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MH - KN - Sustain - def du capital social- EN – 0226

© Olivia Lopez - HEC Paris - visual generated by Midjourney

Et si le capital social devenait notre mot d’ordre commun ?

Cantonné au débat académique et trop connoté pour mobiliser, le capital social reste pourtant un concept puissant qui pourrait devenir une bannière fédératrice de la cohésion sociale et démocratique. 

9 minutes

Avez-vous déjà vu, émergeant d’une foule de manifestants, un panneau demandant la démission d’un dirigeant ou des augmentations de salaires ? On peut parier que oui. Avez-vous vu émerger un jour une pancarte indiquant « Nous réclamons plus de capital social » ? On peut parier que non. 

Un désir sans nom : le capital social au cœur des mobilisations collectives

Et pourtant, derrière nombre de manifestations et mouvements populaires, il y a l’ombre du manque et le désir de vivre relié à d’autres. En France, le mouvement des gilets jaunes a puisé sa force dans des colères partagées et aussi dans des moments de convivialité. Dans leurs revendications mêmes, déclenchées par la montée du prix des carburants, les « gilets jaunes » ont pointé les besoins de mobilité dans des zones rurales et périurbaines : se déplacer pour travailler, se relier, se retrouver, se sentir inclus dans un réseau relationnel mais aussi une région, un pays, un collectif de décision. 

Derrière nombre de manifestations et mouvements populaires, il y a l’ombre du manque et le désir de vivre relié à d’autres.
Isaline Rohmer

Du piston au privilège : les malentendus du capital social

Pourrions-nous résumer les ressorts du mouvement au besoin de « capital social » ? Ce serait d’autant plus hasardeux qu’en France, pays d’émergence des « gilets jaunes », l’expression « capital social » est une niche sémantique.  

Utilisé dans le monde des affaires pour désigner le capital d’une entreprise, le terme appartient aussi ou surtout au vocabulaire des sociologues héritiers de Bourdieu, comme "l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance". (Bourdieu, le Capital Social, 1980). Une définition très abstraite, qui peut nous amener à voir le capital social comme une forme de « piston », ou la capacité à y recourir.  

Le raccourci est un peu rapide - reste que le capital social est un facteur décisif pour acquérir d’autres formes de capital, culturel, économique, professionnel… et donc, possiblement, un levier d’inégalités. Ces résonances suffisent à exclure le mot « capital social » de la liste des désirs avouables, a fortiori dans le cadre d’un mouvement populaire. 

Du club de bowling à la démocratie : la leçon de Putnam

D’autres éclairages sur l’expression « capital social » pourraient toutefois rendre un tel usage concevable. Aux Etats-Unis, où l’expression est plus répandue, le capital social consonne avec l’intérêt collectif, comme dans la définition qu’en donne Robert Putnam : « les caractéristiques de l’organisation sociale, telles que les réseaux, les normes et la confiance, qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel » (Putnam, Making Democracy Work, 1993).  

La définition reste abstraite mais les lieux de création du capital social sont bien concrets : pour Putnam, jouer au bowling dans un club, cela aide à construire un rempart contre la solitude et participe d’un fonctionnement démocratique paisible et efficace. C’est une dynamique indispensable à l’équilibre personnel et collectif, qui de surcroît – et selon Putnam lui-même- relève souvent du « fun ». 

« Bonding » ou « bridging » : deux visages du capital social

Dans la réalité, la formule magique de création du capital social ne fonctionne pas à tous les coups. Le cycle vertueux proposé par Putnam achoppe parfois. Le club de bowling peut être un lieu de sociabilité ouverte comme une occasion de créer un réseau fermé et excluant. La littérature académique montre comment certaines modalités de capital social peuvent générer des effets délétères : pression normative, clientélisme, voire corruption… En cela, elle nous ouvre à une analyse plus fine.  

Ainsi, la littérature académique différencie le « bonding social capital », qui nous lie à des personnes qui nous ressemblent, du « bridging social capital », ancré dans les relations avec des personnes de milieux différents. C’est cette dernière forme de capital social dont les effets bénéfiques semblent les plus étayés, les plus nombreux, voire les plus impressionnants.

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Qui crée le capital social ? Acteurs invisibles et reconnaissance manquante

Tout en pointant certaines limites du concept, la littérature académique nous apprend dans l’ensemble que des sociétés heureuses, résilientes, solidaires sont des sociétés riches en capital social.  

Selon le World Happiness Report de l’ONU le réseau social (« social support ») d’une personne est d’ailleurs le meilleur prédicteur de son bonheur. Il reste qu’une telle richesse ne se décrète pas. Favoriser les liens entre personnes, surtout issues de milieux différents, demande du temps, de l’énergie, des actions… …et donc des agents.  

Qui peut créer du capital social ? Il existe bien un Institute for Social Capital, basé en Australie… mais la plupart du temps, la création de capital social est le fait d’acteurs qui n’y pensent pas : les entreprises, les organisations sportives, les syndicats, les lieux de pratique religieuse, les clubs de lecture…  

Aux Etats-Unis, les Boys and Girls Clubs (BCGA) accueillent 4 millions d’enfants et d’adolescents dans leurs activités extrascolaires. Dans son rapport annuel, l’organisation se félicite de créer des espaces de rencontres, d’amitiés, de ressources, d’opportunités et de mentorat. On pourrait dire en bref : « du capital social », mais, comme l’immense majorité des associations, les BCGA n’emploient guère l’expression. 

Faut-il les inciter à le faire ? 

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World Happiness Report 2025
MH - KN - World Happyness Report 2025 - ENG - 0226

Pourquoi valoriser le capital social changerait la donne

La plupart du temps, les organisations ont des ressources limitées pour démontrer la valeur ajoutée de leurs actions ; elles priorisent leurs efforts en fonction des attentes de leurs parties prenantes. Or quel client ou financeur leur demande des comptes sur le capital social créé ?

La question ne serait pourtant pas si absurde. Au fond, et surtout dans le monde de l’innovation sociale, bien des financeurs souhaitent que leurs fonds servent à créer des liens, des solidarités, de la résilience.  

Bien des bénévoles (et des salariés) ont envie de s’engager dans une organisation qui promeut ouvertement et réellement la création de liens. Bien des Etats démocratiques auraient intérêt à ce que leurs administrations soient des vecteurs effectifs de confiance. Bien des associations gagneraient en reconnaissance si la puissance publique s’intéressait à un tel critère pour l’attribution de financements. Le gain collectif serait probablement immense.

Evaluer le capital social

Évaluer le capital social pose un défi majeur : comment mesurer de manière robuste des dynamiques complexes sans les réduire à des indicateurs artificiels ou générer des comparaisons contre-productives ?

Au-delà de la question évaluative, c’est, sur le fond, la notion même de « capital social » qui soulève des questionnements. Sa richesse, indubitable, vient de sa capacité à englober, dans une brève expression, une dynamique complexe qui relie le réseau relationnel de chacun avec la cohésion sociale dans son ensemble, la vitalité des engagements citoyens avec les compétences sociales individuelles, la santé psychique avec le vivre-ensemble.  

Difficile pour autant de faire abstraction des tiraillements d’opinion que suscite ou abrite la notion : accepter d’évaluer son action sous l’angle du capital social, pour une organisation, c’est risquer une instrumentalisation idéologique. En rendant compte de leur action sous l’égide d’un « capital » généré, certains pourront craindre que des richesses relationnelles puissent être réduites par d’autres à de simples facteurs de croissance économique ou d’évitement de coûts sociaux ; d’autres, à l’opposé pourraient redouter de passer pour de doux rêveurs s’ils montrent qu’ils créent de la richesse sociale, alors même qu’ils se plient au quotidien à des critères exigeants d’efficacité et de performance. 

Une bannière commune pour faire converger les actions

Si cette expression de « capital social », réussissait à rallier un consensus suffisant -ou si elle trouvait une alternative crédible, elle offrirait une bannière commune pour donner à voir les effets convergents d’une infinie diversité d’initiatives, une mosaïque de pièces de toutes formes et de toutes couleurs, mais subtilement interdépendantes.  

Y trouveraient place toutes les initiatives qui contribuent à développer une ou plusieurs composantes du capital social, dans un mouvement vertueux : à l’échelle individuelle, le renforcement des compétences psychosociales, la densification du réseau relationnel, l’augmentation de la confiance en soi, la capacité d’engagement citoyen ou sociétal.  

A l’échelle collective : le renforcement des habitus prosociaux, des maillages relationnels, de la cohésion sociale, la vitalité associative et démocratique. Donner cela à voir, en encourageant l’évaluation et partageant les expériences, c’est soutenir les acteurs, les initiatives, faciliter leur fertilisation réciproque. C’est aussi créer des récits, nourrir des aspirations, donner des points d’appui nouveaux à la prise de décision publique.

Des sociétés heureuses, résilientes, solidaires sont des sociétés riches en capital social.
Isaline Rohmer

Des preuves émergentes à un possible tournant

L’ambition paraît grande et le chemin complexe. Il est néanmoins plus court qu’il n’y paraît. Une étude menée en 2024 à partir de la liste des 200 lauréats de « La France s’engage » montre que 80% des lauréats qui publient des informations sur leur impact social mentionnent des éléments liés au capital social, souvent des impacts liés à l’acquisition de compétences psychosociales, à la confiance et au lien social.  

La publication de ce type de résultats ne vient pas seulement d’organisations dédiées à l’insertion sociale, elle est aussi le fait d’associations écologiques ou culturelles, preuve que le capital social joue un rôle transversal. Plus largement, beaucoup d’entrepreneurs sociaux (Enquête qualitative en France regards d’Entrepreneurs sociaux, 2025) aspirent, pour retrouver du souffle, pour convaincre plus et mieux de leur utilité sociale, à « compter ce qui compte ». Des voix s’élèvent pour promouvoir cela, à l’image d’Andy Haldane en Grande-Bretagne, qui appelle à une « révolution de la connection sociale » et à des évaluations tangibles. A l’échelle internationale, les institutions tiennent compte de plus en plus de cette dimension, par exemple l’OCDE, via le Better Life Index, ou la Banque Mondiale via le Social Capital index.

Verrons-nous un jour des Etats, des collectivités, des investisseurs, des fondations considérer les organisations qu’ils financent sous l’angle du capital social qu’elles préservent où qu’elles créent ? Verrons-nous un jour des mouvements populaires réclamer plus de liens, de confiance ou de capital social ? Le niveau de capital social d’une ville, d’un quartier, d’une entreprise sera-t-il un jour un critère considéré avant de déménager ou de changer d’emploi ?  

L’agenda de la recherche peut y contribuer. 

Isaline Rhomer
L’auteur
Isaline Rohmer
Coordinatrice du programme recherche de l'initiative HOPES d'HEC Paris

Isaline Rohmer est consultante et membre de la coopérative Omnicité. Elle coordonne pour HEC Paris un programme de recherche autour de l’entrepreneuriat social et du lien social, en articulation avec le programme HOPES (HEC Ouvre ses Portes à l’Entrepreneuriat Social) [LIEN]

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