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Photo by Adolfo Felix for Unsplash

Face à la Chine, l’Europe doit repenser ses alliances public-privé

Depuis Hong Kong, l’investisseur David Baverez alerte sur le décrochage industriel européen. Son analyse met en lumière certaines vulnérabilités du continent et relance le débat sur les choix stratégiques de l’Europe face à la Chine.

5 minutes
L’essentiel
  • Selon David Baverez, l’Europe fait face à un décrochage compétitif vis-à-vis de la Chine. 
  • Il attribue la compétitivité chinoise à un soutien public massif aux entreprises et à un management fondé sur l’exploitation des données clients. 
  • Il estime que le modèle européen, davantage centré sur la subvention de la demande, alimente certaines dépendances industrielles. 
  • Il plaide pour une meilleure articulation entre géopolitique, stratégie d’entreprise et coopération entre acteurs publics et privés.

Face à la montée en puissance industrielle de la Chine, les entreprises européennes évoluent dans un environnement de plus en plus incertain. David Baverez (H.88), auteur de Bienvenue en économie de guerre, estime que l’Europe sous-évalue l’ampleur du choc compétitif et doit repenser en profondeur ses liens entre États et entreprises. Il a répondu à Dare depuis Hong Kong.

Dare : D’après vous, pour l’Europe, la Chine représente-t-elle une menace, un concurrent, ou un révélateur de ses propres fragilités ?

David Baverez : Il faut d’abord comprendre le contexte des deux « chocs chinois ». Le premier en 2001 avec l’entrée de la Chine à l’OMC, où la Chine était une partenaire de l’Occident.  

Le second « choc chinois » post-COVID se traduit par une dégradation marquée de la compétitivité-prix européenne, liée principalement à l’évolution défavorable des prix à la production et à la baisse des coûts industriels chinois.

Je pense que cette compétition industrielle d’ampleur s’explique principalement par deux leviers majeurs de la stratégie chinoise : un soutien massif de l’État aux entreprises et un management agile fondé sur l’exploitation des données clients.

La Chine contribue ainsi à renforcer la dépendance économique de l’Europe à son égard dans plusieurs secteurs stratégiques (en matières premières critiques, produits manufacturés et certaines chaînes d’approvisionnement industrielles). Elle révèlerait ainsi les difficultés de coordination entre acteurs publics et économiques au sein de l’Union européenne.

Dare : Quel rôle jouent, selon vous, les subventions publiques dans l’écart de compétitivité que vous décrivez ?

L’État chinois joue un rôle central dans la compétitivité en soutenant massivement ses entreprises - environ 4 % du PIB d’après le FMI, soit près de 1 000 milliards de dollars. C’est parce que la Chine a fait selon moi le choix de l'économie de guerre, c’est-à-dire de subventionner la production, mais aussi l’innovation, le financement et l’export.

Comme je l’explique dans mon dernier livre, Bienvenue en économie de guerre, l’Europe reste structurée autour d’une logique de subvention de la demande, qui contribue à renforcer ses dépendances industrielles.

Le déficit commercial français s’élève à environ 80 milliards d’euros en 2024, dont près de 50 milliards vis-à-vis de la Chine, soit une part proche de la moitié. En revanche, cette concentration concerne uniquement le commerce de biens : la balance courante française est globalement équilibrée.

Dare : Quel est ce nouveau type de management agile que la Chine développe ?

Ce modèle repose sur un management avec innovation par itération, fondé sur l’exploitation intensive des données. Les entreprises lancent rapidement des produits en petites séries, puis les ajustent en continu leur production en fonction de la demande observée. Des entreprises comme Shein sont capables de passer du design à la production en quelques semaines grâce à l’analyse combinée des signaux issus des réseaux sociaux et données internes (app, ventes, clics)

Ce système repose moins sur une intégration verticale classique que sur une intégration numérique très poussée de la chaîne d’approvisionnement, permettant une forte réactivité et des prix compétitifs. Toutefois, la durabilité et la transférabilité de ce modèle restent débattues, notamment en Europe.

Dare : Que recommandez-vous aux dirigeants et aux conseils d'administration ?

La géopolitique va frapper vite et fort. Selon moi, les dirigeants devraient mener une transformation en profondeur, avec comme choix stratégiques d’intégrer la géopolitique à tous les niveaux de décision, et de repenser les dépendances économiques. Plus concrètement, chaque dirigeant ou conseil d’administration devrait formaliser une « déclaration d’interdépendance » en tournant les nouvelles dépendances en interdépendances.

Au niveau national, il faudrait en France renforcer le dialogue entre le gouvernement, les organisations et les chercheurs.

En savoir plus

Sources

Article based on an interview with David Baverez by Céline Bonnet-Laquitaine.

L’auteur
David Baverez
Investisseur, essayiste, conférencier

Installé à Hong Kong depuis 2012, David Baverez est investisseur, essayiste et conférencier. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les relations entre la Chine et l’Occident. Il est également chroniqueur à L’Opinion. Il est diplômé d'HEC et de l'INSEAD.

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