Lorsque les entreprises commettent des erreurs sur le plan social – comme la sous-rémunération du personnel ou la promotion d'un environnement de travail toxique –, les actionnaires salariés sont attentifs. Mais qu'en est-il des scandales environnementaux ou des défaillances de gouvernance ? Notre étude, menée en collaboration avec Marie Brière d'Amundi Asset Management, de l'Université Paris Dauphine et de l'Université Libre de Bruxelles et publiée en 2022, révèle que les actionnaires salariés ne réagissent pas de manière uniforme aux différents critères ESG. En effet, leur comportement d'investissement ne chute brutalement qu'après l'apparition de problèmes sociaux – tels que le surmenage ou le harcèlement – au sein de leur entreprise. Les dommages environnementaux ou les manquements à la gouvernance d'entreprise, même au sein d'une même entreprise, suscitent rarement la même réaction.
Pourquoi les critères ESG ne motivent pas l'investissement des employés
Ces dernières années, la performance environnementale, sociale et de gouvernance (ESG) des entreprises est devenue un facteur de plus en plus important influençant le sentiment des investisseurs. Mais est-ce le cas pour tous les investisseurs ? Notre récente étude a analysé la réaction des salariés actionnaires français à la performance ESG à travers leurs investissements personnels dans les plans d’actionnariat salarié. Les résultats montrent que ces salariés réagissent différemment à la performance ESG de leur employeur : leur bien-être personnel est au cœur de leurs préoccupations.
Les salariés actionnaires peuvent représenter un groupe d’investisseurs significatif dans certaines entreprises. Aux États-Unis, ils détiennent 8 % du capital de leur entreprise. En France, environ 51 % des salariés ont accès à des plans d’actionnariat salarié et, en 2018, leurs participations représentaient environ 3,5 % du capital total des entreprises françaises. Mais pour investir, les salariés doivent-ils aimer leur entreprise et approuver sa performance éthique ?
Les échecs sociaux sont le véritable déclencheur de la loyauté
Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) et la performance des entreprises au regard de ces critères aident les investisseurs socialement responsables à sélectionner leurs placements. Ces considérations revêtent une importance croissante pour les investisseurs. Nous souhaitions toutefois déterminer si cela s'applique à tous les segments de la communauté des investisseurs, et plus particulièrement aux salariés actionnaires.
En théorie, l'actionnariat salarié devrait constituer un outil de motivation pour les employés, un instrument d'épargne avantageux et une source potentielle de financement pour l'entreprise. De tels dispositifs sont largement encouragés par des avantages fiscaux et autres incitations gouvernementales.
Notre objectif était de mieux comprendre dans quelle mesure la performance ESG d'une entreprise influence la fidélité de ses employés. Nous avons donc décidé d'analyser la propension des employés à investir dans les actions de leur entreprise en fonction de sa performance ESG.
Notre hypothèse était que la décision d'un employé d'acheter des actions de son employeur reflète sa satisfaction quant aux politiques de l'entreprise. Une satisfaction accrue des employés engendre une fidélité renforcée, qui à son tour les incite à investir davantage dans l'entreprise par le biais de l'actionnariat salarié plutôt que par d'autres placements.
Pour étudier le lien entre les décisions d’investissement des salariés et les pratiques ESG de leurs employeurs, nous avons eu accès à un ensemble de données anonymisées concernant les salariés français participant à des plans d’épargne salariale. Ces données, fournies par Amundi Asset Management, leader de la gestion d’actifs pour les plans d’épargne salariale en France avec environ 66,8 milliards d’euros d’actifs sous gestion, nous ont permis d’analyser les comportements d’investissement mensuels de plus de 380 000 salariés.
Le rôle surprenant des incidents environnementaux
Pour évaluer la performance ESG des entreprises, nous avons compilé les incidents ESG recensés dans la base de données RepRisk. RepRisk analyse les médias, les parties prenantes et les sources tierces afin de recueillir des informations relatives aux pratiques ESG des entreprises, et fournit un décompte quotidien des actualités ESG négatives au niveau de l'entreprise.
Les données ESG sont également classées en différentes catégories d'enjeux ESG. Nous avons utilisé le nombre d'actualités négatives de RepRisk comme indicateur de pratiques ESG négatives, puis étudié son impact sur les décisions d'investissement des employés.
Notre premier constat est que les employés sont nettement moins enclins à investir dans leur entreprise, ou investissent considérablement moins, suite à des incidents ESG négatifs. Notre analyse des données, après prise en compte d'autres facteurs tels que la conjoncture économique et les caractéristiques de l'entreprise, indique que la probabilité qu'un employé investisse dans les actions de son entreprise diminue de 18 points de pourcentage (46 % par rapport à la moyenne de l'échantillon) lorsque le nombre d'incidents ESG négatifs au sein de l'entreprise double en un an.
En valeur absolue, cela représente une réduction moyenne de l'investissement individuel de 377 € sur l'année. Ce montant est économiquement significatif et important par rapport à l'investissement annuel moyen d'un employé dans les actions de son entreprise, qui s'élève à environ 500 €.
Nous souhaitions également approfondir notre analyse et mieux comprendre les motivations sous-jacentes à ces décisions d'investissement. Heureusement, la finesse des classifications ESG de RepRisk nous a permis d'appréhender plus précisément les facteurs influençant les comportements d'investissement et de les relier aux trois dimensions de la performance ESG : environnementale, sociale et de gouvernance. Les résultats nous ont surpris.
L'impact sur le lieu de travail local influence le comportement des employés
Nous avons constaté que ces décisions d'investissement ne réagissaient pas aux événements liés à la gouvernance et, dans certains cas, semblaient même réagir positivement à des incidents environnementaux négatifs. Une analyse plus approfondie a révélé que ce résultat surprenant était largement dû aux employés travaillant dans les secteurs les plus polluants, dont la loyauté envers leur employeur semble augmenter suite à des incidents environnementaux négatifs.
Globalement, nous avons constaté que la satisfaction et la loyauté des employés sont indépendantes de la performance environnementale de leur entreprise. Nous avons également constaté que les employés qui ont tendance à investir dans des fonds d'investissement socialement responsables (ISR) et les jeunes employés – deux facteurs associés à une plus grande conscience environnementale – sont légèrement plus sensibles aux incidents ESG négatifs concernant leur entreprise.
En réalité, les principaux facteurs influençant les décisions d'investissement étaient liés à des signalements d'incidents sociaux tels que le surmenage, les faibles rémunérations, la surveillance des employés, le harcèlement, les suicides d'employés ou la discrimination à l'encontre des membres d'un syndicat.
Parmi ces incidents sociaux, ceux qui touchaient directement les conditions de travail des employés étaient les plus susceptibles d'influencer les décisions d'investissement. Nous avons également constaté que les employés français réagissent beaucoup plus fortement à ces incidents sociaux survenant en France qu'à ceux survenant au sein de la même entreprise, mais à l'étranger.
En savoir plus dans le Financial Times : "Le climat devient personnel alors que les membres du conseil d'administration risquent leur popularité" (en anglais)
Repenser la promesse de l'actionnariat salarié
Nos résultats suggèrent que les décisions des employés sont principalement motivées par les pratiques ESG qui affectent directement leur quotidien. Les avantages personnels sont les principaux facteurs de satisfaction et de fidélité des employés envers leur employeur. Il semble que les employés ne soient pas altruistes, mais privilégient leur propre intérêt plutôt que les facteurs ESG plus larges lorsqu'ils prennent des décisions d'investissement.
Contrairement à d'autres études et aux conceptions actuelles de la prise de décision des investisseurs, nos données empiriques indiquent que, globalement, les investisseurs ont tendance à suivre la performance ESG des entreprises, et que ce critère est un facteur important dans leurs décisions d'investissement. Cependant, une catégorie spécifique d'investisseurs, les employés de l'entreprise, se concentre clairement sur leur propre bien-être.
L'activisme des employés étant un phénomène émergent, il est essentiel de comprendre si leurs intérêts convergent avec ceux des actionnaires et des autres parties prenantes clés. Ces résultats peuvent améliorer notre compréhension du compromis auquel les entreprises sont confrontées entre les avantages liés à l'actionnariat salarié et les tensions potentielles que cela pourrait engendrer avec d'autres aspects de l'entreprise.
Nous poursuivrons nos recherches afin d'explorer ce phénomène plus en profondeur.
Applications
Le principal facteur influençant les décisions d’investissement des salariés en matière d’ESG, notamment concernant les actions de leur entreprise, réside dans leurs conditions de travail et leur bien-être au travail. Ce comportement diffère de celui des investisseurs institutionnels et les employeurs doivent en tenir compte dans leurs arbitrages. Cette recherche sera poursuivie par le biais d’une enquête menée prochainement à HEC et qui sera envoyée aux salariés afin de recueillir des données plus substantielles sur leurs décisions d’investissement et leurs motivations.
Méthodologie
Les chercheurs ont utilisé des données uniques issues des plans d’épargne salariale d’entreprise en France, couvrant la période 2015-2018. Ces données ont été corrélées avec la performance ESG de l’entreprise, telle que rapportée par la base de données RepRisk ESG Practice, afin d’évaluer la relation entre les décisions d’investissement des salariés et les facteurs ESG.
Sources
Article basé sur un entretien avec Maxime Bonelli et son document de travail, « Altruism or Self-Interest? ESG and Participation in Employee Share Plans », co-écrit avec Marie Brière d'Amundi Asset Management, de l'Université Paris Dauphine et de l'Université Libre de Bruxelles, et François Derrien de HEC Paris, Département de Finance. Ce document a été rédigé en juillet 2022 et peut être consulté ici.