Fahima Di Federico : Du laboratoire au Business Development, le saut magistral d'une scientifique passionnée
À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, rencontre avec Fahima Di Federico, scientifique passionnée de biologie moléculaire depuis l’enfance et reconnue pour ses près de 20 ans de carrière dans la recherche. En 2023, alors que l’étincelle des débuts s’estompe peu à peu malgré un parcours exemplaire, Fahima opère un virage décisif vers le Business Development, franchi avec succès… mais non sans sacrifices.
Quand la passion scientifique ne suffit plus
Tout a commencé en classe de 5ème lors d’une énigme posée par un professeur sur la génétique, et plus précisément sur la couleur des yeux. Fahima se fascine alors pour la biologie et s’aperçoit que sa curiosité va très vite se transformer en vocation. Après des études scientifiques réussies, elle rentre au CNRS et rejoint pendant 15 ans l’Institut Curie pour y développer une plateforme de services de Biologie Moléculaire à destination des physiciens, avant de rejoindre l’Institut Pierre-Gilles de Gennes. Là-bas, elle se forme aux organes sur puce (Organ-on-a-chip, OoC), une méthode de reproduction de la structuration des cellules dans des puces microfluidiques pour y mimer des tissus d’organe. Bien que l’aventure soit épanouissante humainement, l’expertise bien ancrée, et la passion toujours là, Fahima ne retrouve plus ce « petit truc » qui l'avait fait choisir cette voie. Elle se souvient :
« J’étais dans une situation de confort : les équipes me connaissaient, je n’avais plus besoin de faire mes preuves, tout se passait très bien, mais je sentais que j'avais besoin de rebattre les cartes et de recommencer. »
Consciente de ce sentiment de « sommeil cérébral » comme elle le nomme, une opportunité au sein de l’unité NABI (Nanomédecine, Biologie Extracellulaire, Intégratome et Innovations en Santé) de l’Université Paris Cité se présente à elle et agit comme un signe : « Et si le moment est venu de tout remettre en jeu », se dit-elle. À cette époque, NABI développait une plateforme, IVETh, depuis labellisée « Intégrateur en biothérapie et bioproduction » dans le cadre du programme France 2030, la première dédiée aux vésicules extracellulaires. Elle agit comme une passerelle entre la recherche et l’industrie.
Plus précisément, IVETh réunit des chercheurs et des équipements de pointe afin d’accélérer la transformation de nouvelles technologies de nanomédecine en traitements et en outils de diagnostic au bénéfice des patients. La plateforme se positionne comme un lien entre cliniciens, académiques et industriels pour accélérer et sécuriser la maturation de ma technologie, faciliter l’accès au marché et maximiser son impact pour les patients.
Bien que hésitante quant à quitter sa zone de confort, Fahima en deviendra la Head of Business Development . « Je sentais qu'il y avait du potentiel dans ce poste, sans réellement identifier ce que cela pouvait m'offrir. Mais à un moment, je me suis dit ‘bon, vas-y, prends le risque’ ! », se rappelle-t-elle.
En rejoignant NABI, Fahima s’est d’abord familiarisée avec de nouveaux domaines et techniques de recherche, avant de prendre la responsabilité commerciale d’IVETh, la plateforme dédiée aux vésicules extracellulaires. A ce poste, elle mesure l’ampleur de la valeur créée par la recherche académique et la perte potentielle lorsque cette valeur ne rencontre jamais le monde industriel. Elle le sent : développer cette plateforme et devenir le trait d’union entre la recherche académique et l’industrie est ce qu’elle souhaite faire. Son ambition est claire : accélérer la maturation technologique – du laboratoire de recherche jusqu’au lit du patient – tout en favorisant la création de connaissance et son impact concret sur la société.
Mais un obstacle non négligeable apparaît : comment assumer un rôle de Business Development après dix-huit ans de carrière scientifique sans en maîtriser les codes, le langage et les outils ? Le doute s’installe. Fahima craint de manquer de structure et surtout de crédibilité. « J’accomplissais certaines missions instinctivement mais les choses n’étaient pas formalisées, j’avais besoin de potentialiser mes compétences et de me sentir légitime dans ce nouveau rôle… », décrit-elle.
Pour Fahima, la réponse devient évidente. Il faut réapprendre, structurer cette reconversion et gagner en crédibilité avec une formation solide. C’est donc à HEC Paris Executive Education qu’elle va légitimer cette ambition.
Retour à « l’école des grands » : un projet de vie
Ce projet d’intégrer IVETh, à la frontière entre recherche, pré‑industrialisation et innovation thérapeutique, nécessite de construire un modèle économique, de dialoguer avec les industriels et de sécuriser des partenariats. Autant de missions que Fahima espère mener avec succès en développant ses compétences à HEC Paris Executive Education.
Pourtant, elle le sait. S’inscrire dans un programme diplômant n’est pas un choix anodin : il s’agit là d’un acte engageant, professionnel et intime à la fois. Fahima choisit de rejoindre l’Executive Master in Management - Marketing & Business Development pour transformer son profil technique en force stratégique, gagner en crédibilité auprès des décideurs, et intégrer les logiques de marketing, de finance et de contractualisation.
Une nouvelle page s’écrit alors mais non sans peine. Fini le confort des dernières années, place aux chamboulements, aux craintes, aux renoncements, à la pression, à la fatigue… Pendant 18 mois, en plus de la formation suivie à HEC, Fahima relève de front son nouveau challenge professionnel au sein d’IVETh avec le sentiment de devoir faire ses preuves, d’être force de proposition, d’être performante… tout en apprenant à marcher. Sur-sollicitée et sur tous les fronts, elle ne lâche rien : « on m’a donné l’opportunité de me former pour embrasser ce poste, je ne voulais pas décevoir et donc j’avais tendance à me mettre la pression. »
Pourtant, Fahima se concentre sur le positif :
« Le stress, la fatigue intellectuelle et physique, je les ai ressentis maintes fois, surtout lors de la rédaction de la thèse, mais en même temps, c’est galvanisant de se dire que ce temps-là, on le consacre à soi. Et c’est ce plaisir qui fait tenir.»
De plus, cette décision de retourner à l’école ne se prendra pas seule, elle se construira en famille. Mère de deux garçons de 5 et 7 ans à l’époque, Fahima explique à ses enfants qu’elle va aller « à l’école des grands », qu’elle sera moins présente, qu’elle travaillera le soir, les week‑ends et qu’elle ne partira pas en vacances car elle devra étudier. Son mari accepte ce « sacrifice » et soutient pleinement ce projet ; lui-même avait repris le chemin des études plusieurs années auparavant.
Fahima relate que « c’était violent de devoir dire à mes enfants ‘non, je n’ai pas de temps à vous consacrer’ », mais elle s'accroche car, plus que tout, cet engagement est pour elle un acte de transmission :
« Montrer à mes enfants qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre, que sortir de sa zone de confort fait partie de la vie et que l’effort est une valeur en soi est ce qui me motivait d’autant plus. »
Ses efforts ont payé. Fahima décrit aujourd’hui cette formation comme un véritable « visa » lui permettant de dialoguer d’égal à égal avec les industriels et de porter une vision business au service de la recherche publique.
Du labo à la stratégie : une nouvelle légitimité
Pour Fahima, plus que tout, le programme suivi à HEC Paris a transformé sa posture en profondeur. D’abord, il permet à Fahima de traduire la valeur scientifique en propositions lisibles pour des décideurs industriels, à structurer des modèles économiques pérennes et des contrats « gagnant‑gagnant » entre le public et le privé. Elle explique : « grâce à ma thèse, j’ai pu développer des contrats modulaires et sur-mesure avec nos tutelles (CNRS, Inserm et Université Paris Cité), et ainsi créer des liens fluides entre le monde scientifique et les industriels malgré leurs différences de langage et d’objectifs. »
Fahima gagne aussi une assurance nouvelle, impose des méthodes de travail plus structurées dans un environnement académique parfois réticent au changement et s’affirme comme une interlocutrice clé dans les phases de négociation. « Depuis la formation, le regard des autres a changé sur moi, et cela facilite grandement l’adoption de mes idées », remarque-t-elle.
Le Master HEC a permis à Fahima de développer des compétences solides dans plusieurs domaines du business, lui conférant une maîtrise aisée de l’élaboration de business plans, des stratégies marketing et de la gestion contractuelle.
Aujourd’hui Head of Business Development d’IVETh, Fahima œuvre à rendre la plateforme autonome financièrement tout en accélérant le transfert de technologies vers l’industrie. Ces vésicules extracellulaires sur lesquelles travaillent IVETh, souvent qualifiées de « biomédicaments du futur », représentent une alternative prometteuse aux thérapies cellulaires actuelles : leur action ciblée leur permet d’agir localement avec précision, tout en étant jusqu’à dix fois, voire cent fois moins coûteuses.
« En somme, ma mission consiste à dérisquer la R&D pour les industriels, à réduire le temps entre la découverte au laboratoire et l’arrivée du médicament au chevet du patient, et surtout permettre de bâtir un ‘modèle du futur’ où la recherche académique pourrait s’auto-financer en partie et durablement. »
Ce modèle du futur suppose que la recherche publique valorise elle‑même ses innovations, grâce à des passerelles créées avec l’industrie, qui elle-même se chargerait de la déployer. Cette nouvelle approche permettrait un réel changement de paradigme : la recherche publique pourrait récolter les fruits de ses innovations sans dépendre uniquement des financements publics pour fonctionner.
Femme, scientifique, leader : occuper l’espace décisionnel
À l’interface entre la science, la stratégie et le business, Fahima évolue dans des environnements encore largement masculins, où les postes de décision restent majoritairement occupés par des hommes. Témoin des difficultés rencontrées par des dirigeantes pour imposer leur vision au cours de sa carrière, elle sait que la légitimité se construit souvent au prix d’efforts supplémentaires. Fille de parents immigrés afghans, ayant grandi en banlieue clermontoise avec la conviction que les études sont une chance mais qu’un diplôme, à lui seul, ne garantit jamais la réussite, elle voit son parcours comme une démonstration de résilience et d’ascension par le travail, la persévérance et l’engagement.
Sans posture militante affichée, Fahima partage un message puissant : on peut être scientifique, femme et leader stratégique sans renoncer à aucune de ces dimensions. Comme elle aime à le préciser :
« Rien ne me prédestinait à HEC Paris, mais la vie ne vous assigne pas à une seule trajectoire tant que l’envie d’apprendre demeure. »
Son histoire s’adresse autant aux cadres expérimentés qu’aux dirigeants en questionnement : le véritable risque n’est pas de se réinventer, mais de stagner trop longtemps. Et parfois, il suffit d’un pas : une opportunité, une décision ou encore un retour sur les bancs de l’école, pour remettre le mouvement en marche et redonner du sens à une carrière.