- Lire en dehors de sa discipline est l’un des moyens les plus rapides de faire émerger de nouvelles questions de recherche.
- L’histoire de la dette racontée par David Graeber remet en cause le récit classique « du troc à la monnaie » enseigné dans de nombreux manuels d’économie.
- L’échange peut produire à la fois de l’égalité et de la séparation, et une grande part de ce qui fait l’« humain » se joue dans les obligations entre les deux.
- Réhumaniser les marchés peut commencer par une information plus riche sur les dimensions sociales et environnementales de la production.
What Debt Teaches Us About Human Exchange
Quand on me demande quel livre a le plus façonné ma vision de la recherche - à l’intersection de la philosophie, de l’économie et au-delà - ma réponse n’est pas un grand classique d’économie. C’est un livre d’anthropologie qui regarde l’économie droit dans les yeux.
Le livre s’intitule "Debt: The First 5,000 Years" de David Graeber. Graeber était anthropologue et, plus tard dans sa carrière, il a enseigné à la London School of Economics. L’ouvrage a largement circulé bien au-delà du monde académique. Il a aussi été salué dans des cercles savants, recevant notamment le Bread and Roses Award et le Gregory Bateson Prize de la Society for Cultural Anthropology.
Quelques repères sur l’auteur. Né à New York en 1961, David Graeber s’est formé à l’anthropologie à l’université de Chicago, où il a soutenu un doctorat en 1996 à partir d’un travail de terrain à Madagascar. Il a ensuite enseigné à Yale, avant de rejoindre le Royaume-Uni (Goldsmiths, University of London, puis la London School of Economics).
En parallèle de ses travaux d’anthropologie économique, il a été une figure d’intellectuel public et un militant, souvent lu pour sa manière de réintroduire des questions morales et politiques dans la vie économique ordinaire. Il est décédé en 2020.
Renverser nos évidences en économie
Une part de l’attrait de « Dette » tient au fait qu’il accomplit quelque chose que beaucoup de lecteurs, y compris des économistes, trouvent stimulant : il conteste le récit standard que nous nous racontons sur l’origine de la vie économique. Le renversement central proposé par Graeber est assez simple à formuler. Selon lui, bien avant les pièces ou l’argent liquide, les sociétés humaines reposaient sur des systèmes de crédit et une comptabilité des dettes, et ce n’est que plus tard que la monnaie, au sens strict, a pris le devant de la scène.
Dans son récit, le troc n’est pas l’« origine » primordiale des marchés : il apparaît plutôt dans des circonstances particulières, souvent entre groupes, davantage qu’au sein de communautés très intégrées. Que l’on adhère ou non à chaque détail historique, le livre oblige à reconsidérer ce que nous tenons pour évident en économie.
Si le livre n’était qu’un débat sur une chronologie, il serait déjà intéressant. Mais ce qui m’est resté, c’est un motif plus profond : la capacité de l’argent, en tant que mesure unique, à déshumaniser des relations. L’argent peut rendre les interactions impersonnelles, abstraites, interchangeables. Quand on compresse des réalités complexes dans un seul prix, on compresse aussi ce que nous savons des personnes et des lieux derrière ce prix.
Un fil conducteur : égalité, séparation, et ce qui demeure
J’ai choisi de vous parler de ce livre précisément parce qu’il se situe en dehors de ma discipline d’origine. D’expérience, l’une des meilleures façons d’ouvrir son esprit est de regarder au-delà de son champ. C’est l’un des moyens les plus efficaces d’obtenir de nouvelles idées. Quand on lit une critique sérieuse venue d’une autre discipline, on est forcé de voir ce que la sienne tient pour acquis, ce qu’elle met entre parenthèses, et ce qu’elle traite comme un « bruit de fond ».
Quand j’essaie d’identifier un passage qui représenterait l’ensemble du livre, je peine, parce qu’il n’est pas construit de cette manière. C’est une histoire ample, traversée de thèmes récurrents. Malgré tout, une idée est particulièrement utile. Graeber suggère que l’échange encourage une certaine manière de concevoir les relations humaines, parce que l’échange implique l’égalité, mais aussi la séparation. Et il pousse le lecteur à observer l’espace entre les deux, le temps où les obligations persistent et où les relations durent.
Si je devais reformuler son analyse, je dirais que les marchés deviennent les plus « humains » non pas à l’instant où une transaction se clôt, mais dans les liens qui se prolongent et qui ne se réduisent pas à un règlement net.
D’un livre à une question de recherche : peut-on réhumaniser l’échange ?
Après avoir lu « Dette : 5 000 ans d’histoire », je me suis posé une question très concrète. Si l’argent peut déshumaniser les relations en les aplatissant dans une métrique unique, pourrait-on réhumaniser les relations d’échange, celles dans lesquelles nous achetons et vendons, en donnant davantage d’informations sur les facteurs humains en jeu ? Par « facteurs humains », j’entends des réalités sociales, mais aussi des dimensions environnementales, souvent absentes du signal-prix. Il ne s’agit pas de remplacer les marchés par des sermons moraux. Il s’agit d’améliorer ce que les participants au marché peuvent réellement voir.
Ce fil de réflexion m’a aidé à cheminer vers notre récent policy paper à HEC, Squaring Disclosure Regulation and Competitiveness. La transparence est une idée trompeusement simple : si l’on veut que les marchés prennent au sérieux les réalités sociales et environnementales, l’information doit être comparable, crédible et utilisable. Mais la transparence soulève aussi des questions difficiles : la charge réglementaire, la dynamique concurrentielle, et le risque de transformer le reporting en exercice de conformité. Le défi est de concevoir une transparence qui éclaire, plutôt qu’elle n’écrase, et qui informe des décisions au lieu de produire uniquement de la paperasse.
Pour conclure
J’en ai parlé récemment dans le podcast Breakthroughs produit par HEC Paris. Dans un épisode intitulé Digital Scorecards for Sustainability Disclosure, j’ai décrit ma tentative de déplacer le centre de gravité des règles de transparence, des entreprises vers les produits, au nom de la durabilité. Grâce à une fiche de score numérique et standardisée, je pense que nous pouvons combler des lacunes d’information et de données dans cet effort pour une transparence plus intelligente, au niveau des produits, que l’Europe devrait viser. J’aimerais croire que cette approche s’inscrit dans une vision plus humaine de l’économie, telle que l’incarne David Graeber.
Pour conclure, je recommanderais "Debt: The First 5,000 Years" à toute personne curieuse des fondements moraux et sociaux de la vie économique. Lisez-le non pas comme un manuel, mais comme une provocation. Laissez-le bousculer l’idée que les prix contiennent toutes les informations qui comptent. Puis demandez-vous, dans votre contexte, quels faits humains et environnementaux vous aimeriez connaître avant de qualifier un échange d’« efficace ». Pour moi, cette question est un moyen fécond de garder la recherche ancrée dans ce qui est en jeu, concrètement, dans des vies réelles.