Aujourd’hui, les entreprises sont toujours évaluées à l’aune de ce qu’elles produisent, mais de plus en plus aussi de ce qu’elles incarnent. Pourtant, l’économie dominante reste largement silencieuse sur une question essentielle : quelle place accorder à la raison d’être dans le monde du travail ?
Lors de sa conférence à HEC Paris Purpose Day, Tim Besley, professeur à la London School of Economics, a défendu l’idée qu’il s’agit là d’un angle mort majeur de la théorie économique. En s’appuyant sur l’économie, la philosophie et la théorie politique, il propose un nouveau cadre dans lequel l’entreprise ne se limite pas à produire des biens privés : elle crée également du sens, nourrit la motivation et génère des « biens publics » au sein même de l’organisation.
Si cette hypothèse est juste, alors notre manière d’envisager la productivité, le leadership ou encore la régulation mérite d’être profondément repensée.
Repenser l’entreprise au-delà du profit et de la performance
Les modèles économiques traditionnels s’intéressent avant tout à l’efficacité : les entreprises allouent-elles correctement les ressources ? Les marchés produisent-ils des résultats optimaux ?
Pour Tim Besley, cette approche reste incomplète. Elle laisse de côté une question fondamentale : quelle expérience du travail les entreprises offrent-elles aux individus ?
À ce jour, il n’existe pas de cadre largement reconnu permettant d’intégrer la notion de raison d’être dans l’analyse économique, ni de véritable méthode pour la mesurer. Les indicateurs tels que les salaires ou la productivité sont bien établis, mais des dimensions comme la dignité, le respect ou le sentiment de contribuer à une œuvre utile demeurent largement sous-explorées.
Or cette lacune est loin d’être anodine : elle conduit à ignorer une dimension essentielle du fonctionnement réel de nos économies.
Pourquoi la raison d’être stimule la motivation… et la performance
L’un des principaux arguments avancés par Tim Besley est que les salariés ne sont pas uniquement des agents économiques ; ce sont aussi des individus guidés par leurs motivations.
Ils accordent de l’importance à la nature de leur travail, aux valeurs qu’il véhicule et à son impact sur la société. Lorsque ces dimensions sont alignées, la motivation progresse… tout comme la performance.
Cette perspective remet en question l’idée selon laquelle les incitations seraient avant tout financières. La raison d’être devient alors une véritable source d’avantage concurrentiel.
Les travaux récents de Rodolphe Durand, professeur à HEC Paris, permettent de comprendre comment ce mécanisme se concrétise dans les organisations. Avec ses co-auteurs, il montre que la raison d’être devient un levier de performance lorsqu’elle fait l’objet d’échanges réguliers et d’une véritable appropriation collective au sein des équipes.
Leur recherche révèle que l’engagement des collaborateurs est plus fort lorsque les managers ouvrent un dialogue continu sur la raison d’être de l’entreprise et établissent des liens explicites avec les activités du quotidien. La performance ne naît pas de slogans, mais des relations de confiance, des conversations et de la compréhension partagée que les organisations construisent autour de leur mission.
Les entreprises capables d’aligner leurs objectifs avec les valeurs de leurs collaborateurs peuvent ainsi renforcer durablement l’engagement et la performance, non par le contrôle, mais par le sens.
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Du salaire au respect : ce que révèlent les données
Les données empiriques confirment cette évolution. Les enquêtes montrent que le sentiment d’être respecté au travail est fortement corrélé à la satisfaction globale dans la vie. Plus surprenant encore, le niveau de revenu explique une part relativement faible de cette variation.
Les facteurs les plus déterminants sont directement liés à l’environnement de travail, notamment :
- La confiance envers le management ;
- La fierté d’appartenir à l’organisation ;
- La qualité de l’environnement de travail.
À l’inverse, ni la profession exercée ni les préférences politiques ne permettent d’expliquer significativement ces différences.
Ces résultats suggèrent que la raison d’être ne dépend ni du statut ni du salaire, mais avant tout de la culture de l’organisation et de la qualité du leadership.
Raison d’être, pouvoir et égalité au travail
Pour approfondir cette réflexion, Tim Besley mobilise également la philosophie.
En s’appuyant sur le concept d’égalité relationnelle développé par Elizabeth Anderson, il rappelle que les inégalités ne se limitent pas aux écarts de revenus : elles concernent également les rapports de pouvoir et les relations hiérarchiques au sein des organisations.
Les entreprises reposent par nature sur des relations d’autorité. Mais lorsque les collaborateurs disposent d’une véritable autonomie et d’un sentiment de responsabilité, leur motivation progresse.
De son côté, Michael Sandel, avec son concept de justice contributive, souligne que chacun aspire à avoir le sentiment d’apporter une contribution utile à la société à travers son travail.
Ces deux approches convergent vers une même idée : la raison d’être émerge lorsque :
- Les collaborateurs sont respectés et responsabilisés ;
- Leur travail contribue à des objectifs d’intérêt collectif ;
- L’organisation nourrit un sentiment de mission partagée.
Quand les entreprises deviennent des acteurs politiques
La réflexion sur la raison d’être conduit finalement à un débat plus large, de nature politique.
À mesure que les entreprises assument des responsabilités croissantes en matière de développement durable, d’impact social ou de transition écologique elles interviennent dans des domaines traditionnellement réservés à l’État.
Cela soulève plusieurs questions fondamentales :
- Les entreprises doivent-elles définir elles-mêmes leur mission sociétale ?
- Les pouvoirs publics doivent-ils fixer le cadre et les règles du jeu ?
- Que se passe-t-il lorsque les institutions politiques ne parviennent plus à répondre aux attentes de la société ?
Tim Besley met en garde contre une dépendance excessive à l’égard d’une « politique privée », dans laquelle les entreprises combleraient les défaillances de l’action publique. Il plaide au contraire pour un renforcement des institutions publiques, tout en reconnaissant que les entreprises sont désormais devenues, de fait, des acteurs politiques.
Dans cette perspective, la raison d’être ne relève plus uniquement du management : elle constitue également un enjeu politique et sociétal.
Un cadre indispensable… mais encore inachevé
La quête de sens au travail ouvre-t-elle une véritable « boîte de Pandore » ?
Pour Tim Besley, incontestablement. Elle complexifie la théorie économique, oblige à dialoguer avec la philosophie et fait émerger des arbitrages politiques parfois délicats. À mesure que les organisations deviennent des lieux où se construisent le sens, l’identité et la contribution de chacun, la question n’est plus de savoir si les entreprises doivent intégrer une raison d’être, mais comment elles peuvent le faire de manière responsable.
Ce qui fait encore défaut aujourd’hui est un cadre cohérent réunissant économie, philosophie et théorie politique.
Construire ce nouveau cadre pourrait bien constituer l’un des défis majeurs des dirigeants… et plus largement de nos sociétés au cours des prochaines années.