Malgré la popularité croissante des fonds environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), leur impact sur la réduction des externalités négatives, telles que les émissions de gaz à effet de serre, risque d'être limité sans une approche stratégique. Dans notre étude, intitulée “Responsible Finance: How to Optimize Impact”, à paraître dans la Review of Financial Studies, nous démontrons que les capitaux investis peuvent influencer le comportement des entreprises les plus polluantes et ainsi favoriser un changement positif pour la planète.
Chaque jour, des milliers d'entreprises interagissent avec des employés, des fournisseurs et des clients du monde entier. Mais leurs activités peuvent aussi avoir des répercussions indirectes sur d'autres personnes — qui n’ont ni été consultés ni donné leur accord — parfois de manière négative. Ces effets dits externalités négatives de l’activité économique incluent, par exemple, la contribution au réchauffement climatique par les émissions de gaz à effet de serre.
Les externalités négatives générées par les entreprises sont un thème récurrent des débats politiques. La solution économique traditionnelle à ce problème est la réglementation. On peut citer en exemple les systèmes de plafonnement et d'échange de quotas d'émission, qui permettent aux entreprises de polluer en quantité déterminée pendant une période fixe ou de vendre leurs quotas à une autre entreprise. Autre exemple : la taxation des activités génératrices d'émissions de CO2. Toutefois, la mise en place de ces processus peut s'avérer complexe et lente, et même lorsqu'ils sont en place, leurs résultats sont souvent variables.
Limiter les mauvaises performances environnementales via un financement ciblé
Les investisseurs qui souhaitent contribuer à réduire l'impact négatif de l'activité économique peuvent choisir de placer leur argent dans des fonds qui utilisent des critères ESG pour déterminer les entreprises dans lesquelles ils souhaitent investir.
Ces fonds d'investissement ESG prennent en compte la performance environnementale des entreprises. Ces dernières peuvent obtenir de meilleurs scores ESG en réduisant leurs émissions de CO2. De nombreuses entreprises « vertes » affichant d'excellents scores ont mis en place des procédures opérationnelles leur permettant de réduire drastiquement leurs émissions.
Si nous voulons réduire davantage les émissions – un objectif politique affiché de l’Union européenne –, nous devons examiner le fonctionnement et les limites des mécanismes d’investissement fondés sur les critères ESG. À première vue, un investisseur soucieux de l’environnement pourrait penser qu’investir uniquement dans des entreprises écoresponsables à faible empreinte carbone constitue une approche raisonnable.
Quelles sont les intentions des fonds et des investisseurs ?
Il est important de préciser qu'un fonds d'investissement socialement responsable, comme tout autre fonds d'investissement, a pour principal objectif de lever des fonds auprès de ses investisseurs. Ces fonds perçoivent des frais et réalisent des bénéfices. À proprement parler, leur activité ne vise pas à réduire les émissions de CO2.
Les investisseurs individuels ont également leurs propres préoccupations et motivations. Si tous les investisseurs se soucient de la performance financière de leurs portefeuilles, certains peuvent également vouloir « faire ce qui est juste » pour l'environnement ou la société. En particulier, les investisseurs dits « alignés sur leurs valeurs » (en anglais : value-alignment investors) peuvent veiller à ce que leur argent ne soit pas utilisé par des entreprises générant des externalités négatives. Ils peuvent être moins préoccupés par l'impact réel de leurs actions sur la réduction de ces externalités, ou tout simplement ne pas en être conscients.
L’investissement ESG peut-il faire baisser les émissions de CO2 ?
Les fonds d'investissement ESG qui investissent exclusivement dans des entreprises vertes attireront les investisseurs « aux valeurs alignées » (en anglais, value-alignement investors). Ces fonds continueront d'investir uniquement dans des entreprises vertes, car c'est ce que souhaitent ces investisseurs. Tout le monde y trouve son compte, mais nos recherches montrent que leurs actions pourraient n'avoir que peu ou pas d'impact sur les émissions de CO2.
Pourquoi ? Les entreprises vertes le sont déjà, et y investir davantage ne les rendra que rarement plus écologiques. Par conséquent, investir dans des entreprises qui, par exemple, émettent déjà très peu de CO2 n'a pas un impact particulièrement significatif. Quant aux entreprises polluantes, elles seront simplement rachetées par d'autres investisseurs et continueront de polluer comme d'habitude.
Il peut y avoir des exceptions à cet effet. Par exemple, on peut imaginer un cas où les fonds disponibles pour l'investissement dans les secteurs verts est supérieur au montant total d'argent nécessaire à ces secteurs, tandis que le reste du capital disponible dans l’économie ne suffit pas à financer l’ensemble des entreprises des secteurs polluants. Ainsi, après avoir investi dans toutes les entreprises vertes existantes, un fonds d'investissement suffisamment important disposerait encore de ressources pour investir dans la création de nouvelles entreprises vertes. Les secteurs verts se développeraient, tandis que le financement des entreprises polluantes diminuerait. Si cela pourrait réduire les émissions de CO2, cela aurait un effet pervers sur les rendements financiers. La concurrence entre les entreprises vertes s'intensifierait et leur rentabilité baisserait.
Au contraire, la rentabilité des entreprises polluantes augmente à mesure que leur nombre diminue. Par conséquent, les fonds composés d'entreprises du secteur vert afficheront des performances financières inférieures à celles des fonds plus classiques. De ce fait, seuls de faibles volumes de capitaux seront investis dans les fonds ESG, qui n'atteindront pas la taille critique nécessaire pour avoir un impact significatif sur les émissions.
Une solution moins intuitive pour renforcer l'impact des investissements ESG
De façon surprenante, nous avons démontré qu'une approche alternative consiste à investir dans les entreprises polluantes. L'essentiel est toutefois de le faire sous certaines conditions, exigeant notamment que ces entreprises réduisent leurs émissions pour bénéficier du financement. Selon nos recherches, cette stratégie est généralement plus efficace pour réduire les émissions de CO2 que d'investir le même montant dans des entreprises déjà respectueuses de l'environnement.
Le capital d’investissement s’avère être un levier puissant pour influencer et modifier le comportement des entreprises polluantes.
Cette approche présente toutefois des faiblesses. Premièrement, un fonds ESG ne peut attirer de capitaux d'investisseurs aux valeurs alignées en investissant dans des entreprises polluantes. Deuxièmement, cette approche peut s'avérer impossible dans certaines circonstances. Par exemple, dans un secteur où les capitaux disponibles abondent, ces entreprises polluantes peuvent trouver des financements suffisants auprès d'investisseurs peu sensibles à la performance environnementale. Dans de tels cas, les investisseurs plus responsables n'auront que peu ou pas d'influence directe.
Étendre l'effet de levier tout au long de la chaîne d'approvisionnement
L'une de nos principales conclusions concerne la situation décrite précédemment, où un secteur polluant dispose de liquidités abondantes. Dans ce cas, les entreprises polluantes, qui peuvent facilement obtenir des financements sans avoir à se conformer aux exigences environnementales, comptent néanmoins parmi leurs clients des entreprises opérant dans des secteurs confrontés à des difficultés de trésorerie. Ces clients industriels auront besoin de capitaux. Un fonds ESG peut alors avoir un impact en investissant dans ces clients industriels, les obligeant à s'engager à ne travailler qu'avec des fournisseurs du secteur polluant qui réduisent leurs émissions. Les entreprises polluantes sont désormais contraintes d'adopter des pratiques plus écologiques, non pas par besoin de financement, mais sous peine de perdre leurs clients.
Nos recherches montrent que les investisseurs consciencieux peuvent exercer une pression efficace sur les entreprises appartenant à des minorités, en ciblant les maillons de la chaîne d'approvisionnement qui reçoivent moins d'investissements.
Une chaîne d'approvisionnement est composée de maillons distincts, chacun représentant une ou plusieurs entreprises d'un secteur ou sous-secteur spécifique. Nos recherches montrent qu'en ciblant les maillons de la chaîne qui bénéficient de moins d'investissements, les investisseurs responsables peuvent exercer une pression efficace, même à distance, sur les entreprises aux pratiques douteuses situées ailleurs dans la chaîne.
Ainsi, investir dans les secteurs verts tout en exigeant des bénéficiaires de capitaux qu'ils choisissent leurs fournisseurs parmi les moins polluants pourrait être le meilleur moyen d'attirer les capitaux d'investisseurs aux valeurs alignées, de réduire les émissions de CO2 et de le faire sans sacrifier une part trop importante des rendements financiers.
Conclusion : Nous examinons la performance financière et non financière de trois stratégies d'investissement pour les fonds socialement responsables : l'exclusion, l'investissement de "Scope 1" et l'investissement de "Scope 3".
Exclusion : L’exclusion des secteurs polluants du portefeuille du fonds n’a d’impact que si la taille de ce dernier est suffisamment importante. Cet impact est obtenu avec un portefeuille à faible empreinte écologique, mais au prix d’une détérioration substantielle de la performance financière du fonds.
Scope 1 : Même un petit fonds peut avoir un impact si le secteur polluant est soumis à des frictions sur les marchés financiers, en investissant uniquement dans des entreprises qui s’engagent à réduire leurs émissions. Cet impact s’accompagne d’une détérioration minimale de la performance financière du fonds, mais est obtenu grâce à un portefeuille à forte empreinte environnementale.
Scope 3 : En investissant dans des entreprises du secteur propre qui s’engagent à ne travailler qu’avec des fournisseurs du secteur polluant ayant réduit leurs émissions, même un petit fonds peut avoir un impact si le secteur propre est soumis à des frictions sur les marchés financiers. Cet impact est obtenu avec un portefeuille à faible empreinte écologique et avec une détérioration minimale de la performance financière du fonds.
Avantages et inconvénients
Investissement de Scope 1
Avantages :
- Même un petit fonds peut avoir un impact si le secteur polluant est soumis à des frictions sur les marchés financiers.
- Ses performances financières sont comparables à celles des fonds standards.
Inconvénients :
- La forte présence du fonds dans le portefeuille le rend peu attrayant pour les investisseurs aux valeurs alignées.
- La mise en œuvre nécessite le suivi des émissions de Scope 1.
Investissement de Scope 3
Avantages :
- Même un petit fonds peut avoir un impact si le secteur propre est soumis à des frictions sur les marchés financiers.
- Ses performances financières sont comparables à celles des fonds standards.
- Une faible empreinte carbone du portefeuille rend le fonds attrayant pour les investisseurs aux valeurs alignées.
Inconvénients :
- Pourrait avoir moins d'impact que l'investissement de Scope 1.
- La mise en œuvre nécessite le suivi des émissions de Scope 3.
Stratégie de l'exclusion
Avantages :
- Facile à mettre en oeuvre.
- Une faible empreinte carbone du portefeuille rend le fonds attrayant pour les investisseurs aux valeurs alignées.
Inconvénients :
- Soit elle n'a aucun impact, soit elle a un impact mais génère des performances financières nettement inférieures à celles des fonds standards.
Les stratégies de Scope 1 et Scope 3 peuvent toutes deux avoir un impact avec une détérioration minimale des performances financières, mais chacune a ses avantages et ses inconvénients.
En résumé, nous proposons que les fonds ESG privilégient les investissements dans les zones où la concurrence pour le financement est forte. En imposant des restrictions aux fournisseurs et aux clients, ils peuvent influencer les entreprises qui ne sont pas directement financées par des capitaux responsables.
Methodology
À l'aide d'un modèle d'équilibre général, nous avons analysé la stratégie d'un fonds ESG visant à maximiser le bien-être social. Nous avons démontré que, même en présence de contraintes de trésorerie sur les marchés de capitaux, le fonds ESG peut lever des actifs et améliorer le bien-être social, bien que tous les agents agissent dans leur propre intérêt. Nous avons déterminé la politique optimale du fonds en termes de répartition sectorielle et de limites de pollution imposées aux entreprises de son portefeuille.
Applications
Les fonds ESG devraient privilégier les investissements dans les zones où la concurrence pour le financement est forte. En imposant des restrictions aux fournisseurs et aux clients des entreprises dans lesquelles ils investissent, ces fonds peuvent influencer les entreprises où les externalités négatives sont particulièrement marquées, qu'elles reçoivent ou non des capitaux ESG.
À lire sur The Conversation France : "Comment l’investissement socialement responsable peut-il entraîner des changements positifs pour la planète ?"
Sources
Based on an interview with HEC Paris' Finance Professor Stefano Lovo about his paper, “Socially Responsible Finance: How to Optimize Impact,” co-written with Professor Augustin Landier (HEC Paris), forthcoming in the Review of Financial Studies (already available on SSRN here).