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©2025 Olivia Lopez - HEC Paris. Visuel généré avec Midjourney.

La rémunération des dirigeants dépend-elle vraiment de l’ESG ?

Les recherches de Matthias Efing révèlent que l’intégration des critères ESG dans la rémunération des dirigeants vise à aligner gouvernance et durabilité, mais que son efficacité reste incertaine.

L’essentiel
  • Impact limité : Les critères ESG figurent dans 60 % des rémunérations des dirigeants, mais restent majoritairement discrétionnaires ; seuls 2–5 % des primes reposent sur des objectifs contraignants.
  • Mauvais alignement : Les critères ESG sont souvent mal adaptés aux responsabilités managériales.
  • Risque de 'greenwashing' : Dans certains cas, leur intégration répond parfois plus à la pression externe qu’à un réel changement.
  • Besoin de transparence : Davantage de transparence et un meilleur alignement des indicateurs ESG renforceraient leur efficacité.

Notre étude, co-écrite par Stefanie Ehmann, Patrick Kampkötter et Raphael Moritz de l'Université de Tübingen, montre que malgré l'intégration croissante des critères ESG dans la rémunération des dirigeants en Europe, leur poids limité, leur faible adéquation aux rôles de gestion et leur manque de transparence soulèvent des inquiétudes quant à leur efficacité et quant au risque de greenswashing.

Critères ESG non contraignants

Nous avons analysé les données de 674 dirigeants de 73 grandes entreprises européennes entre 2013 et 2020. L'étude a examiné en détail les contrats de rémunération, notamment les objectifs, les indicateurs de performance et les versements effectifs. Nous avons évalué l'importance relative des critères ESG par rapport aux autres mesures de performance et l'impact des performances ESG sur la rémunération dans différents secteurs et pour différents niveaux hiérarchiques.

Nos résultats ont révélé que si 60 % des plans de rémunération des dirigeants en Europe intégraient des indicateurs ESG (en 2020), la plupart de ces indicateurs n'étaient pas contraignants. Des critères ESG stricts et applicables ne représentaient qu'environ 5 % des calculs de primes à court terme à la fin de la période étudiée. Cette faible pondération est probablement insuffisante pour inciter les dirigeants à modifier sensiblement leurs comportements ou leurs stratégies.

Si 60 % des plans de rémunération des dirigeants en Europe incluaient des indicateurs ESG, la plupart de ces indicateurs n'étaient pas contraignants.
Matthias Efing, Associate Professor of Finance
Matthias Efing

Disparités sectorielles dans la mise en œuvre des critères ESG

Une analyse sectorielle a révélé que les industries ayant un impact environnemental important, telles que l'énergie et l'industrie lourde, accordent une plus grande importance aux critères ESG dans la rémunération des dirigeants. Cette priorité pourrait s'expliquer par les conséquences financières de la hausse des coûts de l'énergie et des émissions de carbone, rendant ainsi la performance ESG financièrement avantageuse dans ces secteurs.

À l'inverse, les critères ESG dans le secteur financier restent souvent purement discrétionnaires. L'absence d'objectifs de performance ESG concrets dans ce secteur pourrait être due au fait que les initiatives ESG génèrent moins de bénéfices financiers immédiats que dans les industries lourdes et énergivores. Parallèlement, le secteur financier est soumis à une surveillance accrue de la part des investisseurs, des régulateurs et du public, ce qui l'incite à afficher un engagement en faveur des objectifs ESG sans nécessairement produire de résultats tangibles.

Inadéquation avec les responsabilités de direction

Une autre observation frappante concerne le décalage entre les critères ESG et les responsabilités managériales spécifiques. Par exemple, on pourrait s'attendre à ce que les responsables des technologies de production soient davantage sensibles aux critères environnementaux, ou que les responsables des ressources humaines soient évalués sur le bien-être des employés. Or, les données montrent que les critères ESG ne sont pas plus fréquents chez ces spécialistes que chez les PDG ou les directeurs financiers. Cela suggère que les entreprises privilégient l'intégration des indicateurs ESG dans la rémunération des cadres dirigeants les plus exposés plutôt que leur adéquation aux rôles où l'impact ESG pourrait être le plus efficace.

Risque de Greenwashing

La rémunération liée aux critères ESG peut servir différents objectifs selon le secteur d'activité. Dans les secteurs où les améliorations ESG sont corrélées à la performance financière, les entreprises utilisent des incitations ESG concrètes. Dans d'autres secteurs, sans lien évident entre ESG et performance financière, la rémunération liée aux critères ESG reste superficielle et peut constituer une réponse aux pressions externes des investisseurs, des autorités de réglementation ou du public. Cette pratique risque de se transformer en greenwashing : se donner une image socialement responsable sans produire de résultats tangibles.

Appel à la transparence et à des indicateurs ESG adaptés

Pour contrer le greenwashing, une approche plus transparente et authentique de la rémunération liée aux critères ESG est essentielle. Une communication plus claire sur la manière dont ces critères influencent le comportement des dirigeants – et sur leur capacité à favoriser de réels progrès – permettrait aux parties prenantes, notamment les investisseurs, les employés, les autorités de réglementation et le public, de demander des comptes aux entreprises. Aligner les indicateurs ESG sur les responsabilités managériales spécifiques et leur accorder une importance significative dans les structures de rémunération pourrait transformer les déclarations ambitieuses des entreprises en engagements concrets bénéfiques à la fois pour la société et l'environnement.

Perspectives d'avenir

En définitive, la tendance des entreprises à mettre l'accent publiquement sur la rémunération liée aux critères ESG sans pour autant l'appliquer concrètement a peu de chances d'entraîner un changement. Pour que la rémunération des dirigeants liée aux critères ESG soit efficace, les entreprises doivent aller au-delà des gestes symboliques. Cela implique de créer des objectifs ESG contraignants et spécifiques à chaque poste, ayant une influence substantielle sur la rémunération, et soutenus par des mécanismes de reporting et de responsabilisation transparents. Ce n'est qu'à cette condition que les entreprises pourront garantir que leurs ambitions en matière de développement durable se traduisent par des progrès tangibles.

Une question demeure : comment les gouvernements peuvent-ils s'assurer que les entreprises conçoivent des incitations ESG pertinentes et concrètes pour leurs dirigeants ? La réglementation des rémunérations ne suffit pas toujours à atteindre cet objectif, car il n'existe pas de solution unique convenant à toutes les entreprises. Une approche plus prometteuse consisterait à inciter les entreprises à internaliser les externalités négatives sur la société ou l'environnement par le biais de taxes pigouviennes ou de mécanismes de marché tels que le marché des quotas d'émission de carbone. Si de faibles performances ESG entraînent des pertes financières pour les entreprises, elles seront plus enclines à fixer des objectifs ESG appropriés pour leurs dirigeants.

Une traduction assistée par LLM.

Sources

Références : “All Hat and No Cattle? ESG Incentives in Executive Compensation,” par Matthias Efing (HEC Paris), Stefanie Ehmann, Patrick Kampkötter et Raphael Moritz (Université de Tübingen). Document de travail publié à CESifo, Munich, 2024.

Matthias Efing, Associate Professor of Finance
L’auteur
Prof. Matthias Efing
Professeur associé - Finance

Les principaux intérêts de recherche de Matthias Efing comprennent l'intermédiation et la réglementation financières ainsi que la finance d'entreprise empirique.

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