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big blocks of global maps suspended and moving like in an exhibition

©HEC Paris 2026 - Olivia Lopez - Illustration generated by Midjourney

Les dirigeants peuvent-ils encore s’appuyer sur l’ancien modèle global ? Les dirigeants peuvent-ils encore s’appuyer sur l’ancien modèle global ?

Alors que la mondialisation se fragmente en nouvelles alliances et en blocs mouvants, les dirigeants doivent repenser les risques, les opportunités et leurs alignements. Pourquoi la carte mentale de la mondialisation ne tient-elle jamais en place ?

10 minutes
L’essentiel
  • “BRIC” est né comme acronyme d’investissement avant de devenir un bloc politique contestant la gouvernance dominée par l’Occident.
  • L’émergence du « T25 » révèle un monde davantage structuré par les transactions que par les convictions.
  • Les dynamiques régionales, comme l’engagement du Golfe en Afrique, redessinent la géographie mondiale au-delà des alliances traditionnelles.
  • La carte cognitive de la mondialisation n’est plus bipolaire : les dirigeants doivent naviguer dans la volatilité sans blocs clairement définis. 

Il y eut les pays BRIC et il y eut le G20. Aujourd’hui, The Economist parle du T25. Les étiquettes qui structuraient autrefois la réalité mondiale expirent les unes après les autres. Les cartes mentales qui ont guidé les stratégies pendant des décennies (G7 contre marchés émergents, Occident contre Orient) ne correspondent plus au terrain. Les anciennes catégories se dissolvent plus vite que les nouvelles ne se forment.

L’arc allant de la Méditerranée au Golfe puis à l’Inde en est une illustration frappante. Il n’a pas de nom — et c’est précisément là le problème. Comment les dirigeants peuvent-ils naviguer lorsque la carte ne cesse d’être redessinée ?

De l’acronyme financier au bloc politique

Le 11 septembre 2001, alors que les tours jumelles brûlaient, Jim O’Neill, alors économiste en chef chez Goldman Sachs, parvint à une conclusion qui allait transformer la manière dont les investisseurs comprenaient le monde : la mondialisation ne serait plus synonyme d’américanisation du monde.

Il analysa les chiffres des marchés émergents. Le constat était simple sur le plan arithmétique : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine affichaient des taux de croissance supérieurs à ceux du G7. Le centre de gravité de la mondialisation allait inévitablement se déplacer. Ces quatre pays deviendraient des moteurs essentiels de la demande mondiale, des flux de capitaux et de la transformation de la gouvernance économique internationale.

Il fallait un raccourci. L’un des acronymes les plus célèbres du siècle était né : BRIC.

Le terme visait à décrire un phénomène économique — une croissance rapide provenant de la partie non occidentale du globe. Mais ces quatre lettres allaient aussi transformer la manière dont investisseurs, décideurs publics et stratèges percevaient l’évolution des rapports de puissance : l’économie, comme souvent, entraînait la politique dans son sillage.

Pour progresser, concluait O’Neill, la mondialisation devait s’ouvrir aux populations non occidentales et dépasser les « structures et croyances sociales et philosophiques dominantes américaines ». Dans cette lecture, la politique ne faisait que réagir aux transformations économiques. La dynamique semblait inexorable : le moment unipolaire américain toucherait nécessairement à sa fin.

BRIC contre G20 : la crise des forums globaux

La récession de 2008 mit cette logique à l’épreuve. La crise révéla les limites des forums existants : le G7 avait perdu en légitimité et peinait à répondre à un choc d’une telle ampleur.

Quelques mois après la faillite de Lehman Brothers en 2008, le G20 s’imposa comme forum de référence, ses membres représentant 90 % de l’économie mondiale. La gouvernance mondiale changeait de visage, reconnaissant le poids des puissances émergentes.

Quelques mois après la faillite de Lehman Brothers en 2008, le G20 s’imposa comme forum de référence, ses membres représentant 90 % de l’économie mondiale.
Jeremy Ghez
Jeremy Ghez

Pourtant, cette consécration du G20 s’avéra fragile. En juin 2009, presque simultanément au sommet de Londres qui consacrait la primauté du G20, le premier sommet des BRIC se tint à Iekaterinbourg. L’acronyme n’était plus seulement une catégorie de portefeuille pour investisseurs : il devenait une plateforme politique.

Des pays initialement regroupés pour leurs trajectoires de croissance coordonnaient désormais leurs positions comme un bloc, affirmant une alternative aux institutions dominées par l’Occident. L’engagement des pays non occidentaux dans la mondialisation prenait une dimension politique que la seule logique économique ne suffisait plus à expliquer.

Nommer ce groupe transforma la manière de penser. Commentant l’influence de l’acronyme BRIC, Gillian Tett, du Financial Times, observa que Jim O’Neill avait redessiné « la carte cognitive des décideurs, les aidant à formuler un déplacement fondamental de l’influence loin du monde occidental ». L’étiquette ne décrivait pas seulement une nouvelle réalité mondiale : elle la façonnait. Elle suggérait une fracture Est-Ouest qui semblait tout clarifier.

La suite allait profondément brouiller cette lecture binaire.

Au-delà des BRIC : l’essor du T25

Le langage transactionnel qui caractérise désormais les relations internationales s’accommode d’un éventail bien plus large de pays que les puissances classiques ne l’avaient envisagé.

The Economist évoque ainsi le « T25 » : vingt-cinq grandes économies non alignées représentant 45 % de la population mondiale et 18 % de l’économie globale — une catégorie souple plutôt qu’une institution formelle. Ces pays n’ont pas imposé de sanctions à la Russie après l’invasion de l’Ukraine et cherchent à rester neutres dans les tensions entre les États-Unis et la Chine.

Leur « pragmatisme sans états d’âme », selon l’hebdomadaire britannique, tient au fait qu’ils ne dépendent plus exclusivement de l’Occident. 

L’Inde accorde une importance considérable aux garanties de sécurité américaines, notamment dans le cadre du Quad (qui réunit l’Inde, les États-Unis, l’Australie et le Japon). Cela n’empêche pas New Delhi de commercer avec la Russie ou de rechercher le dialogue avec Pékin, son rival régional. L’Inde réinvente ainsi le non-alignement qui marquait déjà sa diplomatie au siècle précédent.

L’Arabie saoudite, malgré une relation historique parfois tumultueuse avec Washington depuis le début du siècle, a cherché des alliés à l’Est — la Chine en premier lieu — tout en demeurant un acteur clé des préoccupations stratégiques occidentales, du Moyen-Orient à l’Ukraine.

Plutôt que de se déliter, ces relations deviennent fluides, dans des configurations que les anciennes catégories ne parviennent plus à saisir. Une nouvelle carte cognitive s’impose.

De la Méditerranée à l’Inde : une région sans nom

Cette confusion cartographique ne se limite pas aux forums globaux. Elle façonne désormais les dynamiques régionales et les contours mêmes de la mondialisation.

Considérons l’arc allant de la Méditerranée au Golfe.

La récente décision d’Israël de reconnaître le Somaliland a fragmenté la carte d’une manière à la fois prévisible et inédite, touchant un littoral stratégique surplombant le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des passages maritimes les plus fréquentés entre l’Europe et l’Asie.

Les fractures ne suivent pas les lignes traditionnelles. Le Maroc, les Émirats arabes unis et Bahreïn — partenaires majeurs d’Israël dans le cadre des Accords d’Abraham — n’ont pas publiquement désavoué cette reconnaissance. À l’inverse, l’Arabie saoudite, le Qatar et d’autres États du Golfe et du monde arabe l’ont explicitement condamnée comme une violation de la souveraineté somalienne et un précédent dangereux pour les mouvements sécessionnistes.

Aucune variable politique ou ethnique unique ne permet d’expliquer ces alignements.

Une nouvelle vision de la géographie transforme le calcul stratégique des acteurs régionaux. Une lecture politique plus pertinente de la région s’étend désormais de la Grèce à la Corne de l’Afrique, de la Méditerranée à l’Iran, voire jusqu’à l’Inde.

Les capitales du Golfe projettent depuis une décennie puissance, capitaux et partenariats sécuritaires le long de cet arc, des ports et bases en mer Rouge aux investissements d’infrastructures reliant plus étroitement la péninsule Arabique au nord-est africain. Pour l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs, cet espace constitue de plus en plus un système stratégique centré sur le Golfe, où mer Rouge, mer d’Arabie et Méditerranée orientale sont étroitement connectées.

Pourquoi une nouvelle carte cognitive est indispensable

Cette géographie émergente inclut à la fois des puissances occidentales et non occidentales. La région dispose d’une nouvelle architecture stratégique. Elle n’a pas encore de nouveau nom.

Or les noms façonnent la manière dont nous pensons.

La carte cognitive de la mondialisation continue de se redessiner, exposant les dirigeants qui s’accrochent aux acronymes d’hier au risque de mal interpréter les zones de volatilité et les sources d’opportunités d’aujourd’hui.

Dans un monde sans blocs clairs, la compétence stratégique clé n’est plus l’alignement, mais l’agilité.

Une traduction assistée par un LLM. 

L’auteur
Prof. Jeremy Ghez
Professeur associé (voie Enseignement) - Economie et Sciences de la décision

Jérémy Ghez est professeur d’Économie et d’Affaires internationales à HEC Paris. Ses recherches portent sur la géopolitique, l’environnement global des affaires, la prospective stratégique et l’analyse des systèmes. Il est reconnu comme expert de la politique américaine et de l’économie des États...

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