- L’« awe » n’est pas universellement positif : aux États-Unis, il est associé à la curiosité et à l’appréciation ; en Chine, il s’accompagne plus souvent de peur et de tension émotionnelle
- La culture façonne ce qui le déclenche : les Américains ressentent davantage d’« awe » face à la nature ou à l’architecture, tandis que les Chinois l’associent plus à des figures d’autorité
- Des implications concrètes : les programmes de bien-être, de formation au leadership ou les campagnes marketing fondés sur l’« awe » peuvent produire des effets inverses s’ils ignorent les différences culturelles
L’« awe » est devenu une véritable monnaie émotionnelle dans les cercles du bien-être occidentaux, célébré pour ses effets positifs sur la santé mentale et physique, ainsi que sur les interactions sociales. Des études établissent un lien entre cette émotion et une augmentation des comportements prosociaux, de la curiosité, de l’humilité, du bien-être, ainsi qu’une réduction du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et des profils physiologiques plus adaptatifs.
Pourtant, selon les cultures, l’« awe » peut susciter admiration et émerveillement… ou au contraire crainte et malaise. Et si cette émotion ne « voyageait » pas aussi bien qu’on le pense ?
C’est la question posée par une série d’études interculturelles que j’ai co-signées avec des chercheurs issus de plusieurs institutions académiques. Nos travaux apportent des preuves directes que l’« awe » n’est pas universellement vécue comme une émotion positive.
À partir de journaux émotionnels quotidiens et de données physiologiques, nous avons observé que si l’« awe » est généralement perçue comme positive aux États-Unis, elle s’accompagne en Chine de sentiments de peur et de tension.
Ces résultats remettent en cause l’idée selon laquelle l’« awe » favoriserait systématiquement le lien social ou le bien-être, et soulèvent des questions majeures quant à son utilisation dans les programmes de santé mentale, les formations au leadership et les stratégies marketing à l’échelle mondiale.
Une émotion façonnée par la culture
Les psychologues Dacher Keltner et Jonathan Haidt définissent l’« awe » comme :
« Le sentiment d’être en présence de quelque chose de vaste qui dépasse notre compréhension actuelle du monde. »
Si le déclencheur peut être similaire, l’expérience émotionnelle varie fortement selon les cultures.
Dans deux études, nous avons montré que l’« awe » prend une coloration émotionnelle différente selon le contexte. Aux États-Unis, elle s’accompagne davantage d’appréciation et d’amusement. En Chine, elle est plus souvent associée à la peur et à une pression émotionnelle.
Qu’est-ce qui suscite l’« awe » chez les étudiants ?
La première étude repose sur plus de 2 500 entrées de journaux émotionnels recueillies auprès de 166 étudiants universitaires en Chine et aux États-Unis sur une période de deux semaines.
Les résultats sont clairs : les étudiants chinois ont rapporté davantage de peur lors d’expériences d’« awe » que leurs homologues américains.
Fait notable, cette différence n’apparaît pas pour la joie, suggérant que cette ambivalence émotionnelle est spécifique à l’« awe ».
Les données montrent également des différences dans les déclencheurs.
Aux États-Unis, l’« awe » est plus souvent liée à la nature ou à l’architecture (18 % des cas contre 10 % en Chine).
En Chine, elle est davantage associée à d’autres individus (59 % contre 50 % aux États-Unis).
La psychologie culturelle suggère que la société chinoise, plus collective et hiérarchisée, favorise des expériences d’« awe » liées à des figures de pouvoir, pouvant induire un sentiment de vulnérabilité ou de perte de contrôle.
Une même expérience, des réactions différentes
Dans une seconde étude en laboratoire, des participants américains et chinois ont visionné la même vidéo immersive de paysages naturels.
Malgré une expérience d’« awe » partagée, les réactions divergent.
Les étudiants chinois rapportent davantage de peur.
Les étudiants américains évoquent davantage d’émotions positives, comme l’appréciation et l’amusement.
Les données physiologiques confirment ces écarts :
Les deux groupes présentent des signes d’activation émotionnelle similaires (transpiration, respiration).
Mais le rythme cardiaque diffère : baisse chez les Américains (calme), légère hausse chez les Chinois (tension).
Une émotion aux effets variables
Ces résultats ont des implications importantes. L’« awe » est aujourd’hui largement mobilisée dans les thérapies, l’éducation ou encore le marketing.
Mais si cette émotion génère de la peur dans certains contextes culturels, ses effets sur le bien-être, la créativité ou la cohésion peuvent être ambivalents.
Une étude antérieure montre par exemple que l’« awe » peut atténuer le TSPT chez les vétérans exposés à la nature. Mais si elle s’accompagne de peur, ses bénéfices peuvent diminuer — voire s’inverser.
Pour les entreprises, l’enjeu est également stratégique : campagnes immersives, expériences de marque ou tourisme expérientiel reposent souvent sur l’« awe ». Si cette émotion est perçue comme déstabilisante, elle peut nuire à l’engagement plutôt que le renforcer.
Vers une approche plus nuancée de l’émotion
Nos travaux ne remettent pas en cause l’intérêt de l’« awe », mais montrent qu’elle ne se vit pas de manière universelle.
La culture façonne profondément nos émotions, y compris celles que l’on pensait universelles. L’idée d’un émerveillement systématiquement positif pourrait bien être l’exception plutôt que la règle.
Comprendre ces nuances est essentiel pour concevoir des expériences réellement efficaces à l’échelle internationale.
Sources
Stellar JE, Bai Y, Anderson CL, Gordon A, McNeil GD, Peng K, Keltner D. Culture and Awe: Understanding Awe as a Mixed Emotion. Affect Sci. 2024 Jun 25;5(2):160-170.
Article co-publié par The Conversation Europe: "Reinterpreting ‘awe’: why cross‑cultural emotional intelligence needs to be handled with care".