- Le règlement de World Athletics crée de nouvelles catégories de discrimination, au-delà des définitions existantes d'intersexuation et de transidentité.
- L'affaire Semenya révèle quatre interprétations juridiques distinctes, chacune comportant des contradictions éthiques.
- Les données scientifiques sur la testostérone et la performance restent imparfaites et controversées.
- La suppression forcée de la testostérone provoque des souffrances physiques et porte atteinte à la dignité des athlètes.
Alors que le monde entier avait les yeux rivés sur les Jeux olympiques de Tokyo, Caster Semenya, l'une des championnes les plus emblématiques d'Afrique du Sud, était absente. Elle était interdite de défendre son titre du 800 mètres en raison d'un nouveau règlement de World Athletics visant les femmes présentant un taux de testostérone naturellement élevé.
Un podcast a exploré les dimensions juridiques, sociologiques et éthiques de cette affaire, qui remet en question les définitions du genre, de l'équité et des droits humains dans le sport international.
Pourquoi l’affaire Semenya redéfinit les liens entre le droit et la biologie
L'étude de Matteo Winkler, co-écrite avec Giovanna Gilleri de l'Institut universitaire européen, analyse l'intégralité du parcours juridique de l'affaire Semenya contre l'IAAF (devenue World Athletics). Elle déconstruit les discours juridiques et médiatiques qui ont façonné cette affaire et enrichit la recherche sur l'identité de genre, la sexualité et la manière dont les systèmes juridiques appliquent des règles au corps.
Le sport est une métaphore puissante pour comprendre la relation entre le droit et le corps humain. Cette affaire est particulièrement révélatrice car Semenya n'était ni transgenre ni intersexe au sens juridique du terme, et pourtant, elle a été soumise à une réglementation du simple fait de ses caractéristiques physiques naturelles.
Comment l'identité de genre est devenue un champ de bataille
La décision Semenya soulève quatre problématiques qui influenceront probablement les futurs litiges sportifs et juridiques. La première concerne l'identité : le tribunal a insisté sur le fait qu'il ne se prononçait pas sur le genre de Semenya, mais sur son éligibilité en fonction de son taux de testostérone. Or, cette distinction ne résiste pas à l'analyse, puisque l'éligibilité de Semenya est précisément déterminée par l'interprétation de sa biologie au regard des normes de genre.
Cette contradiction est au cœur de la confusion – et de l'injustice – qui caractérisent cette affaire. La deuxième problématique porte sur la testostérone. World Athletics et le Tribunal arbitral du sport se sont appuyés sur des études suggérant que la testostérone prédit la performance athlétique. Mais nous avons constaté que ces études présentaient des failles méthodologiques et que des preuves contraires existent. Le fondement scientifique de cette politique est bien plus fragile que ne le laisse entendre la décision.
Pourquoi la suppression hormonale forcée est une question de droits de l'homme
Le troisième argument concerne la prétendue innocuité de la suppression hormonale. Nous soutenons que le traitement imposé à des athlètes comme Semenya leur cause des souffrances physiques et porte atteinte à leur dignité.
Lorsqu'une athlète est contrainte de concourir avec un corps qui ne répond plus à ses efforts, ses capacités athlétiques sont neutralisées. Le tribunal a considéré ce protocole comme un simple ajustement ; or, il est perçu comme une violation éthique. On ne devrait pas exiger des athlètes qu'ils se blessent pour se conformer à des catégories juridiques artificielles. Le dernier argument prétend que de telles règles protègent le sport féminin. Cet argument présuppose qu'exclure des femmes comme Semenya rétablit l'égalité des chances.
Il soulève également la question suivante : à quel prix la société protège-t-elle la majorité des femmes en excluant une minorité en raison de sa biologie ? Il ne s'agit pas d'inclusion, mais d'une forme d'exclusion déguisée en équité.
Pourquoi cette affaire fait écho aux préjugés coloniaux et raciaux
L’affaire Semenya s’inscrit dans une longue histoire de la façon dont les corps des populations du Sud ont été scrutés et déshumanisés. On peut comparer son traitement à celui de Saartjie Baartman, une Sud-Africaine exhibée et disséquée en Europe au XIXe siècle. Le corps de Baartman fut étudié, conservé et exposé.
Semenya a subi une version moderne de cette violence : son corps disséqué par la réglementation, sa dignité remise en question devant les tribunaux et dans le débat public. Les sociétés occidentales continuent d’exotiser et de craindre les corps qui ne correspondent pas à leurs normes. La fascination pour l’apparence, la musculature et les performances de Semenya reflète des angoisses profondément ancrées concernant la race, le genre et la domination. Comme nous le soutenons dans notre article, le corps noir est trop souvent représenté comme dangereux ou surhumain – à la fois craint et fétichisé. Le sport devient simplement un autre théâtre où se manifestent ces dynamiques.
Méthodologie
L’article « Athlètes, corps et règles : comprendre l’affaire Caster Semenya », coécrit avec la Dre Giovanna Gilleri, a été accepté pour publication dans le Journal of Law, Medicine & Ethics. Nous avons mené une analyse juridique et sociologique de l’affaire Caster Semenya, en nous appuyant sur les dossiers judiciaires, les publications scientifiques et la théorie du genre afin d’identifier quatre récits dominants dans la prise de décision réglementaire.
Applications
Cette recherche a des implications pour les juristes, les défenseurs des droits humains, les instances de régulation sportive et les décideurs politiques. Nous proposons un cadre d’analyse permettant d’évaluer comment les présupposés sexistes et racialisés façonnent les règles d’admissibilité dans le sport. Les réglementations futures devraient privilégier l’équité sans sacrifier l’autonomie corporelle ni renforcer les héritages coloniaux.
Sources
Basé sur l'article “The Uncertain Promise of Human Rights in Sports: Understanding the Caster Semenya Case,” de Matteo Winkler et Giovanna Gilleri.