- Une paix sans justice n’est qu’une autre forme de guerre. Oleksandra Matviichuk estime que tout « plan de paix » qui entérine l’occupation russe ne fait que garantir la prochaine guerre.
- Il faut réhumaniser la guerre dans un monde « post-informationnel ». Elle avertit que la guerre dopée à l’IA érode toute réalité partagée.
- Les citoyens et les entreprises ont plus de pouvoir qu’ils ne le pensent. Matviichuk insiste sur le fait qu'individus et entreprises doivent choisir entre soutenir la violence autoritaire - ou lui résister.
Alors que propositions et contre-propositions sur l’avenir de l’Ukraine font la navette de part et d’autre de l’Atlantique, Oleksandra Matviichuk a martelé lors d’une conférence à HEC Paris qu’un cessez-le-feu qui laisse des personnes se faire torturer dans des sous-sols ou « disparaître » dans des camps de filtration n’est pas une paix. C’est, selon elle, une guerre sur un mode plus feutré, où la souffrance devient invisible pour ceux qui regardent de loin.
Une lauréate du Nobel au cœur d’une semaine de controverses
Deux jours après qu’Oleksandra Matviichuk a rempli un amphithéâtre à l’école de commerce de récits d’enfants enlevés, de chambres de torture souterraines et de « chasses » de civils menées par drones, le prix Nobel de la paix 2025 s’est retrouvé plongé dans la controverse. La lauréate de cette année, la cheffe de l’opposition vénézuélienne María Corina Machado, a publiquement loué Donald Trump et lui a dédié le prix - un geste qui, selon ses détracteurs, brouille la frontière entre plaidoyer non violent pour les droits humains et projet politique d’un homme fort. Un débat qui n’a pas laissé Matviichuk indifférente. « Je pense que le Comité Nobel a récompensé María Corina Machado afin de mettre en lumière son combat - et celui d’autres personnes - pour un Venezuela démocratique », a-t-elle déclaré lors d’un entretien téléphonique exclusif avec HEC après la conférence. « C’est très important, car le prix Nobel de la paix peut braquer les projecteurs sur la situation d’un pays. Et les Vénézuéliens, qui souffrent depuis des années sous un régime autoritaire, méritent cette attention. »
L’avocate ukrainienne spécialisée dans les droits humains, co-lauréate du prix Nobel de la paix 2022 en tant que directrice du Center for Civil Liberties, s’exprimait à la veille de la Journée des droits de l’homme, qui commémore l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. Dans une intervention allant des dissidents soviétiques aux armes dopées à l’IA, elle a soutenu que l’ordre international bâti après 1945 « s’effondre sous nos yeux ». Et elle a averti que l’Europe n’en a pas encore mesuré la portée.
Pendant trois décennies, a avancé Matviichuk, la communauté internationale a choisi la commodité plutôt que la responsabilité, tandis que les forces russes commettaient des crimes de guerre en Tchétchénie, en Moldavie, en Géorgie, en Syrie, en Libye, au Mali - et aujourd’hui en Ukraine. Chaque échec à poursuivre les responsables a fabriqué une « chaîne de guerres » et une « chaîne d’impunité ».
Dans cette perspective, la diplomatie actuelle sur l’Ukraine, a-t-elle poursuivi, ne concerne pas seulement des frontières. Elle demande aussi si le droit a encore un sens. De nombreuses capitales occidentales parlent désormais ouvertement de plans de paix « réalistes » qui figeraient plus ou moins la ligne de front là où elle se trouve, laissant de larges portions du territoire ukrainien sous occupation russe. Matviichuk s’oppose frontalement à cette logique. « Je ne suis pas naïve, a-t-elle dit lors de notre entretien. « La Russie ne signera jamais un accord de paix qui inclut de véritables dispositions de justice. Mais il y a une autre option : établir la justice comme une voie parallèle. L’essentiel, c’est que tout accord de paix ne doit pas contenir d’obstacles à la justice. C’est crucial. Ensuite, la justice suivra sa propre trajectoire. »
Pour cela, l’avocate espère l’appui d’instances indépendantes : « La Cour pénale internationale se contre-fiche de ce plan en 28 points. Elle ne suspendra pas ses procédures pénales. Elle ne retirera pas les mandats d’arrêt. Elle continuera son travail. C’est pourquoi nous devons, le plus vite possible, mettre en place plusieurs autres mécanismes de responsabilité, notamment un tribunal spécial sur le crime d’agression. » Les responsables politiques, a-t-elle suggéré, seront toujours tentés d’échanger la justice contre une stabilité de court terme. Le rôle de la société civile est de rendre ce marchandage politiquement impossible.
Matviichuk s’en est ensuite prise au plan de paix actuel : « On voit une réduction asymétrique de l’armée ukrainienne, ce qui est très étrange, parce que ce n’est pas l’armée ukrainienne qui a attaqué la Russie : c’est l’armée russe qui a attaqué l’Ukraine. » Elle a soupiré au téléphone : « Les États-Unis proposent de lever toutes les sanctions contre la Russie. Et on la récompense même avec des territoires qu’elle n’a pas encore occupés - un territoire de la taille du Luxembourg ! Il n’y a aucune garantie de sécurité pour l’Ukraine. Toute la logique consiste à affaiblir la victime et à renforcer l’agresseur. »
Les êtres humains au cœur de toute négociation
Malgré les tribunaux et les traités, Matviichuk a sans cesse ramené la discussion à l’échelle humaine de la guerre. À un moment, elle a évoqué une fillette de cinq ans qui lui a attrapé la main et a supplié : « S’il vous plaît, faites revenir ma maman. » En tant qu’avocate, a-t-elle confié au public sur le campus d’une centaine de personnes, elle ne pouvait pas exaucer cette demande.
Ces histoires sont sa réponse à ce qu’elle appelle le cadrage « géopolitique » de l’Ukraine. Trop souvent, a-t-elle estimé, les Européens parlent de minerais, de sanctions, de budgets militaires - voire du « costume de Zelensky » - tout en ignorant les enfants déportés, les prisonniers de guerre et les civils vivant sous occupation. « Le plan ne comportait pas un mot sur les personnes vivant sous occupation, » a-t-elle dit. « Je suis désolée, mais ce n’est pas acceptable. L’occupation russe, c’est des disparitions forcées, la torture, le viol, le déni de votre identité, l’adoption forcée de vos enfants, des camps de filtration et des fosses communes. Nous devons essayer d’apporter à ces millions de personnes sous occupation des garanties de sécurité et de droits humains. Sans dimension humaine, nous ne trouverons jamais un chemin vers la paix. »
Une humanité sélective ?
Les préoccupations de Matviichuk en matière de droits humains ne se limitent pas à son pays. Lors de la conférence d’une heure, elle a cité des pays confrontés à des défis vertigineux : « Syrie, Soudan, Myanmar, Nicaragua, Venezuela… les questions de droits humains y définiront notre avenir commun, parce que nous perdons la liberté dans le monde. 80 % des personnes vivent dans des sociétés non libres ou partiellement libres. » Après la conférence, elle a précisé : « La bonne stratégie, pour les défenseurs des droits humains, c’est d’unir nos efforts et de faire quelque chose du système international de paix et de sécurité, car il ne fonctionne pas du tout. Ce système doit protéger les personnes contre les guerres et les régimes autoritaires, où qu’elles vivent, et que les médias ou les organisations internationales s’intéressent - ou non - à leur sort. Si nous voulons arrêter ces violations des droits humains, nous devons nous unir. » La vice-présidente de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a dénoncé la sélectivité de certains plaidoyers : « Je pense que c’est un énorme problème : nous ne sommes pas capables d’exprimer notre humanité envers toutes les victimes de guerre - les victimes des terribles attaques du 7 octobre et les victimes à Gaza des bombardements de zones densément peuplées. Les gens utilisent cette guerre au Moyen-Orient comme exemple de doubles standards. Malheureusement, nous avons vu la même chose dans d’autres conflits. »
Elle poursuivit : « Regardez le Soudan : des choses horribles s’y passent, mais pendant longtemps il n’y a eu pas un mot, dans les grands médias, sur la guerre au Soudan. Ou reprenons Gaza : l’Afrique du Sud a déposé une requête devant la Cour internationale de justice au sujet de crimes internationaux commis là-bas, mais l’Afrique du Sud est “neutre” quand on parle de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. C’est pareil avec le Brésil : le gouvernement est très vocal sur les crimes à Gaza, mais neutre sur la guerre russe contre l’Ukraine. Donc, le problème général, c’est que notre humanité est sélective. Certains pays mettent en avant une situation ; d’autres pays en mettent en avant une autre. »
Les dangers d’un monde « post-informationnel »
Dans le même temps, Matviichuk dit mesurer douloureusement les défis grandissants d’un monde « post-informationnel ». Les plateformes numériques, la propagande d’État et les fils algorithmiques, a-t-elle averti, détruisent toute réalité partagée. Lorsque les gens ne parviennent plus à s’accorder sur des faits de base, même l’atrocité la mieux documentée peut être balayée comme « fake ». « Dans notre réalité numérique, les gens perdent littéralement la capacité de distinguer le mensonge de la vérité. » Elle a posé une alternative : « Nous devons faire quelque chose face aux grandes entreprises technologiques, qui profitent de la diffusion de mensonges, de haine et de désinformation. Elles doivent changer leurs algorithmes, qui propagent ces contenus. Des scientifiques ont montré que les mensonges se diffusent sur les réseaux sociaux plusieurs fois plus vite que la vérité - ou même que des messages rationnels. C’est un problème de cupidité de ces entreprises, qui mettent leurs profits au-dessus du bien commun. Elles doivent être régulées. »
Drones, IA et guerres à venir
Si l’effondrement d’une réalité partagée est une facette de l’avenir, la guerre dopée à l’IA en est l’autre. À Kherson, a raconté Matviichuk aux étudiants, les Russes ont eu recours à des tactiques de « chasse au drone » visant les civils. Dans un cas qu’elle a cité, un drone a suivi un enfant de deux ans jouant dans un jardin, puis l’a tué alors qu’il se trouvait chez lui. Pour l’activiste basée à Kyiv, ce n’est pas seulement une horreur du présent : c’est une fenêtre sur des guerres où des armées robotisées et l’IA rendront la mort toujours plus distante - et toujours plus facile.
Elle a rappelé aux personnes présentes dans l’amphithéâtre et en ligne que les villes ukrainiennes sont devenues des laboratoires à ciel ouvert pour de nouvelles armes et de nouvelles tactiques. « Si c’est testé à Kherson aujourd’hui, a-t-elle suggéré en substance, cela peut être utilisé à Paris demain. » Dans une salle remplie de futurs consultants, entrepreneurs tech et financiers, le message semblait limpide : vous ne lirez pas cela seulement dans des notes de politique publique - vous pourriez contribuer à le construire ou à le financer.
Du Maïdan à Jouy-en-Josas : les gens ordinaires et les entreprises
L’insistance de Matviichuk sur la responsabilité individuelle traversait son récit de la Révolution de la dignité de 2013-2014. Les Ukrainiens, a-t-elle dit au public, ne sont pas nés avec une « puce » démocratique : ils ont dû la construire, par des années de manifestations, de procédures judiciaires et d’actes quotidiens de résistance. Elle a évoqué une petite pancarte vue sur le Maïdan, où l’on pouvait lire simplement : « Nous sommes des gouttes dans l’océan. » « Une goutte sèche vite ; mais des millions de gouttes deviennent une force qu’aucune armée ne peut ignorer. »
Ses histoires de la guerre actuelle prolongeaient cette métaphore. Des voisins évacuant des inconnus de villages bombardés, des bénévoles documentant les crimes en temps réel, des familles se cachant mutuellement face aux équipes de déportation : autant d’exemples de ces « gens ordinaires accomplissant des choses extraordinaires » qui, selon ses mots, « prouvent que la liberté est plus forte que la peur ».
Cette logique vaut aussi pour les entreprises. Matviichuk n’a pas cité de sociétés depuis la tribune, mais elle s’est montrée directe à propos des firmes européennes qui continuent d’opérer en Russie : en y payant des impôts, a-t-elle soutenu, elles contribuent à financer un État qui consacre désormais une part énorme de son budget à la guerre. « Le chocolat n’est pas du pain, » a-t-elle dit en substance : on peut apprécier certaines marques, mais personne ne mourra si ces marques quittent un marché.
Pour une école qui forme de futurs PDG et investisseurs, l’implication était inconfortable mais impossible à éluder : l’entreprise n’est pas neutre. Les décisions d’investir, de fournir, ou de se retirer sont des choix éthiques - pas seulement des calculs de risque et de rendement.
L’absence de stratégie de l’Union européenne
Lors de notre échange téléphonique, Matviichuk n’a pas davantage ménagé les dirigeants européens : « Je veux que l’Union européenne ait une stratégie. Ils ont remplacé la stratégie par une ‘gestion de la non-escalade’. Ils ne font que réagir. Et quand vous ne faites que réagir, quand vous n’avez ni initiative, ni stratégie, ni vision, ni objectifs - vous n’aurez jamais de succès. » Pour cette représentante de la société civile, l’UE joue tout simplement selon les règles du jeu de Poutine : « C’est pourquoi nous en sommes arrivés au point où Poutine dit ouvertement qu’il est prêt à la guerre avec l’Europe. Donc, avant tout, l’Union européenne doit élaborer une véritable stratégie. Aujourd’hui, elle n’en a aucune. »
Lors de la conférence du soir pour HEC Talks, le message essentiel de Matviichuk aux étudiants d’HEC était sans détour. L’ordre juridique international n’est pas acquis : c’est une toile fragile de normes, tenue par des personnes qui exigent que le droit s’applique même quand cela dérange. Lorsque citoyens, entreprises et universités traitent la liberté comme un simple bien de consommation, a-t-elle suggéré, cette toile se déchire - et l’espace laissé aux hommes forts s’élargit.
Le choix qu’elle a laissé à son audience ne portait pas d’abord sur l’Ukraine ou le Venezuela, Trump ou Poutine. Il portait sur le rôle qu’ils veulent jouer, en tant que futurs leaders, dans l’histoire du droit et de la puissance au cours des prochaines décennies : spectateurs de l’effondrement - ou « gouttes dans l’océan » qui s’y opposent.
Une traduction assistée par LLM.