Dunkerque : au cœur du laboratoire français de la décarbonation industrielle
Comment l’industrie lourde peut-elle concilier compétitivité, souveraineté et décarbonation ? Pour répondre à cette question, 40 participants du certificat "Climate & Energy Transition" de HEC Paris se sont rendus à Dunkerque pour un voyage d'études de deux jours, les 18 et 19 mai. À travers les visites de sites industriels majeurs et des échanges avec des experts de premier plan, la promotion a découvert comment l’un des plus grands écosystèmes industriels et portuaires d’Europe se réinvente en un pôle de réindustrialisation verte et d'innovation bas-carbone.
Un territoire au cœur de la transition énergétique
Dunkerque est devenu l'un des territoires les plus stratégiques de France pour la décarbonation industrielle. Représentant environ 21 % des émissions de CO₂ industrielles françaises, le bassin industrialo-portuaire se positionne désormais comme un laboratoire de la réindustrialisation verte, associant industrie lourde, projets énergétiques bas-carbone et initiatives d'économie circulaire.
Pour les étudiants du certificat "Climate & Energy Transition" de HEC Paris, ce voyage d'études a offert une opportunité unique de se confronter directement aux réalités de cette transformation. Sur deux jours, ils ont visité des entreprises emblématiques telles qu'Aluminium Dunkerque, ArcelorMittal, Ecocem et le Terminal Méthanier de Dunkerque (Dunkerque LNG), tout en découvrant des initiatives locales comme DKarbonation et son projet ZIBaC ("Zones Industrielles Bas Carbone").
Ce déplacement s'est déroulé dans un contexte de dynamique internationale croissante autour de la responsabilité climatique. Au même moment, le 20 mai, l'Assemblée générale des Nations Unies adoptait une résolution largement soutenue exhortant les pays à respecter leurs obligations juridiques en matière de lutte contre le changement climatique, s'appuyant sur l'avis consultatif de 2025 de la Cour internationale de justice selon lequel la protection du climat est un devoir en vertu du droit international.
Dans ce contexte, le certificat "Climate & Energy Transition" vise à armer les futurs dirigeants d'une compréhension interdisciplinaire nécessaire pour naviguer entre les dimensions technologiques, industrielles et géopolitiques de la transition.
Découvrir l’ampleur de la transformation industrielle
L’un des aspects les plus marquants de ce voyage d'études a été la dimension hors norme des infrastructures industrielles visitées.
À Aluminium Dunkerque, les participants ont découvert la plus grande usine de production d'aluminium d’Europe occidentale, après la Norvège. Produisant de l'aluminium primaire utilisé dans l'automobile, les énergies renouvelables, les batteries et les transports, ce site consomme à lui seul environ 1 % de la production d'électricité de la France. Pourtant, l'entreprise se positionne également comme un acteur à plus faible empreinte carbone au sein d'une industrie mondiale fortement émettrice. Grâce au mix électrique français et à son efficacité opérationnelle, ses émissions sont quatre fois inférieures à la moyenne mondiale du secteur.
Les étudiants ont également visité le terminal méthanier de Dunkerque, une infrastructure énergétique européenne capable de couvrir environ 20 % de la consommation annuelle de gaz de la France et de la Belgique. La taille immense de ses réservoirs de stockage et de ses installations de regazéification a mis en évidence la complexité de garantir la sécurité énergétique tout en préparant les transitions futures et le déploiement d'un réseau de distribution de CO₂.
Chez ArcelorMittal Dunkerque, les étudiants ont découvert l’un des plus grands sites de production d’acier d’Europe. La visite a rendu palpable l’immense défi de décarbonation auquel est confronté le secteur de la sidérurgie, où la production d’une tonne d’acier émet encore environ 1,5 tonne de CO₂ en raison de l’utilisation continue du charbon dans les hauts-fourneaux. Les étudiants ont découvert le tout nouveau plan d’investissement du groupe, s’élevant à 1,3 milliard d’euros, destiné à basculer progressivement vers des fours à arc électrique et une utilisation accrue d’acier recyclé et d’hydrogène vert.
Innovation, économie circulaire et technologies bas-carbone
Au-delà de l'industrie lourde, ce voyage d'études a également mis en lumière la manière dont l'innovation et les modèles d'économie circulaire réorganisent les processus industriels.
Chez Ecocem, les participants ont découvert comment l'un des secteurs les plus émetteurs de carbone au monde — la production de ciment — peut être radicalement transformé. L'entreprise a mis au point des technologies de fabrication de ciment à faible empreinte carbone qui réduisent considérablement l'utilisation de clinker, principale source d'émissions dans la production de ciment traditionnel. Grâce à plus de 70 millions d'euros investis dans la recherche et le développement, la technologie ACT d'Ecocem associe des scories issues de la production d'acier à du calcaire ultrafin, tout en respectant les mêmes normes et méthodes de construction que le béton traditionnel.
Les étudiants ont également exploré des projets locaux d’innovation à l’image d’Urbanloop, une solution de mobilité autonome à faible consommation d'énergie conçue pour repenser le transport urbain grâce à de légères capsules électriques sur rails. Par ailleurs, des présentations sur le programme DKarbonation ont illustré la manière dont les acteurs industriels peuvent coopérer autour d’infrastructures partagées et de solutions collectives bas-carbone dans le cadre du dispositif ZIBaC.
Les derniers échanges se sont concentrés sur le projet de centrale nucléaire EPR2 à Gravelines, où EDF prévoit de construire des réacteurs nucléaires de nouvelle génération dans le cadre de la stratégie énergétique bas-carbone à long terme de la France. Ce projet a mis en lumière une autre leçon clé de ce voyage d’études : la transition exigera non seulement de l’innovation technologique, mais aussi de nouvelles compétences, des investissements massifs dans les infrastructures et une planification industrielle à long terme.
Une nouvelle perspective pour les futurs dirigeants
Pour de nombreux étudiants, ce voyage d'études a profondément modifié leur perception tant de la ville de Dunkerque que des carrières industrielles.
Fernando J. Díaz López, directeur exécutif du HEC Paris Climate & Earth Center et auteur principal du septième rapport d'évaluation du GIEC (AR7), a souligné l'importance de plonger directement les étudiants dans les réalités de la transformation industrielle : "Nos étudiants ont été confrontés à la réalité de la transition industrielle grâce à une immersion directe au sein d'entreprises et d'infrastructures qui transforment activement Dunkerque en un pôle d'économie circulaire et de décarbonation. Du ciment bas-carbone et de l'acier recyclé jusqu'à l'électrification, aux projets de captage du carbone et aux initiatives de mobilité durable, ils ont pu observer par eux-mêmes comment les acteurs industriels, les pouvoirs publics et les écosystèmes d'innovation collaborent pour bâtir de nouveaux modèles de compétitivité et de durabilité."
Plusieurs étudiants ont avoué qu'ils n'auraient jamais imaginé visiter Dunkerque auparavant. Pourtant, ils en sont repartis profondément impressionnés par l'ambition, l'énergie et le dynamisme de ce territoire. Plus important encore, ils ont découvert des secteurs et des métiers qui sont rarement mis en avant dans les cursus traditionnels des écoles de commerce, alors qu'ils sont pourtant au cœur des enjeux climatiques.
Alors que de nombreux étudiants s'apprêtent à être diplômés dans deux semaines, ce voyage d'études a également révélé l'ampleur des opportunités qui émergent de la transition. La décarbonation industrielle n'est pas seulement une nécessité environnementale — elle crée déjà des écosystèmes entiers d'innovation, d'emploi et d'impact.
Cette expérience a renforcé l'un des messages centraux du certificat "Climate & Energy Transition", rappelé par François Gemenne, directeur académique du Master Sustainability and Social Innovation de HEC Paris et auteur principal du sixième rapport d'évaluation du GIEC (AR6) : "Les solutions au changement climatique existent déjà, mais leur mise en œuvre exige une pensée systémique, de la collaboration et des dirigeants capables de naviguer dans la complexité technologique, économique et géopolitique."
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