Une ville, des brebis, et le début d'un lien
Aux Mureaux, ce matin-là, la scène est improbable.
Entre les tours, une école et un supermarché, quatre brebis avancent lentement. Leurs noms : Amour. Grâce. Foi. Joie. À leur passage, les conversations s'arrêtent, les téléphones se baissent, les sourires apparaissent. Un enfant les interpelle de sa cour de récréation en criant « Amour ». Les passants s'approchent et se parlent. Le lien se tisse.
À leurs côtés, Jean-Marc Semoulin marche sans hâte. Berger urbain, dirigeant associatif, président du PTCE Vivre Les Mureaux. Un homme pour qui la cohésion sociale n'est ni un slogan ni un programme, mais une expérience vécue, répétée chaque jour, dans l'espace public. « On n'est pas là pour faire de l'éco-pâturage. On est là pour rencontrer des personnes, pour tisser un lien. » La phrase résume une philosophie : la confiance commence par la présence.
Un moteur : révéler le potentiel des jeunes
Rien ne prédestinait Jean-Marc Semoulin à devenir une figure de l'innovation sociale territoriale.
Titulaire d'un BTS en culture maraîchère, il commence comme professeur de mathématiques dans un lycée agricole — un paradoxe assumé, lui qui se dit « mauvais en maths ». Il enseigne à des classes réputées difficiles et découvre ce qui deviendra son fil rouge : « En gros, ils usaient un prof de maths par an et voulaient tenter une expérimentation avec quelqu'un qui n'aimait pas les maths pour voir si ça passait mieux. J'ai tenu 11 ans, et je pense que c'est ce qui m'a donné le goût de l'insertion : aller chercher le potentiel de jeunes qui n'arrivaient pas à suivre en cours et qui étaient en mal-être, pour révéler ce qu'ils avaient en eux. »
De l'urgence humanitaire à l'urgence territoriale
En 1991, la guerre en ex-Yougoslavie éclate. Les insupportables images de guerre qui défilent en boucle aux journaux télévisés le touchent profondément et vont faire basculer sa trajectoire. Il a alors 21 ans. Tout comme ce qui se passe en Ukraine, à quelques centaines de kilomètres de nos frontières, Jean-Marc ne peut pas détourner le regard et veut agir. En juin 1993, il part seul avec un camion rempli de vêtements, nourriture non périssable, produits d'hygiène, vers la Croatie. Ce geste inaugural donnera naissance à l'association La Gerbe.
Depuis 32 ans, un convoi humanitaire part tous les deux mois, puis toutes les trois semaines aujourd'hui. Chaque année, 43 000 personnes bénéficient de ces actions, notamment en Ukraine. Mais très vite, une autre évidence s'impose : les logiques d'exclusion qu'il combat à l'étranger existent aussi en France.
La Gerbe devient alors un chantier d'insertion. Aujourd'hui, la structure compte 40 salariés en insertion et permet à environ 30 personnes par an de retrouver un emploi durable. Un résultat solide, mais insuffisant face à une réalité plus large.
Quand transformer une ville devient un défi systémique
Alors que La Gerbe remet chaque année 30 personnes à l'emploi, Jean-Marc constate qu'aux Mureaux, le double, voire le triple de personnes perdent leur emploi sur la même période. « Ce constat a été un électrochoc. » Jean-Marc commence alors à regarder la ville autrement. Comme une personne malade avec ses propres symptômes : mauvaise image de soi, manque de réseau, sentiment d'abandon, regards extérieurs stigmatisants.
Il essaie de comprendre et va à la rencontre de grands groupes industriels et financiers implantés aux Mureaux. « Lorsque nous interrogions les entreprises, par exemple en leur demandant : "Quel est votre lien avec la ville ?", elles répondaient : "Nous n'avons pas d'employés résidant aux Mureaux, pas de clients locaux, pas de fournisseurs locaux — aucun contact avec le territoire." Dans un corps humain, on appellerait cela un cancer ou un corps étranger. »
Si la ville est une personne, alors on peut l'accompagner. L'écouter. La soigner.
La création du Pôle Territorial de Coopération Économique « PTCE Vivre Les Mureaux » marque un tournant. Cette initiative citoyenne inclusive a pour but de faire des Mureaux une ville pilote du plein emploi, en s'appuyant pour commencer sur le tourisme expérientiel. Les projets se multiplient, parfois avec succès, toujours avec optimisme. Mais avec eux apparaissent peu à peu des obstacles d'un autre ordre : structurels, financiers, institutionnels.
Le financement public des associations : "le plus grand plan social silencieux jamais connu"
« L'année dernière, en l'espace de trois jours, j'ai eu l'impression de vivre l'histoire de Job où les mauvaises nouvelles s'accumulent ». Un épisode qu'il décrit comme concentrant toutes les fragilités du système : 250 000 euros de subventions sont non-versés, malgré des financements annoncés comme acquis et des actions déjà réalisées. À cela s'ajoutent 110 000 euros de financements régionaux en attente depuis deux ans. Comment tenir ?
Jean-Marc dénonce une vision comptable court-termiste des politiques publiques qui évaluent les projets à l'aune des financements versés, jamais du coût évité. « Sur 40 personnes sorties du RSA et salariées chez nous, on fait économiser 300 000 euros par an à la collectivité. Elle nous verse 80 000 euros. Et on dit que c'est nous qui coûtons cher. »
Dans ce contexte, la confiance devient fragile. D'autant plus que, selon Jean-Marc, 90 000 emplois associatifs sont en train de disparaître en France, dans ce qu'il décrit comme « le plus grand plan social silencieux jamais connu. »
Quand habitants et entreprises réinvestissent leur territoire
Jean-Marc n'est pas du genre à baisser les bras facilement et déploie toute son énergie pour que les choses changent en profondeur. Les habitants commencent à se réapproprier leur ville. Mais la transformation ne s'arrête pas là. Les entreprises locales entrent elles aussi dans la dynamique.
Il part d'un constat simple : une entreprise qui n'a pas de liens dans le territoire dans lequel elle est implantée, cela ne fonctionne pas. À l'inverse, lorsqu'elle s'ancre localement, tout l'écosystème gagne en résilience. Certaines des initiatives lancées par le PTCE sont devenues des actifs locaux autonomes et pérennes. Face à une conjoncture institutionnelle où les fonds publics s'amenuisent et où la pérennité exige une agilité maximale, Jean-Marc et son équipe font un choix audacieux : changer de posture pour multiplier l'impact : passer du rôle d'opérateur central à celui d'architecte du possible.
Un nouveau tiers-lieu, inspiré du vivant
C'est dans cet esprit qu'émerge JONAS, futur tiers-lieu du PTCE. Pensé comme un catalyseur de la transition écologique et sociale, JONAS accueillera entre 70 et 150 personnes dans un même espace de travail, de coopération et d'expérimentation. Mais son modèle économique rompt avec les logiques classiques.
Inspiré du vivant, le modèle économique de JONAS repose sur 50 partenaires-racines — entreprises et organisations — qui financent le lieu sur 2 à 3 ans, indépendamment de son activité commerciale, et peuvent en profiter selon des règles encadrées. En contrepartie, les usages du lieu (restauration, événements, coworking) reversent 20 % de leurs bénéfices à un fonds territorial destiné à financer d'autres projets locaux.
L'investissement devient alors ce qu'il devrait toujours être : un acte de confiance mutuelle, ancré dans le temps long.
Une confiance lucide, exigeante, politique
Chez Jean-Marc Semoulin, la confiance est une posture exigeante. Elle est parfois mise à l'épreuve par l'instabilité des financements, la fragilité du monde associatif, la parole publique qui se délite. Il sait combien il est difficile de demander à des personnes en insertion, à des entrepreneurs, à des habitants de croire encore, quand les règles changent sans cesse. Mais précisément pour cette raison, la confiance devient un acte politique.
Faire confiance, c'est accepter l'interdépendance. « C'est faire primer l'ancrage local sur la recherche de gains immédiats. » C'est construire des relations économiques durables, où l'on connaît ses partenaires et où l'on ne peut plus les ignorer.
Au fond, Jean-Marc pose une question simple, presque inconfortable : « Qu'est-ce que moi, je fais pour mon territoire ? » Son message est clair : personne ne devrait être spectateur de son territoire. Chacun peut agir. Un geste à la fois. Une croyance à la fois. « Si tu ne vis pas ce que tu dis, ce que tu dis n'apportera pas la vie. »
Aux Mureaux, Jean-Marc Semoulin lance des projets et ouvre un chemin. Lent, fragile, mais surtout profondément humain. Un chemin où la cohésion sociale se cultive comme un jardin vivant et où la confiance redevient, enfin, un bien commun.
Connexion avec HEC Paris
Dans le cadre du Parcours Engagement de la Grande Ecole d'HEC Paris, Jean-Marc Semoulin intervient auprès des étudiants de première année lors de la session "Rencontre avec des grands témoins". Il témoigne de son parcours et de son engagement territoriale.
Les étudiants du Master CEMS d’HEC Paris, accompagnés de leurs professeurs Bénédicte Faivre-Tavignot et Matteo Winkler ont eu à plusieurs reprises l’occasion de passer une journée aux Mureaux dans le cadre d’un cours sur l’innovation sociale. Ils y ont découvert un territoire qui ne se contente pas de reproduire des modèles existants, mais invente ses propres règles, avec rigueur et audace.