- Des plateformes comme Airbnb et Uber font office de régulateurs, et non de simples places de marché.
- Leurs règles privées ont un impact sur les entreprises, les mouvements sociaux et les organismes de réglementation.
- Les choix des plateformes en matière d'application des règles influencent le comportement des utilisateurs et la dynamique du marché.
- Une application stratégique des règles peut entraîner des conséquences inattendues, comme la création de nouvelles catégories d'entreprises.
- Les plateformes concurrentes fragilisent la conformité en encourageant le contournement des règles.
Pourquoi les plateformes agissent comme des législateurs privés
Les plateformes numériques, telles qu'Uber, Airbnb, YouTube et Amazon, figurent parmi les entreprises les plus importantes et les plus influentes de l'économie mondiale. Leur modèle économique repose sur les effets de réseau : plus il y a de participants inscrits et actifs sur la plateforme, plus celle-ci prend de la valeur pour tous les membres.
Pour gérer ces interactions, les plateformes définissent des règles d'accès (qui peut s'inscrire), de comportement (ce que les membres peuvent faire) et de relations entre la plateforme, ses membres et les tiers. Ces règles visent à atténuer les frictions de marché susceptibles d'apparaître lors des interactions, comme une forte incertitude, le parasitisme ou l'asymétrie d'information.
En tant qu'entités privées, les plateformes numériques peuvent adapter ces règles à leur guise. Elles peuvent le faire en modifiant leurs accords contractuels (par exemple, les « conditions d'utilisation », la politique de confidentialité, etc.) ou leur code (par exemple, les interfaces de programmation d'applications ou API, les fonctionnalités de conception telles que les filtres, etc.).
Bien que ces règles puissent être perçues comme des caractéristiques des modèles économiques des plateformes, les juristes les considèrent comme une source de régulation qui s'ajoute à la réglementation légale existante.
Par exemple, les politiques de « conditions d'utilisation » de plateformes comme Facebook et YouTube définissent le contenu que les membres peuvent créer et partager, ce qui limite leurs droits individuels à la liberté d'expression et au respect de la vie privée.
De même, les recommandations de contenu et de produits sur des plateformes comme YouTube ou Amazon constituent en réalité des règles qui façonnent la concurrence en favorisant la plateforme ou certains de ses membres au détriment des autres.
Comment les règles des plateformes influencent la société
J'explore ces questions sur les plans théorique et empirique. En m'appuyant sur les travaux de recherche portant sur les « règles en tant qu'institutions » en économie politique et en droit, je développe un cadre théorique permettant de délimiter les différents aspects de l'élaboration des règles par les plateformes.
Par exemple, les plateformes peuvent choisir le type de règle à créer, son mode de mise en œuvre, les personnes ou entités auxquelles elle s'applique et le degré de rigueur de son application. À partir de ce cadre, j'évalue l'impact des choix réglementaires des plateformes sur différentes parties prenantes : les individus et les entreprises proposant des services sur les plateformes (appelés ici « complémentaires »), les régulateurs et les organisations de mouvements sociaux.
Ce que l’affaire Airbnb à Paris nous apprend sur l’application des règles
J'examine empiriquement l'impact des modalités d'application des règles par une plateforme (c'est-à-dire les personnes ciblées et le degré de sévérité des mesures) sur les organismes complémentaires et les régulateurs, à travers deux études. Ces études exploitent les avancées récentes en matière d'identification causale grâce à une méthode de différence-en-différences spatiale appliquée à des données observationnelles à très grande échelle : l'ensemble des plus d'un million d'annonces Airbnb à Paris.
Ces études s'inscrivent dans le contexte du marché parisien de la location saisonnière touristique, et plus précisément dans celui de la conformité des logements à la loi française ELAN de 2016, qui limite à 120 jours par an la location de logements entiers, sauf autorisation.
Dans ce contexte, les logements complémentaires sont ceux qui proposent des locations de courte durée aux touristes ou « clients » sur des plateformes comme Airbnb, Booking.com, Vrbo/Abritel, etc. Bien que cette réglementation s'appliquait initialement à toute la ville, Airbnb a décidé, à compter du 1er janvier 2018, de n'en contrôler le respect que dans les quatre premiers arrondissements de Paris.
Dès janvier 2019, la plateforme a commencé à sanctionner les contrevenants en bloquant automatiquement les calendriers des logements sans licence ayant atteint la limite annuelle de 120 jours dans ces mêmes quatre arrondissements. Ce système a finalement été étendu à l'ensemble de Paris à compter du 1er juillet 2021.
Comment les hôtes et concurrents ont réagi à l'application des règles
La première étude révèle qu'après l'application volontaire de la réglementation par Airbnb, le respect des obligations réglementaires par les prestataires de services complémentaires a progressé dans les quatre premiers arrondissements. Toutefois, ce respect n'était pas total, certains prestataires ayant trouvé des moyens de contourner la réglementation et l'application volontaire d'Airbnb en pratiquant le multi-hébergement, c'est-à-dire en étant référencés sur plusieurs plateformes telles que Vrbo/Abritel, en plus d'Airbnb.
L'étude indique que le respect des obligations réglementaires par les prestataires est crucial pour les plateformes, car un taux de conformité global insuffisant peut exposer la plateforme elle-même à des risques réglementaires ou de réputation. De plus, cette recherche montre que, dans ce cas précis, la concurrence entre les plateformes a nui au respect de la réglementation, les prestataires ayant stratégiquement exploité cette concurrence, via le multi-hébergement, pour échapper à la réglementation.
La seconde étude met en lumière une conséquence inattendue face au nouveau choix réglementaire d'Airbnb : le recours accru des hôtes individuels à des agences immobilières spécialisées dans la gestion de biens, créant ainsi une nouvelle catégorie de prestataires complémentaires.
Cependant, les hôtes individuels qui n'ont pas opté pour ces agences se sont retrouvés en difficulté, confrontés à une concurrence accrue, au sein de leur arrondissement, de la part des logements gérés par des professionnels.
Pourquoi les règles des plateformes façonnent aussi les mouvements sociaux
De plus, je propose un modèle théorique expliquant pourquoi certaines organisations de mouvements sociaux réussissent mieux que d'autres à mobiliser des ressources en ligne (par exemple, Black Lives Matter). Ces organisations ont besoin d'informations et de réseaux pour mobiliser des ressources auprès d'individus et d'organisations.
Or, les règles des plateformes régissent les interactions et les échanges entre leurs membres. Par conséquent, contrairement aux recherches existantes, cette étude révèle que les choix des plateformes en matière de règles non seulement facilitent, mais aussi limitent la capacité des organisations de mouvements sociaux à mobiliser des ressources, car ces règles influencent la manière dont leurs membres partagent l'information, se coordonnent et s'organisent pour une action collective.
Quelles conséquences pour la gouvernance à l'ère des plateformes ?
En résumé, l’élaboration de règles par les plateformes, bien que principalement motivée par la volonté de faciliter les interactions au sein de la plateforme afin de gérer les effets de réseau (une action de marché), a des conséquences non marchandes. Elle intervient en effet, d’une part, dans la conformité réglementaire des acteurs complémentaires et, d’autre part, dans l’environnement informationnel et communicationnel de leurs membres, influençant ainsi leur capacité à s’organiser pour une action collective.
Je démontre également que l’élaboration de règles par les plateformes a des implications pour les acteurs non marchands tels que les régulateurs et les organisations de mouvements sociaux. Au-delà de ses implications théoriques pour la recherche, cette thèse contribue également au débat plus large sur le rôle des plateformes dans la société.
Une traduction assistée par LLM.
Sources
“Essays on Digital Platforms as Private Regulators,” de Madhulika Kaul.
Retrouvez le résumé en français : « Essais sur les plateformes numériques en tant que régulateurs privés » sur Theses.fr.