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Institut d’Entrepreneuriat et d’Innovation

Maket : pionnière de la mode circulaire en Afrique de l’Ouest

Quand on parle de mode circulaire, quelle est la première plateforme qui vous vient à l’esprit ? Vinted ? Vestiaire Collective ? Et si l’on évoque la mode circulaire en Afrique ? Probablement rien et c’est tout à fait normal. Le concept y est encore naissant.

C’est précisément ce vide que Fatou Dieng, fashionista et entrepreneure vivant entre Paris et Dakar, cherche à combler avec son concept « Maket ». Mais ne vous y trompez pas : Maket n’est pas (et ne sera jamais) une simple copie de Vestiaire Collective. Le marché africain mérite une plateforme qui lui ressemble, conçue pour ses habitants, en accord avec sa culture et sa manière unique de consommer la mode. Maket répond à ce besoin en mettant en avant les créations de designers africains, tout en luttant activement contre le gaspillage textile et en valorisant la créativité locale.

Après avoir démontré une forte traction en Afrique francophone, l’entreprise s’apprête à lever des fonds pour accélérer son développement sur de nouveaux marchés et affirmer la place du continent comme acteur clé de l’économie circulaire mondiale.

Présentation de Maket : la réponse africaine à la mode de seconde main

Lancée en 2025, Maket* est une plateforme de seconde main spécialisée dans la vente d’articles de qualité à des prix accessibles, pour lutter contre le gaspillage textile. Ouverte aux pays d’Afrique de l’Ouest, la plateforme a été créée avec l’ambition d’être une version africaine de « Vestiaire Collective », adaptée aux réalités locales et mettant également à l’honneur les créateurs du continent.

La valeur ajoutée de Maket réside dans ses transactions sécurisées et totalement anonymes, pensées pour correspondre au contexte culturel local. En effet, en Afrique, beaucoup hésitent à vendre leurs biens pour des raisons culturelles. Pour lever ce frein, Maket a choisi un modèle 100 % anonyme : la plateforme gère l’ensemble de la logistique, y compris la désinfection professionnelle des articles. Acheteurs et vendeurs ne se rencontrent jamais et ne partagent aucune donnée personnelle, une approche bien différente de celle des plateformes européennes. Comme l’explique sa fondatrice, Fatou Dieng : « Nous avons pris Vestiaire et Vinted, et nous les avons mis à la sauce africaine : tout est anonyme… Nous sommes le seul intermédiaire. »

L’équipe de Maket à Dakar, Sénégal
L’équipe de Maket à Dakar, Sénégal

 

Mais la mission de Maket va bien au-delà des plateformes de seconde main traditionnelles. Celle de Fatou est multiple : encourager la durabilité, faire évoluer les mentalités, promouvoir la culture africaine et favoriser l’émancipation des populations.

Valoriser sans gaspiller : l’ambition à triple impact de Maket

L’objectif premier de Maket est d’avoir un impact positif en promouvant l’économie circulaire en Afrique et en luttant contre la surconsommation et les déchets de la mode. Comme le souligne Fatou : « L’Afrique est souvent perçue comme la poubelle du monde… car les vêtements de mauvaise qualité y finissent, dans les friperies ou sur les marchés. » Maket se positionne donc comme une alternative à l’invasion de vêtements bas de gamme sur le continent, qui abrite pourtant de nombreux créateurs talentueux produisant des pièces de haute qualité.

« L’idée derrière Maket, c’est aussi de promouvoir ces créateurs africains à l’international, pour montrer que leurs créations sont de qualité et faites pour durer. »

Adopter une consommation responsable suppose toutefois un changement de mentalité. Sur le continent, qu’ils soient aisés ou modestes, beaucoup achètent des tenues traditionnelles pour des événements, mais ne les portent qu’une seule fois. « Je veux vraiment lutter contre ce gaspillage et dire aux Africains : d’accord, vous pouvez vous faire plaisir, mais pensons aussi à l’environnement, pensons à faire circuler ces vêtements. »

Maket commence déjà à mesurer son impact environnemental et souhaite collaborer avec les ministères africains de l’Environnement pour sensibiliser aux enjeux du changement climatique et de la surconsommation. Fatou partage un exemple parlant : « Acheter un jean de seconde main permet d’éviter 17 kg d’émissions de CO₂. »

« Plus de 200 robes ont été vendues via Maket en six mois. Cela représente plus de 6 000 kg de CO₂ évités — l’équivalent de six allers-retours entre Paris et New York. »

L’impact est déjà tangible, et pourrait devenir considérable, sachant que Maket n’existe que depuis quelques mois.

Forte de son expérience dans la finance et l’entrepreneuriat, et soutenue par HEC Paris, Fatou envisage déjà de faire passer sa solution à l’échelle — une étape qui n’aurait pas été possible avec sa première aventure entrepreneuriale, comme elle aime le rappeler.

Le pivot entrepreneurial : d’une solution sur mesure à un modèle évolutif

« Je n’aurais jamais imaginé devenir entrepreneure ; je me voyais plutôt directrice à la Banque mondiale, une bureaucrate », confie Fatou. Aujourd’hui, elle est une serial entrepreneure accomplie. Arrivée en France après le baccalauréat, elle y a obtenu un master en finance avant de travailler 13 ans dans le secteur bancaire. Mais la mode n’a jamais cessé de l’appeler…

Tout en étant encore salariée, elle a lancé Your Personal Shopper (YPS) en octobre 2017, pour répondre à la demande des clients d’Afrique de l’Ouest souhaitant continuer à acheter des produits en France. « Je me suis rendu compte que beaucoup de personnes rentraient en Afrique, mais restaient attachées à la France, dans le sens où elles voulaient encore faire leur shopping ici. » Fatou a transformé cette idée en entreprise : ses personal shoppers se rendent aux Galeries Lafayette — avec lesquelles elle a noué un partenariat — pour acheter les articles de leurs clients.

En participant au programme HEC Challenge Plus à Dakar, Fatou a rapidement identifié la limite du modèle YPS : « Your Personal Shopper est une solution de niche et très personnalisée, donc difficile à faire grandir. » Parallèlement, elle a remarqué que ses clients accumulaient des articles portés une ou deux fois seulement. L’idée d’une solution à la fois scalable et à impact, dans le secteur de la mode, s’est alors imposée.

Le programme l’a aidée à affiner sa vision et à tracer une trajectoire plus claire pour son projet ambitieux. « J’ai pivoté de YPS à Maket pendant Challenge Plus, » explique-t-elle. « Ma vision pour Maket est aujourd’hui limpide : je veux faire quelque chose de grand, d’important, de porteur de sens ! » Une ambition en phase avec la devise de HEC Paris Innovation & Entrepreneurship : “Make it happen, make it big!”

Tout est allé très vite : Fatou a lancé Maket en janvier 2025, quitté la finance pour s’y consacrer à plein temps la même année, puis intégré le programme de l’Incubateur HEC Paris à Station F en septembre 2025.

Fatou Dieng à Station F à Paris avec l’Incubateur HEC Paris

 

Cette intégration a eu des effets immédiats, notamment grâce à la force du réseau. Fatou insiste sur cet atout : « Le réseau HEC Paris m’a ouvert de nombreuses portes… Je n’aurais jamais eu accès à ces personnes autrement. » L’écosystème e-commerce et marketplace déjà bien établi à Paris permet à Maket de bénéficier d’un transfert de savoir-faire qui lui fait « gagner dix ans » sur sa courbe de croissance.

Sur le plan opérationnel, la construction du modèle de Maket a nécessité un travail de recherche intensif. Mais son expérience avec YPS, notamment lors du Challenge Plus, lui a permis d’identifier un défi commun : la logistique. « La logistique est un univers très masculin, et s’il y a une chose que j’ai apprise à HEC Paris, c’est : “Focus”. J’ai compris qu’il valait mieux collaborer avec des startups spécialisées pour me concentrer sur ce que je fais le mieux : le merchandising et la vente. »

« Tout reste à faire » : entreprendre depuis la diaspora

Fatou souligne le paradoxe africain : c’est le continent qui émet le moins de CO₂ au monde, mais qui subit le plus les déchets venus d’ailleurs. Cette réalité offre pourtant une opportunité unique : « Puisque tout est encore à construire, si nous éduquons les populations dès maintenant, nous éviterons de reproduire les mêmes schémas » que ceux de l’Occident.

Vivant entre Paris et Dakar, Fatou incarne le rôle clé de la diaspora dans la création de modèles économiques durables. Si celle-ci envoie chaque année plus de 100 milliards de dollars de transferts vers l’Afrique, l’objectif, selon elle, est d’aller plus loin que cette simple « perfusion » économique. Elle précise :

« L’idée, c’est vraiment de créer de la valeur, de créer des emplois et, au final, de participer à l’émancipation des populations. »

Maket emploie déjà cinq personnes au Sénégal et prévoit de s’étendre rapidement vers les marchés anglophones, notamment le Ghana et le Nigeria, deux pôles majeurs de la créativité africaine. Cette expansion vise à la fois à toucher de nouveaux marchés et à promouvoir les créateurs africains à l’international.

Aux entrepreneurs qui aspirent à avoir un impact global, Fatou livre des conseils simples et concrets :

  • Entretenez votre réseau : « Le réseau est très, très important dans l’entrepreneuriat. »
  • Restez concentré : « Gardez toujours le cap sur le problème précis que vous cherchez à résoudre. »
  • Osez vous lancer : « Lancez-vous ! Si ça ne marche pas, ce n’est pas grave, on se relève toujours, mais il faut oser. »


*Pour les curieux : “Maket” signifie “market”, mais beaucoup d’Africains de l’Ouest disent “I’m going to the maket” (en omettant le “r”) pour parler de leurs emplettes, notamment de vêtements.