Genomines : l’avenir de la production de nickel
Genomines, startup deeptech issue du programme CDL-Paris, lève 45 millions de dollars en série A pour passer du laboratoire à la production à grande échelle. En misant sur la biotechnologie pour extraire des métaux d’origine végétale, elle pourrait bien révolutionner l’industrie minière et les batteries de demain. Plongeons dans l’univers de cette startup pionnière.
Dr Dali Rashid and Fabien Koutchekian, co-founders of Genomines
Genomines : exploiter la puissance de la nature
La startup deeptech Genomines, fondée par Fabien Koutchekian et Dr. Dali Rashid, utilise des plantes génétiquement améliorées pour extraire des métaux essentiels, comme le nickel, directement du sol. Leur solution offre une alternative innovante aux méthodes minières traditionnelles, souvent lentes, coûteuses et néfastes pour l’environnement. Comme l’explique Fabien Koutchekian : « Genomines permet une production de métal décentralisée, plus compétitive et plus éco-responsable que celle de l’industrie minière. Surtout, c’est une technologie qui rend la production plus modulaire. » En effet, l’entreprise présente des CAPEX* unitaires bien inférieurs à ceux des projets miniers classiques.
D’ici 2030, Genomines vise une production annuelle de 150 000 tonnes de bio-nickel, de quoi alimenter les batteries de trois millions de voitures électriques.
Ses clients actuels incluent déjà des géants de l’automobile tels que Hyundai et Jaguar Land Rover, et des partenariats sont en cours pour transformer le précipité mixte d’hydroxyde (MHP) en sulfate de nickel hexahydraté (NSH), destiné à la fabrication de précurseurs de batteries.
Comment tout cela fonctionne-t-il ? Direction leur laboratoire.
*Le CAPEX (Capital Expenditure) ou dépense en capital en français, représente l’investissement d’une entreprise en immobilisations ou en équipements nécessaires à sa croissance ou à sa modernisation.
Genomines produit du nickel grâce à la phytominéralisation. Le processus débute par la culture de plantes spécifiques de la famille des Astéracées, dites hyperaccumulatrices, capables d’absorber naturellement les ions métalliques dans les sols riches en nickel (généralement toxiques pour d’autres cultures). Le métal est ensuite transporté et stocké dans les vacuoles des cellules foliaires, atteignant jusqu’à 7,6 % de la biomasse totale de la plante.
Pour maximiser l’efficacité, Genomines a amélioré ces plantes vivaces (qui peuvent vivre jusqu’à 15 ans après la plantation) en augmentant leur taille et en développant un microbiome ciblé dans le sol. Les plantes sont généralement récoltées après six mois, permettant de produire jusqu’à 2,5 tonnes de nickel par hectare et par an, tout en contribuant à la dépollution des terrains. Après récolte, la récupération du métal est assurée via une combinaison de techniques, dont la biolixiviation, ainsi qu’une méthode brevetée impliquant le chauffage de la biomasse en absence d’oxygène. Cette approche évite l’incinération et prévient les émissions de CO₂ en retenant le carbone, produisant un biochar concentré plutôt que des cendres.
Cette innovation est née de la rencontre de deux parcours complémentaires.
De l’ingénierie minière à l’innovation botanique : la genèse de Genomines
L’aventure Genomines commence par une rencontre inattendue entre Fabien Koutchekian, ingénieur minier spécialisé dans l’extraction et la purification des ressources, et Dr. Dali Rashid, docteure en biotechnologie végétale. Entrepreneur dans l’âme, Fabien, diplômé également en commerce et sciences politiques (Audencia, Sciences Po Paris), suit le conseil de se lancer d’abord dans le conseil avant de créer sa première entreprise. Cette première expérience, soldée par un échec dû à une mésentente entre associés, lui apporte une leçon précieuse : « La première chose que j’ai apprise, c’est de bien choisir ses partenaires. »
Ce revers ouvre la voie à une nouvelle aventure en mars 2021, via Entrepreneur First, un programme qui met en relation des profils aux expertises très différentes. C’est là qu’il rencontre Dr. Rashid. Leurs échanges, nourris par une curiosité mutuelle, révèlent une synergie évidente. Fabien partage sa fascination pour certaines plantes capables de survivre dans les environnements miniers extrêmes ; Dali évoque ses travaux sur les hyperaccumulateurs, ces plantes qui stockent naturellement de fortes concentrations de métaux.
Genomines n’est pas née immédiatement. L’entreprise voit officiellement le jour après six mois d’itérations intensives et de priorisation. « Nous avons cartographié tous les problèmes qui nous passionnaient, puis établi une matrice de priorisation selon la faisabilité, le potentiel de marché et notre “droit à gagner” », explique Fabien. Après analyse des contraintes réglementaires, la phytominéralisation s’impose comme la meilleure piste.
Naviguer sur le terrain exigeant de la deeptech : « Ça en vaut la peine ! »
Lancer une entreprise deeptech comme Genomines est un défi colossal, mais surmontable. « Ça en vaut la peine ! Beaucoup y voient du travail, moi j’y vois une passion », confie Fabien. « Voir les choses se matérialiser, c’est de l’or ! » dit-il en évoquant la satisfaction de produire du nickel de qualité batterie pour la première fois.
Le principal défi ? Surmonter le scepticisme. « Il faut convaincre avec des solutions très techniques », explique Fabien. Cela implique de créer des modèles solides, de documenter scientifiquement chaque étape et d’assurer une communication fluide entre les pôles business, technique et financier. L’équipe de 25 personnes, répartie entre la France et l’Afrique du Sud, regroupe des profils très variés, du monde académique à l’industrie.
La nature même de la deeptech implique des temps de développement longs et des coûts élevés. « Le moindre équipement et la personne pour le faire fonctionner coûtent cher », explique Fabien. La levée de fonds, quant à elle, a nécessité près d’un an d’échanges, de due diligence et de négociations intenses.
De plus, « travailler dans le monde physique entraîne des problèmes physiques » : retards logistiques, contraintes réglementaires et nécessité de collaborer avec les autorités pour établir de nouveaux cadres technologiques. Fabien souligne aussi un risque fréquent : se disperser trop tôt. C’est un piège qu’il a su éviter grâce à l’accompagnement de HEC Paris.
HEC Paris : apporter du cadre et de la clarté
Pour relever ces défis, Genomines a trouvé un soutien précieux dans l’écosystème de HEC Paris. Après Entrepreneur First, la startup a rejoint le Creative Destruction Lab – Paris (CDL), filière Climat, un programme dédié aux entreprises scientifiques en phase d’amorçage œuvrant pour les grands défis de demain.
« Le CDL nous a beaucoup aidés en termes de structure et de concentration sur des objectifs concrets », affirme Fabien. « Le mode sprint et la compétitivité du programme en font une expérience exigeante mais extrêmement formatrice. » Le programme a permis à Genomines de se concentrer sur les points d’inflexion qui créent réellement de la valeur, tout en s’appuyant sur un réseau HEC d’experts et mentors de haut niveau.
Par la suite, l’entreprise a intégré le programme Twenty First, une initiative conjointe avec CentraleSupélec et AgroParisTech, pour bénéficier d’un accompagnement scientifique et d’un accès à des équipements spécialisés.
Quelle est la suite pour Genomines ?
Avec cette levée de fonds en série A, Genomines prévoit une expansion majeure, en se concentrant d’abord sur le déploiement à grande échelle en Afrique du Sud, l’extension de ses cultures et la démonstration de la viabilité économique de sa solution. Le renforcement de l’équipe est également une priorité. « Nous prévoyons de recruter des profils clés, dont un responsable RH dédié à la France et à l’Afrique du Sud », indique Fabien. L’entreprise investit aussi massivement dans la R&D, avec un laboratoire de 600 m² récemment équipé pour des travaux avancés.
L’entreprise avance de manière stratégique, étape par étape. Après avoir prouvé l’efficacité de sa technologie en laboratoire, elle mène désormais des tests sur plusieurs hectares pour valider la performance économique et atteindre la parité de coût avec l’exploitation minière traditionnelle. L’objectif de la série A est d’opérer sur environ 100 hectares rentables, avant de passer à 2 000 hectares à l’horizon de la série B, avec des contrats d’approvisionnement à long terme auprès des grands acteurs automobiles.
« 40 % : c’est la réduction de coûts que nous pouvons atteindre par rapport à l’industrie minière traditionnelle. » – Fabien Koutchekian
Si Genomines réussit son pari de fournir, d’ici 2030, les batteries de trois millions de voitures électriques, il y a fort à parier que la vôtre contiendra un peu de Genomines.