Sous les eaux pendant des semaines cet hiver, des dizaines de départements ont vécu des inondations qualifiées de « généralisées », tandis que l’on parle encore « d’événements exceptionnels ». Sur la base de la Chronique de François Gemenne dans Les Echos, Crues : l'adaptation au changement climatique, un enjeu de sécurité et la Matinale de France Culture du 16 Février, 2026, Crues « Extraordinaires » : Pourquoi tout déborde ?, nous reportons ici le débat entre Françoise Vimeux, François Gemenne et Jean Baptiste Fressoz, pour qui ces crues décrivent moins une fatalité météorologique qu’un choix politique de longue date : celui d’avoir misé sur l’adaptation minimale et le déni du risque, plutôt que sur une transformation en profondeur de nos modes de vie et de protection civile.
« L’exceptionnel devient la norme » : un climat qui change par ses impacts
Pour la climatologue Françoise Vimeux, Directrice de Recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), la situation actuelle n’a rien d’un simple coup de colère du ciel : semaines de dépressions, pluies « copieuses et volumineuses », sols saturés, chaque goutte supplémentaire transformée en risque d’inondation majeur. Le changement climatique ne rend pas forcément les tempêtes plus nombreuses ou plus violentes en elles mêmes, insiste t elle, mais il en amplifie les conséquences : des pluies torrentielles « boostées d’environ 10% » par un climat plus chaud, un niveau marin déjà supérieur d’environ 23 cm à celui du début du XXe siècle, des submersions qui pénètrent plus loin dans les terres et bloquent l’évacuation des fleuves.
Dans ce contexte, continuer à parler d’« événements exceptionnels » relève presque de l’aveuglement. « Ce n’est pas juste une impression, c’est une réalité : l’exceptionnel est devenu la norme », martèle François Gemenne, Professeur à HEC Paris et Directeur Académique du Master Sustainability and Social Innovation, qui voit dans ce vocabulaire un piège collectif. Les mots « hors norme », « record », « crise climatique » laissent croire à une parenthèse, une mauvaise passe avant un retour à la normale ; « en réalité, il n’y aura pas de retour à la normale, parce que la normale est devant nous et pas derrière nous », insiste t il.
Vivre dans une zone inondable sans le savoir : un risque organisé
« Une personne sur quatre en France vit aujourd’hui dans une zone inondable, soit près de 20 millions de personnes », rappelle Françoise Vimeux, chiffres à l’appui. Et ce n’est pas qu’une affaire de villages de campagne : la Maison de la radio, France Télévisions, de nombreux ministères, le Louvre ou Orsay se situent dans des plaines d’inondation, ces grandes zones plates correspondant au lit majeur des fleuves.
Or, loin de réduire cette exposition, la France continue de construire en zones à risque. Dans sa chronique, François Gemenne rappelle qu’« un quart des Français habitent dans des zones inondables, et ce chiffre augmente constamment, alors qu’il devrait décroître ». « Un peu partout, des dérogations restent régulièrement accordées, même dans les zones les plus exposées », déplore t il, en soulignant que le niveau de risque reste mal connu des élus comme des habitants, malgré une conscience croissante de la vulnérabilité. Vimeux pose la question crue : « Pourquoi encore aujourd’hui on donne des permis de construire dans des zones qui sont aujourd’hui inondables ? » Pour Gemenne, la réponse tient à la fois aux intérêts économiques immédiats et à un biais psychologique : « on se dit qu’on tombera du bon côté de la statistique, que ça concernera les autres et pas nous ».
De « vivre avec le changement climatique » à l’impasse de l’adaptation low cost
Historien français des sciences, des techniques et de l’environnement au CNRS, Jean Baptiste Fressoz rappelle que l’idée d’« adaptation » n’a rien de neuf : « Dès 1976, un colloque aux États Unis s’intitulait ‘Vivre avec le changement climatique’ : le changement va avoir lieu, il va falloir s’y adapter. » Très tôt, dans les années 1980, ce discours s’impose dans les pays occidentaux : lors d’une réunion organisée par Margaret Thatcher en 1989, « chacun des ministres explique qu’on ne peut pas faire grand chose sans perdre en compétitivité, et que la meilleure chose à faire, c’est de s’adapter en espérant que ce ne soit pas trop grave ».
Cette histoire permet de tordre le cou à un récit confortable, selon Fressoz : « On raconte souvent qu’on a essayé de faire une transition, qu’on a tenté de décarboner, et qu’on échoue, donc il faut maintenant s’adapter. En réalité, quand on regarde sur la longue durée, l’adaptation, c’était le plan A. La transition n’a jamais été vraiment prise au sérieux. » Sortir un monde entier du carbone exige un État fort, des investissements publics massifs, une stratégie, tout ce que la vague néolibérale des années 1980 rejetait ; à l’inverse, l’adaptation « colle très bien avec une vision où chacun est responsable de lui même, chacun se débrouille pour s’adapter ».
Aujourd’hui encore, l’adaptation reste « structurellement sous financée », note Gemenne : on la considère comme une politique environnementale parmi d’autres, alors qu’« il s’agit d’une véritable politique de protection des personnes et des biens, au même titre que la défense ou la justice ». La baisse des moyens de la protection civile en est, selon lui, le symptôme le plus inquiétant.
Protection civile et assurance : un enjeu de sécurité nationale
À l’heure où les crues s’enchaînent, François Gemenne considère que « l’adaptation est une matière régalienne ». Il pointe deux priorités nationales : d’abord, l’arrêt des constructions en zones à risques ; ensuite, le renforcement massif des services de secours et de prévention. Les chiffres qu’il avance sont vertigineux : les sapeurs pompiers volontaires représentent environ quatre cinquièmes des quelque 250 000 pompiers du pays, mais il devient de plus en plus difficile de les recruter, sur fond de manque de reconnaissance, de lourdeurs administratives et d’interventions « de plus en plus nombreuses et ingrates ». La situation frise parfois l’absurde : « les camions et ambulances doivent payer les péages sur autoroute », et la centrale d’achats publics « surfacture la peinture rouge » des véhicules d’intervention, dénonce t il.
Sur le front de l’assurance, Gemenne voit un autre front de la bataille de l’adaptation. « Le nombre de personnes exposées au risque climatique ne cesse d’augmenter, notamment parce qu’on continue à bâtir en zone inondable », explique t il ; pour les assureurs, le coût des sinistres climatiques « double tous les cinq ans ». Le modèle français, fondé sur la mutualisation nationale des risques, est mis sous tension : « Est ce qu’il va encore être possible de tout assurer ? Est ce qu’on va pouvoir continuer à mutualiser au niveau national ? Est ce que vous pourrez expliquer à quelqu’un de Clermont Ferrand que sa prime habitation est multipliée par trois à cause du risque de submersion marine ? » À l’étranger, notamment aux États Unis, certains grands assureurs se retirent déjà de zones entières, laissant des familles sans couverture.
Fressoz, lui, insiste sur la dimension éminemment politique de ces arbitrages : qui indemniser, à quelle hauteur, et avec quels critères, quand des maisons ont été construites en connaissance de cause dans des zones à risque ? « Ce sont des débats d’inégalités sociales majeures, des choix démocratiques, pas des questions techniques », prévient il.
Limites de l’adaptation, illusions technologiques : ce que les crues nous obligent à décider
Au delà de l’urgence des crues, les trois intervenants convergent sur un point : on ne pourra pas s’adapter à n’importe quel climat. « L’adaptation a une limite physique dure », rappelle Françoise Vimeux : au delà d’environ 2 °C de réchauffement global, elle devient « complexe voire impossible » dans certains secteurs et régions. La trajectoire française actuelle d’adaptation est construite sur un scénario d’environ +3 °C en 2050 et +4 °C en fin de siècle pour la France hexagonale : « 4 °C, c’est une adaptation extrêmement difficile, avec des choix : qu’est ce qu’on garde, qu’est ce qu’on sacrifie ? », prévient elle.
Pour Jean Baptiste Fressoz, il faut mesurer « l’énormité de ce qui va se passer » : pour retrouver une planète aussi riche en CO₂ que la nôtre, il faut remonter à quelque 3 millions d’années ; « ce qu’on vit, ce n’est pas une crise environnementale, c’est un changement d’époque géologique ». Dans ce contexte, il met en garde contre « l’illusion technologique » qui consiste à croire qu’on pourra tout décarboner, puis récupérer le CO₂ de l’atmosphère avec des technologies encore quasi inexistantes. Même avec tous les milliards du monde, « une fois qu’on a décarboné l’électricité et les voitures, le reste est beaucoup plus compliqué » : aviation, transport maritime, surtout système alimentaire mondial – environ un tiers des émissions – pour lequel il n’existe pas de solution magique.
Face à ce mur, Gemenne plaide pour rompre avec l’opposition stérile entre réduction des émissions et adaptation. « Il faut arrêter de considérer l’adaptation comme un renoncement », affirme t il, rappelant que certaines politiques, comme la rénovation énergétique des logements, « permettent de faire les deux », en réduisant les émissions tout en protégeant mieux contre les canicules. « On est sur un problème graduel où chaque fraction de degré supplémentaire implique d’énormes impacts », insiste t il, et il est encore possible de peser sur la trajectoire, même si l'Accord de Paris devient de plus en plus difficile à atteindre.
Vimeux tient, elle aussi, à rappeler des raisons d’agir : sans l’Accord de Paris et les cadres politiques mis en place depuis 2015, nous serions aujourd’hui sur une trajectoire de réchauffement encore plus élevée. « Même si ça ne va pas assez vite et pas assez fort, ça marche quand même », dit elle : nos choix collectifs infléchissent déjà la courbe. Mais la séquence actuelle de crues montre que la question n’est plus de savoir si nous allons « vivre avec le changement climatique » ; elle est de décider comment nous choisissons de nous protéger – et qui nous acceptons de laisser au bord de l’eau.