Aller au contenu principal

©HEC Paris 2026 - Olivia Lopez - Illustration generated by Midjourney

Sans alliances, la géopolitique peut briser votre “supply chain” Sans alliances, la géopolitique peut briser votre “supply chain”

Quand la politique perturbe votre supply chain, la confiance construite au-delà des frontières devient votre meilleure protection. 

5 minutes
L’essentiel
  • Les alliances stratégiques peuvent augmenter la rentabilité jusqu’à 50 % en période de disruption.
  • Les droits de douane augmentent les coûts ; les quotas bloquent les flux ; les alliances permettent de gérer les deux.
  • Les entreprises dotées d’alliances solides peuvent tenir leurs engagements auprès de leurs clients, même sous forte pression. 

Les “supply chains”, ou chaînes d’approvisionnement, mondiales d’aujourd’hui sont optimisées pour réduire les coûts, mais pas pour résister aux chocs. Lorsque la géopolitique s’en mêle, ces réseaux très « lean » peuvent s’effondrer rapidement.

Avec mes co-auteurs, nous avons modélisé une alternative : les alliances stratégiques. Un nombre limité de partenaires de confiance répartis dans des régions clés peut agir comme des corridors protégés, permettant aux entreprises d’absorber les chocs, de maintenir les flux et de préserver la confiance.

Comment la géopolitique révèle la fragilité des "supply chains"

Vos batteries viennent d’Asie, vos minerais rares d’Afrique et votre software d’Europe.

Du jour au lendemain, un gouvernement impose des droits de douane massifs sur vos importations. Ou pire, il introduit un quota limitant la quantité d’un composant clé que vous pouvez importer.

Résultat : les lignes de production s’arrêtent, les coûts explosent et les clients s’impatientent.

Ce scénario n’a rien d’hypothétique.

Plus tôt cette année, des milliers de voitures Volkswagen ont été immobilisées dans des ports américains. Quelques mois plus tard, les États-Unis ont doublé les droits de douane sur les véhicules électriques et les puces chinoises.

Et cet automne, la République démocratique du Congo ' premier fournisseur mondial de cobalt ' a instauré des quotas d’exportation stricts, contraignant les producteurs de véhicules électriques à réduire ou retarder leur production.

Ces chocs deviennent de plus en plus fréquents. Les entreprises ne peuvent plus considérer le risque géopolitique comme un phénomène extérieur : il constitue désormais un défi opérationnel central.

Notre recherche répond à une question simple mais urgente : comment concevoir des "supply chains" capables de survivre - et même de prospérer - dans ce contexte turbulent ?

La réponse tient en une idée puissante : les alliances stratégiques.

Pourquoi les alliances comptent

Une alliance stratégique est une relation stable et fondée sur la confiance qui permet de maintenir les routes commerciales ouvertes lorsque tout le reste est incertain.

Elle peut prendre différentes formes :

  • un accord commercial formel, comme le marché unique européen ou l’USMCA ;
  • un partenariat de long terme avec un fournisseur, qui vous donne la priorité en période de crise.

En période de stabilité, ces alliances peuvent sembler invisibles.

Mais lorsqu’un choc survient, elles agissent comme des voies réservées sur une autoroute bloquée, permettant aux marchandises de continuer à circuler tandis que les concurrents sont à l’arrêt.

Nos modélisations montrent qu’une seule alliance solide peut augmenter la rentabilité dans le pire scénario d’environ 50 % lors de turbulences politiques.

L’enseignement clé : la résilience ne nécessite pas des dizaines d’alliances. Quelques partenariats soigneusement choisis - des alliances « ancrages » dans des zones stratégiques - peuvent suffire à maintenir une partie du réseau opérationnelle et à préserver l’activité.

Droits de douane, quotas et engagements clients : des enjeux croissants

Toutes les disruptions ne se ressemblent pas.

Les droits de douane augmentent les coûts mais ne bloquent pas les flux : les entreprises peuvent rediriger les marchandises ou absorber la hausse des coûts - comme on l’a observé lorsque les droits de douane américains sur les véhicules électriques et les puces chinoises ont forcé les entreprises à s’adapter.

Les quotas, en revanche, imposent une limite stricte : une fois le plafond atteint, aucune somme d’argent ne permet d’augmenter les volumes importés. C’est ce qui s’est produit avec le quota de cobalt de la RDC, qui a laissé de nombreux fabricants de véhicules électriques sans solution.

Les alliances aident dans les deux cas, mais de manière différente :

  • face aux droits de douane, elles réduisent les coûts et offrent davantage de flexibilité ;
  • face aux quotas, elles garantissent l’accès à des ressources rares lorsque d’autres acteurs sont exclus.

L’enjeu devient encore plus important lorsque les entreprises ont des engagements fermes envers leurs clients, par exemple lorsqu’elles promettent de satisfaire une part fixe de la demande.

Ces promesses renforcent la confiance, mais amplifient aussi les conséquences en cas de rupture.

Dans nos simulations, les entreprises disposant d’alliances solides parviennent à maintenir les flux et à honorer leurs engagements, même face à des chocs extrêmes, tandis que celles qui en sont dépourvues voient leur rentabilité s’effondrer.

Repenser la conception des "supply chains"

Nos résultats dessinent un constat clair.

L’efficacité a rendu les "supply chains" modernes plus fragiles. 
Les droits de douane érodent progressivement les marges, tandis que les quotas peuvent bloquer totalement les opérations. 
Les engagements clients augmentent encore les risques, transformant les défaillances opérationnelles en crises de réputation.

Dans ce contexte, les alliances apparaissent comme le principal facteur de stabilisation.

L’ancien modèle - optimiser les coûts et réagir aux crises - ne fonctionne plus. Les disruptions géopolitiques sont désormais trop fréquentes et trop sévères.

L’objectif n’est plus seulement l’efficacité, mais l’accès garanti : la certitude que votre "supply chain" continuera de fonctionner lorsque les autres seront paralysées.

Lorsque les chocs surviennent, les alliances stratégiques agissent comme des amortisseurs, maintenant les flux de marchandises et la confiance des clients.

Et lorsque les concurrents sont bloqués dans les embouteillages géopolitiques, les entreprises qui disposent d’alliances continuent d’avancer.

Dans un monde marqué par les droits de douane, les quotas et des engagements clients toujours plus forts, les alliances ne sont plus une option : elles sont le fondement de la survie des "supply chains".

Sources

Article basé sur l’étude « Geopolitical Disruptions in Global Supply Chains: The Role of Strategic Alliances », publiée en décembre 2025 dans Transportation Research Part E: Logistics and Transportation Review. 

 

Sam Aflaki
L’auteur
Prof. Sam Aflaki
Professeur - Systèmes d'information & Gestion des opérations

Sam Aflaki est professeur et directeur du département Systèmes d’Information et Gestion des Opérations à HEC Paris. Il conçoit des modèles alimentés par l’IA et les données pour guider les décisions durables en opérations et supply chain.

Ses recherches répondent à un défi majeur : comment croître de...

Dare, la newsletter

Chaque mois, les sujets qui comptent et les personnes qui osent.