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Le mérite n'est pas neutre, et l'anglais non plus

L’anglais et le « mérite » renforcent les inégalités dans le monde universitaire et au-delà. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus les professeurs Daniel Martinez et Keith Robson, de HEC Paris.

L’essentiel
  • La notion de « mérite » est souvent définie par les normes sociales dominantes et l'auto-renforcement des élites.
  • L'adéquation culturelle, la classe sociale, le genre et l'apparence façonnent davantage la progression de carrière que le talent.
  • La domination de la langue anglaise marginalise la recherche locale critique et les chercheurs non anglophones.
  • Publier en anglais fausse les agendas de recherche et crée un gardiennage académique.
  • Les revues multilingues constituent un premier pas vers la fin de cette exclusion systémique.

Comment le mérite masque les préjugés sociaux et culturels

Professeur Robson, votre dernier article examine comment le langage du mérite ralentit, entre autres, les tentatives des organismes de réglementation pour améliorer la diversité. 

Qu'est-ce que le langage du mérite, exactement ?

Keith ROBSON : Eh bien, le langage du mérite renvoie aux idées de longue date sur la méritocratie et le fait que les gens obtiennent ce qu'ils méritent, là où ils sont grâce au mérite. Le problème avec la notion de mérite, c'est la façon dont les significations finissent par être incrustées dans les organisations, et c'est ce que cet article essaie d'aborder.

Que voulez-vous dire par « les significations s'incrustent aux organisations » ?

ROBSON : Les organisations adoptent souvent le discours de la méritocratie pour afficher leur souci d'équité et d'objectivité. Elles affirment : « Nous recrutons et promouvons en fonction du talent et du travail acharné. » Mais en réalité, la notion de « mérite » est fortement influencée par des facteurs culturels et sociaux. Ces facteurs, rarement reconnus, jouent pourtant un rôle déterminant dans la réussite de chacun.

En réalité, la notion de « mérite » est fortement influencée par des facteurs culturels et sociaux.

Pouvez-vous donner un exemple de ces facteurs culturels et sociaux ?

ROBSON : Je pense que l'adéquation culturelle est en réalité une façon d'aborder certains attributs qui peuvent sembler techniques, mais qui revêtent une dimension sociale plus profonde, liée à l'intégration au sein d'une organisation. Au Royaume-Uni, l'exemple le plus évident est souvent la classe sociale. Historiquement, les cabinets professionnels d'avocats, d'architectes ou d'experts-comptables ont été stratifiés selon l'appartenance sociale. Et l'appartenance sociale est un attribut qui se manifeste dans la posture, la façon de parler, de s'habiller et le langage corporel. Cela est étroitement lié à la notion de mérite.

Ainsi, bien souvent, la notion de mérite est définie dans la pratique par des élites qui se considèrent elles-mêmes comme des élites.

Pourquoi le mérite nuit souvent à la diversité

C'est fascinant, mais cela semble aussi profondément ancré. Comment cela impacte-t-il les efforts en faveur de la diversité ?

ROBSON : Cela crée un cercle vicieux. Lorsque les organisations valorisent des attributs comme « l'adéquation culturelle », elles récompensent en réalité des personnes qui ressemblent à celles qui détiennent déjà le pouvoir. Il devient alors plus difficile pour les personnes issues de milieux divers de progresser, même lorsqu'elles répondent aux critères techniques, voire les dépassent. Les initiatives en faveur de la diversité échouent souvent car elles ne s'attaquent pas à ces biais sous-jacents.

Lorsque les organisations valorisent le mérite, elles récompensent en réalité des personnes qui ressemblent à celles qui détiennent déjà le pouvoir.

Existe-t-il d'autres exemples que ceux liés à la classe sociale ?

ROBSON : Absolument. Le genre est un autre domaine où le discours sur le mérite peut masquer l'exclusion. Par exemple, dans certaines entreprises, les processus d'attribution des tâches favorisent subtilement les employés masculins pour les missions les plus prestigieuses. Ces missions servent souvent de tremplin à la promotion. Les femmes, quant à elles, peuvent se voir confier des tâches moins prestigieuses, ce qui impacte leur trajectoire professionnelle. Ce n'est pas forcément intentionnel, mais c'est une conséquence directe de la façon dont le mérite est perçu et récompensé.

Quelles solutions proposez-vous pour lutter contre ces préjugés profondément ancrés ?

ROBSON : Pour rompre ce cycle, les entreprises doivent examiner attentivement leurs pratiques. Une solution consiste à repenser les critères d'évaluation afin de valoriser les contributions diverses. Le mentorat et une répartition plus large des tâches peuvent également contrecarrer le favoritisme. Par exemple, s'assurer que tous les employés ont un accès égal aux projets à haute responsabilité peut faire une différence significative. Cependant, le changement est lent car la notion de mérite est profondément ancrée dans les cultures professionnelles.

Le mentorat et une répartition plus large du travail peuvent contrecarrer le favoritisme, et la mise en place de politiques peut neutraliser les biais.

Comment commencer à remettre en question ces normes

Comment les organisations peuvent-elles commencer à remettre en question ces normes ?

ROBSON : Tout commence par une prise de conscience. Les dirigeants doivent reconnaître que le mérite n'est pas un concept objectif ; il est façonné par les contextes sociaux et culturels. Dès lors, ils peuvent mettre en œuvre des politiques pour neutraliser les biais. Par exemple, les évaluations à l'aveugle peuvent réduire l'influence de facteurs subjectifs comme l'accent ou l'apparence. Des programmes de formation peuvent également aider les employés à comprendre et à atténuer leurs biais inconscients.

Vous avez étudié ces questions en profondeur. Êtes-vous optimiste quant à l'avenir ?

ROBSON : Je suis prudemment optimiste. Il y a une prise de conscience croissante d'un besoin de diversité, et certaines organisations font de vrais efforts pour changer. Cependant, le discours sur le mérite est si profondément ancré qu'il faudra du temps pour le déconstruire. Des progrès sont possibles, mais ils exigent des efforts soutenus et la volonté d'affronter des vérités dérangeantes.

Pourquoi la domination de l'anglais fausse le monde universitaire

Professor Daniel Martinez, your editorial, "Language was always a companion of the empire," explores the role of English as a dominant language in academia. 

Pourquoi la langue est-elle si importante dans la recherche ?

MARTINEZ : Le langage n'est pas seulement un outil neutre; il est profondément lié au pouvoir. L'anglais est devenu un véritable gardien ("gatekeeper") du monde universitaire, marginalisant les locuteurs non-natifs, en particulier ceux qui manquent de réseaux et de ressources financières, et renforçant ainsi les hiérarchies. Les chercheurs provenant de régions comme l'Amérique latine sont confrontés non seulement à des défis linguistiques, mais aussi à des obstacles économiques et culturels lorsqu'ils publient en anglais. Cela perpétue l'iniquité, car les universitaires sont forcés d'adopter une « nouvelle identité académique », souvent au détriment de leurs contextes natifs.

Que voulez-vous dire par « nouvelle identité académique » ?

MARTINEZ : Lorsqu'on écrit dans sa langue maternelle, on bénéficie d'un niveau d'assurance, d'aisance et de résonance culturelle difficilement égalable dans une langue étrangère comme l'anglais. Or, contraints d'écrire en anglais, les chercheurs doivent composer avec des normes linguistiques et culturelles qui leur sont étrangères. Cela modifie leur expression et, en fin de compte, la façon dont ils sont perçus. Ils sont souvent jugés non pas sur l'originalité de leurs idées, mais sur leur capacité à se conformer à ces normes externes, ce qui peut être déstabilisant.

Lorsqu'ils sont contraints d'écrire en anglais, les chercheurs non natifs doivent composer avec des normes linguistiques et culturelles qui leur sont étrangères.

Comment contester le monopole anglais dans la recherche

Vous affirmez que la domination de l'anglais affecte non seulement les chercheurs individuels, mais aussi les efforts de recherche au niveau local. Pouvez-vous expliquer cet impact ?

MARTINEZ : Lorsque les chercheurs souhaitent publier dans les meilleures revues anglophones, ils doivent souvent privilégier les sujets ou les débats qui se déroulent en Amérique du Nord ou en Europe. Cela biaise la recherche et relègue au second plan des problématiques locales pourtant cruciales. Par exemple, une étude ancrée dans le contexte sud-américain peut être rejetée pour manque de « pertinence mondiale », ce qui signifie souvent une pertinence limitée pour les économies anglophones, les enjeux sociétaux ou les débats comptables. Il s’agit d’un problème à la fois linguistique et géographique. Il est frustrant de constater que d’importants problèmes locaux sont négligés parce qu’ils ne correspondent pas aux attentes de ces plateformes prétendument internationales.

Avez-vous des exemples précis de ce genre de situation ?

MARTINEZ : Absolument. J'ai vu des cas où des chercheurs originaires d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine ont soumis des travaux de recherche s'appuyant sur des données provenant de leurs propres juridictions. Les évaluateurs peuvent alors examiner ces travaux avec plus d'attention, remettant en question leur pertinence à travers le prisme de la généralisation, surtout si le contexte semble très éloigné de celui des évaluateurs ou des rédacteurs de la revue. Paradoxalement, ces mêmes études pourraient révéler des aspects fascinants de leurs contextes respectifs, offrant des perspectives susceptibles d'enrichir la compréhension globale, et pourtant, elles sont marginalisées parce qu'elles ne correspondent pas au paradigme dominant.

Elles sont marginalisées parce qu'elles ne correspondent pas au paradigme dominant.

Que peut-on faire pour lutter contre cette inégalité dans le domaine de la publication universitaire ?

MARTINEZ : Les initiatives telles que la publication multilingue sont essentielles. Par exemple, la revue Critical Perspectives on Accounting accepte désormais les soumissions en français et en espagnol. Le processus de soumission et d'évaluation se déroule dans la langue de l'auteur, la traduction en anglais n'intervenant qu'après acceptation de l'article. Les deux versions linguistiques sont ensuite mises à disposition. Bien que le système ne soit pas parfait, il représente une avancée majeure pour la publication scientifique au sein d'une revue internationale. Il permet aux auteurs d'écrire dans leur langue maternelle tout en touchant un public international. C'est un petit pas, mais significatif, pour remettre en question le monopole de l'anglais et donner la parole aux voix sous-représentées.

Cela semble prometteur, mais la mise en œuvre de telles initiatives présente-t-elle des difficultés ?

MARTINEZ : Il y a des défis importants. La traduction d'articles est coûteuse et chronophage. Pour de nombreux auteurs, notamment ceux issus d'institutions aux ressources limitées, la prise en charge des frais de traduction représente un obstacle majeur. De plus, la perception persistante d'une supériorité intrinsèque des revues anglophones dissuade les auteurs d'opter pour des solutions multilingues. Les revues doivent également développer un réseau d'évaluateurs à la fois connectés à diverses communautés linguistiques et sensibles aux critères de qualité de la revue.

Vous avez évoqué les coûts et les perceptions. Y a-t-il des problèmes structurels plus profonds en jeu ?

MARTINEZ : Oui. Une part importante et influente de cet écosystème universitaire repose sur des normes anglophones. Les classements universitaires, les indicateurs de citation et même les subventions sont souvent liés aux publications dans des revues en anglais. Ce système perpétue ce phénomène et freine l'essor des initiatives multilingues. Pour résoudre véritablement ce problème, un changement systémique est nécessaire : le monde universitaire doit reconnaître et valoriser la recherche dans toutes les langues, et pas seulement en anglais.

Traduction assistée par LLM.

Sources

D’après l’article du podcast « HEC Professors Address the Challenges of Merit and the Monopoly of English in Academic Research » de Daniel Martinez Ahloy et Keith Robson.

Daniel Martinez
L’auteur
Prof. Daniel Martinez Ahloy
Professeur Associé - Comptabilité et Contrôle de Gestion

Daniel Martinez est Professeur Associé au sein du département Comptabilité et Contrôle de Gestion à HEC Paris. « Les systèmes comptables ne se contentent pas d’enregistrer les faits : ils façonnent ce qui devient possible. » Daniel étudie la manière dont la mesure de la performance constitue les...

Keith Robson
L’auteur
Prof. Keith Robson
Professeur - Comptabilité

Les domaines de recherche du professeur Keith Robson incluent les mesures de performance et leur diffusion, les études socio-politiques de la régulation comptable, la profession et les cabinets professionnels, la professionnalisation, le contrôle de gestion dans les établissements scolaires, ainsi...

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