Aller au contenu principal
Institut Sustainability & Organizations

Les relations humaines constituent le socle des sociétés résilientes

Une recherche menée à HEC Paris montre comment la confiance et les relations sociales au-delà des différences renforcent les économies, améliorent le bien-être et construisent la résilience sociale.
 

Télécharger le rapport complet

 

Un effondrement discret mais socialement profond

Sous la surface de nos économies, une crise silencieuse se déroule : l’érosion progressive et invisible de la confiance et des liens sociaux. Un nouveau rapport de recherche des professeurs Marieke Huysentruyt (HEC Paris), María de los Ángeles Gutiérrez M. (London School of Economics) et Yann Algan (HEC Paris), basé sur une revue approfondie de la littérature, révèle que le capital social dit bridging, ou capital social de liaison - ces liens qui relient des personnes de groupes sociaux différents - n’est pas simplement une question culturelle. Il s’agit d’un levier déterminant de mobilité sociale, de santé publique, et de résilience démocratique.

Les données sont frappantes : un capital social de liaison élevé prédit une mobilité sociale ascendante, des économies régionales plus solides, des populations en meilleure santé et des revenus nationaux plus élevés. Or, dans un contexte d’isolement croissant, de polarisation politique et de défiance envers les institutions, cet actif invisible s’épuise rapidement — avec lui, les fondations de notre prospérité collective. Si les nations continuent de sous-évaluer et de sous-investir dans ce tissu relationnel essentiel, les conséquences seront catastrophiques.

Principaux enseignements de l’étude

  • La confiance entre groupes favorise la mobilité économique
    Les enfants issus de familles modestes ont plus de chances de progresser économiquement lorsqu’ils vivent dans des quartiers où les différentes classes sociales interagissent.
  • L’isolement social a un coût mesurable
    Il engendre une détérioration de la santé mentale et physique, une baisse de productivité, et peut réduire l’espérance de vie — avec un impact comparable à la consommation de 15 cigarettes par jour.
  • La confiance est un moteur économique
    Les pays à fort niveau de confiance interpersonnelle affichent un PIB plus élevé, une gouvernance plus efficace et une vie plus satisfaisante.
  • L’inclusion réduit la polarisation
    Des liens sociaux diversifiés renforcent la résilience collective et réduisent les risques d’extrémisme ou de replis identitaires.

Les coûts élevés de la solitude et de la fragmentation sociale

S'appuyant sur une revue approfondie des études existantes, le rapport démontre que l’isolement social et la fragmentation sociale ne sont pas seulement des difficultés individuelles; ce sont des risques systémiques. La solitude chronique a été associée à des troubles mentaux, une santé physique déclinante, une performance professionnelle en baisse, voire une mortalité prématurée. Elle pèse sur les systèmes de santé et les marchés du travail.

De plus, ce phénomène touche de manière disproportionnée les populations marginalisées :  jeunes, personnes à faibles revenus, minorités... amplifiant les inégalités sociales. Un cercle vicieux s’installe : plus une société est fragmentée, plus il est difficile de bâtir la confiance envers les institutions, de favoriser une croissance inclusive ou de mobiliser autour d’enjeux collectifs tels que le changement climatique.

L'importance du capital social relationnel et de la confiance pour briser le cercle vicieux (fig. 13 - Capital social relationnel et confiance - Un programme de recherche, HEC Paris, 2024)

La confiance, moteur caché du progrès

Les auteurs proposent une relecture radicale de ce qui fait la réussite d’une société : la confiance n’est pas la conséquence de la prospérité, mais sa condition préalable. Elle agit comme un « lubrifiant » des échanges économiques et sociaux, permettant la coopération là où les contrats formels ne suffisent pas. Dans une société de confiance, les entreprises sont plus efficaces, les institutions plus performantes, les citoyens plus innovants.
Le capital social de liaison agit de concert avec la confiance, servant de tissu conjonctif entre les classes, les races et les idéologies. Lorsque des personnes de milieux différents tissent des liens significatifs, les sociétés deviennent plus résilientes, plus créatives et plus justes. Les auteurs citent de nombreuses études : les enfants de familles modestes réussissent mieux dans des quartiers où les liens entre classes sociales sont nombreux; les régions dotées de ponts sociaux solides connaissent une croissance économique plus rapide ; la santé s’améliore nettement dans des environnements moins isolés.
Pourtant, la confiance et les liens sociaux ne sont pas immuables. Comme la richesse, ils peuvent s’accroitre ou s’appauvrir. Leur préservation exige des politiques actives, des investissements ciblés, un leadership conscient.

 

Preuves que l’action délibérée fonctionne

Certains dirigeants et communautés ont déjà montré ce qui est possible lorsque les relations sociales sont développées intentionnellement. 
Dans les milieux éducatifs, organisationnels et publics, des interventions visant à créer des liens sociaux entre groupes produisent des résultats concrets.
Aux États-Unis, le programme fédéral « Moving to Opportunity » a relogé des familles de quartiers très pauvres dans des zones à plus grande diversité socio-économique. Les résultats ont été transformateurs : les enfants ayant déménagé avant l’adolescence ont vu, adultes, leur revenu annuel augmenter de 31% avec des améliorations significatives de leur santé physique et mentale. Surtout, le programme a non seulement amélioré la vie des personnes, mais aussi ravivé la confiance dans les institutions et l’engagement communautaire des familles relogées.
Des succès similaires sont observés ailleurs. À Medellín, en Colombie, une ville autrefois violente et marquée par les inégalités, les autorités locales ont investi dans des téléphériques reliant physiquement et symboliquement les quartiers marginalisés au centre urbain. Les résultats ont été spectaculaires : les taux de criminalité, y compris les homicides, ont fortement chuté, tandis que les opportunités économiques et la cohésion sociale se sont accrues.

Ces exemples ne sont pas des anomalies. Ils montrent que lorsque les sociétés s’efforcent de créer des ponts sociaux — par l’urbanisme, la réforme de l’éducation ou des programmes communautaires — les effets d’entraînement sont profonds : amélioration des résultats économiques, sécurité publique accrue, confiance civique renforcée et résilience collective consolidée. Le capital social de liaison peut être reconstruit — mais seulement par une action délibérée et soutenue.

De la recherche à l’action : un nouvel agenda social

Le rapport propose une feuille de route en quatre étapes pour reconstruire la confiance et le capital social de liaison :

  • Recentrer : Intégrer la confiance et le lien social dans les indicateurs nationaux et organisationnels.
  • Reconcevoir : Investir dans des dispositifs qui créent du lien — mentorat, habitat mixte, métiers du soin, espaces de convivialité.
  • Réaligner : Former les citoyens de demain à devenir des « producteurs de confiance », capables de tisser des liens dans des contextes divers.
  • Reconnecter : Renforcer la confiance institutionnelle en construisant des récits communs et des structures inclusives.

Redéfinir le progrès : pourquoi le lien social doit devenir un indicateur central

L’un des appels les plus audacieux de cette recherche est la nécessité de repenser la manière dont nous mesurons la réussite d’une société. Les indicateurs économiques traditionnels comme le PIB ou le chômage ne reflètent pas la valeur des connexions humaines, de la confiance et du sentiment d’appartenance. L’équipe de HEC Paris plaide pour une approche plus holistique — qui intègre la cohésion sociale, l’inclusion et la résilience collective comme éléments centraux de la performance nationale.

Les implications sont vastes : les entreprises pourraient suivre la confiance comme indicateur clé de performance, les politiques publiques donner la priorité aux infrastructures sociales, et les établissements d’enseignement doter les étudiants non seulement de compétences techniques, mais aussi de la capacité à créer des ponts au-delà des clivages.

« L’avenir appartient aux sociétés qui investissent dans les ponts sociaux, pas dans les murs. »

Florent Ménégaux, PDG de Michelin, lors de la journée HEC Purpose Day, 2025

Voir la vidéo

À une époque d’incertitude et de fragmentation, ce travail de recherche redéfinit une vérité ancienne : notre bien-être dépend non seulement de ce que nous possédons, mais aussi de la qualité de nos liens avec les autres.