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©2025 Olivia Lopez - HEC Paris. Visuel généré avec Midjourney.

Les fake news en temps de crise : le coût réel de la faiblesse des institutions

D'après les recherches menées par HEC Paris, la propagation des fausses informations (fake news) est davantage liée à la liberté et à la connectivité qu'aux seuls algorithmes.

L’essentiel
  • La connectivité mobile peut amplifier les fausses informations pendant les crises plutôt que d'atténuer l'incertitude.
  • La liberté politique, sans éducation aux médias, peut conduire à une augmentation de la désinformation.
  • La liberté économique et la liberté des médias servent de tampons au niveau national contre la propagation des fausses informations.

La pandémie de COVID-19 a touché presque tous les pays du monde. Cette crise marque une période indéfinie d'incertitude et de peur parmi les citoyens du monde entier. Ces conditions prolongées d'incertitude et de peur parmi la population ont entraîné une recrudescence des fausses informations circulant sur Internet. Notre étude, co-rédigée par Anuragini Shirish (Institut Mines-Télécom Business School, Université Paris-Saclay) et Shalini Chandra (SP Jain School of Global Management de Singapour), souligne la nécessité urgente de mettre un terme à l'infodémie croissante de fausses informations, qui s'est considérablement accélérée pendant la pandémie de COVID-19. Il est manifestement nécessaire que les gouvernements planifient et investissent dans des outils permettant d'identifier les fausses informations et d'améliorer la responsabilité en ligne, en particulier en période de crise.

Pourquoi la désinformation a connu une augmentation inégale pendant la pandémie de COVID-19

Malgré l'ampleur mondiale de la pandémie de coronavirus, il existe des différences significatives entre les pays en ce qui concerne la propension à diffuser des fausses informations liées à la COVID-19 (Brennen et al., 2020). Les rapports du Poynter Institute for Media Studies montrent que plus de la moitié des fausses informations liées à la COVID-19 jusqu'en juillet 2020 provenaient de quatre pays, à savoir le Brésil, l'Inde, l'Espagne et les États-Unis.

L'incidence des fausses informations est faible dans les pays européens moins polarisés tels que le Danemark, l'Allemagne et les Pays-Bas, où les citoyens préfèrent consommer des informations objectives, ainsi que dans les pays nordiques, où la culture médiatique est très développée (Newman et al., 2020). La propension aux fausses informations est élevée dans les pays où l'incertitude concernant les informations en ligne est forte et où les institutions nationales sont relativement faibles, tels que le Brésil, le Kenya et l'Afrique du Sud (Newman et al., 2020).

La propension à diffuser de fausses informations est élevée dans les pays où l'incertitude quant aux informations en ligne est forte et où les institutions nationales sont relativement faibles.

Concevoir des politiques appropriées pour protéger les citoyens

Pour mieux se préparer et lutter contre la pandémie, il est nécessaire d'atténuer la peur parmi la population, de gérer les rumeurs et de dissiper la désinformation (Sakurai et Chughtai, 2020 ; Islam et al., 2020). Par conséquent, d'un point de vue politique, il est primordial de comprendre les mécanismes qui favorisent la production et la consommation de fausses informations.

Compte tenu de la grande disparité entre les pays en matière de volume de fausses informations liées à la COVID-19 et des dommages potentiels que ces désinformations peuvent causer, nous avons mené une étude afin de comprendre les facteurs contribuant à la propension à diffuser de fausses informations dans différents pays. Ces connaissances peuvent aider les gouvernements à mieux comprendre le phénomène des fausses informations et à élaborer des politiques appropriées en matière de désinformation afin de protéger leurs citoyens (Fleming, 2020 ; Laato et al., 2020).

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Retrouvez un guide des actions menées à travers le monde pour lutter contre la désinformation sur le site du Poynter Institute ici.

Un état prolongé d'incertitude et de peur accrues est perturbant pour les citoyens qui souhaitent être rassurés et bénéficier d'une certaine prévisibilité en temps de crise (Ågerfalk et al., 2020). Nous postulons que les ressources informationnelles et institutionnelles d'un pays sont les deux ressources clés sur lesquelles les citoyens s'appuient pour contrer les incertitudes et les craintes découlant de la situation pandémique, et mieux appréhender les implications actuelles et futures de la crise.

Les ressources informationnelles comprennent toutes les informations mises à la disposition des citoyens par les canaux gouvernementaux et non gouvernementaux tels qu'Internet, les téléphones mobiles et d'autres formes de connectivité technologique (Schedler, 2013). Les ressources institutionnelles, quant à elles, désignent le cadre institutionnel et de gouvernance d'un pays, qui constitue la deuxième ressource clé utilisée par les citoyens pour mieux évaluer la signification de la crise (Shirish et al., 2017).

Les ressources informationnelles et institutionnelles sont essentielles pour aider les citoyens à surmonter les incertitudes, les craintes et mieux saisir les enjeux actuels et futures de la crise.

Les médias et la liberté économique offrent une protection

Nous proposons une première analyse des déterminants technologiques et institutionnels nationaux de la propension à diffuser des fausses informations. Nous identifions les ressources informationnelles liées à la connectivité mobile dans un pays comme un terrain propice à la propagation de fausses informations liées à la COVID-19. Au lieu de fournir aux citoyens un mécanisme d'information leur permettant de faire face à une crise, l'accès à l'Internet mobile peut aggraver la propagation de fausses informations. Nous constatons également que les ressources institutionnelles liées à la liberté politique dans un pays contribuent à la propension à diffuser de fausses informations.

À l'instar des cas passés où des partis politiques ont utilisé la liberté politique pour manipuler l'opinion publique en diffusant des informations erronées, les partis politiques et les responsables politiques peuvent influencer et façonner l'opinion publique en diffusant de fausses informations. À l'inverse, les ressources institutionnelles que sont la liberté des médias et la liberté économique, garanties par les structures institutionnelles nationales, peuvent empêcher les citoyens de devenir victimes ou auteurs de fausses informations. En résumé, nos résultats établissent le rôle clé de la connectivité mobile et de la liberté politique dans l'augmentation de la diffusion de fausses informations dans un pays, tandis que la liberté économique et médiatique semble freiner cette diffusion.

La connectivité mobile et la liberté politique favorisent la diffusion des fausses informations, tandis que la liberté économique et celle des médias sont essentielles pour enrayer leur propagation.

Vers une politique plus intelligente : littératie, confiance et réglementation

Nos conclusions soulignent la nécessité pour les gouvernements de réfléchir et de réorienter leurs stratégies en matière de connectivité Internet mobile en prenant des mesures préventives pour éviter l'utilisation abusive de ce puissant moyen de diffusion de fausses informations en période de crise.

Notre étude réaffirme la nécessité pour les gouvernements et les décideurs politiques d'évaluer l'impact des technologies infrastructurelles de manière holistique, en tenant compte de leurs éventuels effets négatifs. Il est impératif que les gouvernements comprennent et élaborent une politique efficace en matière d'Internet mobile, capable de fournir les bonnes informations aux citoyens tout en empêchant la propagation de la désinformation.

Cela permettrait aux gouvernements de tirer parti de la connectivité mobile non seulement pour maintenir les services de santé publique et de protection des citoyens, mais aussi pour lutter contre la propagation des fausses informations. Nous recommandons une présence accrue des gouvernements sur les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, WhatsApp et Instagram, car cela pourrait contribuer à fournir aux citoyens, en temps réel, des contenus locaux crédibles sur la pandémie et des informations sur les mesures gouvernementales prises à cet égard.

Une présence accrue du gouvernement sur les réseaux sociaux pourrait contribuer à fournir des contenus locaux crédibles sur la pandémie et d'informer sur les mesures gouvernementales associées.

S’inspirer des pays nordiques pour renforcer la liberté des médias et la liberté économique

La deuxième stratégie clé pourrait consister à renforcer la liberté des médias et la liberté économique dans leurs pays, qui se sont révélées efficaces pour contenir la propagation de fausses informations pendant cette pandémie. À titre de mesure de préparation aux crises, nous recommandons de renforcer les stratégies de communication gouvernementales qui améliorent la perception de la liberté des médias et de la liberté économique afin d'empêcher que les perceptions d'incertitude ne nuisent à la paix et à la prospérité nationales lorsqu'une crise exceptionnelle telle que celle du COVID-19 survient.

Nous avons constaté que l'expérience acquise lors de l'épidémie de SARS et la perception de la légitimité des agences gouvernementales ont joué un rôle tampon dans plusieurs pays asiatiques tels que Singapour, le Japon et la Chine. Ces pays ont pu rapidement mobiliser leurs agences pour planifier et mettre en œuvre des politiques cohérentes et multidimensionnelles afin de lutter contre la pandémie de COVID-19, contrairement à de nombreux pays d'Amérique du Nord et d'Europe. De même, les politiques de sensibilisation aux médias déjà bien établies dans les pays nordiques tels que la Finlande ont protégé les citoyens contre la consommation et la propagation de fausses informations.

Nous pensons donc qu'outre la liberté des médias, les gouvernements devraient s'efforcer de renforcer l'éducation aux médias auprès de leurs citoyens, ce qui devrait constituer une mesure de contre-surveillance contre les auteurs de fausses informations en temps de crise. Les établissements d'enseignement et les gouvernements devraient donner la priorité à l'éducation aux médias afin que les citoyens soient formés à suivre des informations authentiques et à faire preuve de discernement dans ce qu'ils regardent et lisent.

Les résultats de notre étude indiquent que la liberté économique, en tant que ressource institutionnelle, agit comme une capacité protectrice au niveau national qui peut offrir une résilience collective contre la propension aux fausses informations. Par conséquent, d'un point de vue politique, les gouvernements devraient entreprendre des efforts proactifs pour renforcer la perception de la liberté économique parmi leurs citoyens, à titre de mesure de préparation aux crises.

Enfin, nos résultats indiquent aux décideurs politiques que la propension à diffuser de fausses informations, en particulier en période de crise, peut constituer un défi pour les systèmes démocratiques. Il est donc urgent que les pays démocratiques mettent en place des mécanismes de contrôle et d'équilibre appropriés pour lutter contre la propagation de fausses informations par les partis politiques. Les pays doivent développer des systèmes politiquement neutres et fédérés afin de limiter la menace que représentent les fausses informations.

Une approche gouvernementale à plusieurs volets intégrant la sécurité sur Internet, une communication proactive avec les citoyens, une formation des citoyens à la culture numérique et aux médias, ainsi que les efforts nécessaires pour instaurer la confiance dans les institutions, pourrait peut-être empêcher les fausses informations d'alimenter davantage la peur et l'incertitude dans des situations de crise sans précédent telles que celle du COVID-19.

Une traduction assistée par LLM.

Sources

Article de Shirish C. Srivastava, basé sur son article de recherche intitulé “Impact of mobile connectivity and freedom on fake news propensity during the COVID-19 pandemic: a cross-country empirical examination”, co-écrit avec Anuragini Shirish de l'Institut Mines-Télécom Business School, Université Paris-Saclay, et Shalini Chandra de la SP Jain School of Global Management de Singapour, et publié en ligne dans l'European Journal of Information Systems en février 2021. Vous pouvez télécharger l'article de recherche complet ici.

Shirish Srivastava
L’auteur
Prof. Shirish Srivastava
Professeur - Systèmes d'Information et Gestion des Opérations

Les recherches du professeur Shirish C. Srivastava portent sur l’externalisation IT, les nouvelles technologies et la stratégie des systèmes d’information, l’IT dans le secteur public (e-gouvernement), ainsi que l’innovation IT dans les pays en développement. Il accompagne également des cadres...

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