrète de la manière dont le secret est pratiqué.

Applications

Les dirigeants et décideurs politiques du secteur de la défense, confrontés aux impératifs de confidentialité et de collaboration, peuvent s'appuyer sur ces résultats pour mieux concevoir des écosystèmes d'innovation. Cette approche, déjà utilisée par de grandes multinationales, peut éclairer la stratégie militaro-industrielle européenne.

Une traduction assistée par LLM.

Sources

D’après l’article « Practicing secrecy in open innovation – The case of a military firm », de Jonathan Langlois, Sihem Ben Mahmoud-Jouini et Romaric Servajean-Hilst, publié dans Research Policy (2023).

L’auteur
Prof. Sihem Ben Mahmoud-Jouini
Professeure associée - Systèmes d'information et Gestion des opérations

Les recherches de Sihem Ben Mahmoud-Jouini portent sur le design organisationnel pour l’innovation et la créativité, la gestion stratégique de l’innovation, l’entrepreneuriat et le management du design.

Elle s’intéresse notamment à la gestion de la phase d’exploration du front-end des projets de...

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