Ce qu'Ormuz révèle : la transition écologique est devenue une question de sécurité
Trop chère, mauvaise pour la compétitivité, secondaire face aux urgences géopolitiques : les trois griefs adressés à la transition écologique viennent de se retourner en trois raisons de l'accélérer. Tout a basculé avec la fermeture d'un détroit.
François Gemenne, Professeur à HEC Paris et spécialiste de la géopolitique de l'environnement, en a fait la démonstration lors de l'Executive Education Day d’HEC le mois dernier.
Le monde avant Ormuz
Au printemps 2026, un détroit large d'une cinquantaine de kilomètres a rappelé au monde sa dépendance au pétrole. Ormuz ferme, le baril passe de 70 à 110 dollars. L'économie mondiale vacille. Jamais la dépendance aux fossiles n'avait paru aussi dangereuse, ni la transition aussi justifiée.
Pourtant, quelques semaines plus tôt encore, on entendait partout le discours inverse : elle coûtait trop cher, et le moment était mal choisi. Les gouvernements détricotaient ce qu'ils avaient bâti, la Commission européenne hésitait, les entreprises ne savaient plus quel cadre suivre. François Gemenne le résume ainsi : « la politique de la transition aujourd'hui est faite d'hésitation, d'effacement, de reculade, de zigzag ». Pour les dirigeants, le problème était opérationnel plutôt qu’idéologique : décarboner suppose des investissements lourds, amortis sur des années. Personne ne les engage sans savoir où ira la réglementation, et tant que le politique hésite, le plus rationnel est d'attendre.
Trois arguments validaient ce recul. Le premier étant le coût. Trop lourd pour les ménages, trop lourd pour les entreprises, trop lourd pour le budget de l'État, qui n'aurait plus les moyens de financer la transition. Le deuxième, la compétitivité. Alors que les États-Unis dérégulent et que la Chine subventionne ses filières, imposer une contrainte environnementale supplémentaire aux entreprises européennes reviendrait à leur attacher un boulet à la cheville. Le troisième argument est géopolitique. Avec la montée des tensions, l'Europe doit donner la priorité à la défense, à la sécurité, à la souveraineté – la transition attendra.
« Ces trois arguments sont parfaitement légitimes », concède François Gemenne. Sauf qu’ils ne résistent plus à la réalité d'Ormuz.
L'onde de choc
Les effets se diffusent déjà depuis le blocage du détroit. Le transport aérien a encaissé le premier choc : quand le carburant représente d'ordinaire un quart des coûts d'exploitation d'une compagnie, il en pèse désormais pour près de la moitié. Lufthansa et Transavia ont annoncé vouloir réduire leurs vols dans les semaines à venir. Aux États-Unis, la compagnie low-cost Frontier a fait faillite, incapable d'absorber la flambée des prix.
Dans plusieurs pays, des pans entiers de l'économie s'arrêtent pour préserver les réserves d'hydrocarbures : au Bangladesh, les universités sont fermées depuis bientôt deux mois ; en Inde et en Thaïlande, des hôtels et des restaurants ont baissé le rideau. En Europe, où nous ne percevons encore la crise qu'à travers les prix, la diffusion suit un ordre prévisible : d'abord l'essence à la pompe, puis les factures de gaz, enfin l'alimentation – car le soufre et l'ammoniac nécessaires aux engrais de synthèse transitent, eux aussi, par le détroit.
Gemenne donne la mesure de ce qui s'annonce. « En 1973, la production mondiale de pétrole avait baissé de 7 % et les prix avaient quadruplé. Aujourd'hui, la production a chuté de 90 %, et les prix n'ont même pas doublé. » Autrement dit, la marge de propagation reste large.
À cela s'ajoute une leçon géopolitique. L'Iran a fait plier la première armée mondiale en bloquant un détroit. Tous les pays côtiers en tirent désormais la même conclusion, et la liste des goulots potentiels, à commencer par le détroit de Béring, s'allonge. Le détroit d'Ormuz, jusqu'ici considéré comme un corridor maritime international, est devenu de facto une propriété iranienne. François Gemenne constate :
Alors même que les vols court-courriers européens étaient depuis des années la cible d'activistes, Donald Trump aura fait davantage pour réduire le trafic aérien en Europe que Jean-Marc Jancovici, Greta Thunberg et tous les activistes européens réunis.
Le paradoxe ne manque pas de sel, venant d'un président climatosceptique.
« Désormais, on a en matière énergétique deux types d'énergie : celles qui sont coincées dans le détroit d'Ormuz, et celles qui ne le sont pas », remarque le Professeur. D'un côté, le pétrole et le gaz, dont l'acheminement dépend d'une poignée de détroits qu'un État peut fermer du jour au lendemain. De l'autre, le solaire et l'éolien, qui se produisent là où on les consomme et qu'aucun blocus ne pourra intercepter. On n’oppose plus les énergies « propres » aux énergies « sales », mais les énergies vulnérables aux énergies que personne ne peut couper. Et tout l'argumentaire autour de la transition s'en trouve renversé : ce qu'on présentait comme un choix écologique devient une question de sécurité d'approvisionnement.
Trois raisons de freiner devenues trois raisons d'agir
« Les trois grandes raisons qui avaient poussé au backlash sont devenues les trois raisons qui aujourd'hui devraient nous pousser à accélérer », observe François Gemenne. Sur le coût d’abord : c’est précisément la dépendance aux énergies fossiles qui pèse aujourd’hui sur le pouvoir d'achat des ménages. « Il y a eu un pic spectaculaire des ventes de voitures électriques en France aux mois de mars et d’avril », constate-t-il.
Tous ces gens ne sont pas devenus écolos d'un coup. Ils ont fait le calcul, en voyant le litre d'essence à 2 euros, que l'équation économique jouait désormais en faveur de l'électrique.
Sur la compétitivité, l'argument disait : pour ne pas pénaliser nos entreprises, il faut alléger la contrainte environnementale, comme le font les États-Unis. Or, les États-Unis sont justement un contre-exemple. Aucun pays n'a dérégulé aussi loin : sortie de l'accord de Paris, démantèlement de l'Agence de protection de l'environnement, fermeture des laboratoires de recherche sur le climat… Et le résultat est sous nos yeux. Inflation et chômage en hausse, créations d'emplois et confiance des investisseurs en baisse : tous les voyants virent au rouge. « On ne peut pas dire que la dérégulation totale en matière environnementale ait dopé l'économie américaine. » La leçon vaut dans les deux sens : déréguler ne suffit pas à relancer une économie, et à l'inverse, la régulation environnementale n'est pas ce qui l'étouffe.
Sur la géopolitique enfin. L'argument voulait que l'on remette la transition à plus tard, le temps de régler les priorités de souveraineté. Sauf que la question énergétique est une question de souveraineté. La France importe chaque année pour environ 70 milliards d'euros d'énergies fossiles. Récemment, le gouvernement cherchait 44 milliards pour boucler son budget et finissait par tailler dans l'éducation, la culture ou le logement. Sans cette dépendance aux combustibles fossiles, l'instabilité politique des dernières années aurait peut-être été évitée. Plus brutal encore : le deal commercial conclu par la Commission européenne à la Maison-Blanche. Pour obtenir des États-Unis un taux de droits de douane de 15%, la Commission s'est engagée à acheter chaque année 250 milliards d'euros de produits énergétiques fossiles américains. « Le montant est irréaliste », reconnaît François Gemenne. Mais en liant accord commercial et achats d'énergie, l'Europe a cédé à Washington « une sorte de droit de regard sur sa politique énergétique ». Développer davantage le nucléaire ou le solaire de ce côté de l'Atlantique reviendrait à rompre le marché, au risque de nouvelles représailles tarifaires.
Pourquoi le discours climatique échoue
Si autant d'arguments convergent à présent en sa faveur, comment expliquer que la transition peine encore à s'imposer ? L'erreur initiale, dit Gemenne, a été de bâtir le discours sur deux piliers fragiles : la morale et la peur.
La morale culpabilise plus qu'elle n'agit, surtout quand l'émetteur du message paraît parler depuis « les beaux appartements aux derniers étages » des centres-villes. Tout le monde voudrait être écolo : « je connais peu de gens qui polluent pour le plaisir », rappelle Gemenne. Le problème n'est pas le vouloir, c'est le pouvoir, qui se heurte à des contraintes professionnelles, familiales, parfois culturelles, et toujours matérielles.
Le discours sur les risques de l'inaction ne tient pas mieux. Il associe la transition à de mauvaises nouvelles, et surtout, il bute sur une réalité physique. Par inertie du système climatique, les températures continueront de monter au moins jusqu'en 2050, quoi qu'on fasse. Le bénéfice climatique des actions menées aujourd'hui reste donc invisible.
Imaginez un régime amaigrissant draconien qui, chaque soir à la balance, vous ferait constater une prise de poids supplémentaire. Personne ne tient plus d'une semaine.
La démonstration la plus parlante, Gemenne la doit à un chauffeur de taxi parisien. La scène, dit-il, se rejoue presque à chaque course. À peine le métier de son passager connu, le chauffeur enchaîne les griefs contre l'écologie : le climat a toujours changé, et puis ces pistes cyclables qui paralysent Paris, « Hidalgo démission ». Gemenne détourne la conversation vers la voiture et le ton change du tout au tout. Éloge de la voiture électrique : reprises impeccables, habitacle silencieux et, surtout, des économies de carburant que le chauffeur chiffre avec gourmandise. Tout est là. L'action ne suit pas la conviction, mais l’intérêt. Le sceptique qui ne croit pas au réchauffement climatique a pris, sans même y penser, la décision qui réduit le plus son empreinte carbone.
Gemenne en tire sa thèse : on ne gagnera pas la transition en convainquant davantage, mais en réconciliant la préoccupation climatique avec l'intérêt immédiat – des ménages comme des entreprises. Présentée comme un sacrifice consenti pour la planète, la transition perd. Présentée comme un investissement qui aligne intérêt économique et indépendance énergétique, elle gagne.
Le « moment Kodak » de l'Europe
Pendant que l'Europe hésite, la Chine a tranché. Elle investit dans les énergies bas-carbone le double du montant engagé par tous les autres pays du monde réunis. Au premier semestre 2025, elle a installé 256 gigawatts de capacité solaire – le reste du monde, 124. Le cumul des deux équivaut, en six mois, à la puissance de l'ensemble des réacteurs nucléaires de la planète. Dès 2030, la production d'électricité solaire en Chine dépassera la consommation électrique totale des États-Unis. Intelligence artificielle comprise. « Le parti communiste chinois n'est pas devenu écolo la nuit dernière », réfute François Gemenne. Si la Chine investit, c'est qu'elle a compris que le siècle serait celui de l'électricité, et qu'elle entend en devenir la première puissance.
Le basculement énergétique est impossible à ignorer. Le solaire a connu l'an dernier une croissance de 43 % dans le monde, et plus de 40 % de l'électricité mondiale provient désormais de sources décarbonées, nucléaires et renouvelables. Dès 2033, le solaire deviendra la première source de production d'électricité de la planète.
Gemenne adresse un avertissement aux entreprises européennes, qu'il appelle le « moment Kodak ». On raconte que Kodak n'a pas vu venir le numérique. C'est faux. Ses ingénieurs ont conçu le tout premier appareil photo numérique, et sa direction avait préparé un plan d’investissement pour y adapter l’entreprise. C'est le conseil d'administration qui a refusé de financer la bascule, obnubilé par le court terme, persuadé que l'argentique avait encore de belles années et que le numérique passerait comme une mode. La suite, on la connaît. Voir le basculement ne sert à rien si l'on refuse d'y investir.
Il aura donc fallu une crise pétrolière pour faire entendre ce que des années de discours écologique n'avaient pas réussi à imposer. L'enjeu, désormais, est de mettre en place des politiques de décarbonation qui soient dans l'intérêt du climat, mais aussi dans l'intérêt immédiat de l'entreprise. « Si on parvient à réunir les deux, conclut Gemenne, on se donne le maximum de chances de regarder vers le 22e siècle. »
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