- La vulnérabilité est multidimensionnelle, économique, relationnelle, systémique, et souvent invisible.
- Les cultures d’entreprise axées sur l’efficacité peuvent involontairement renforcer l’exclusion et la méfiance.
- La confiance et la sécurité psychologique sont essentielles pour que les employés s’épanouissent.
- La gouvernance inclusive signifie donner un vrai pouvoir aux voix vulnérables, et non une participation symbolique.
- Les partenariats avec la société civile et les pouvoirs publics sont cruciaux pour s'attaquer aux racines systémiques.
Leadership au-delà de l’efficacité
La vulnérabilité n’est pas qu’un problème externe à la société. Elle existe dans chaque équipe, chaque conseil d’administration, et chaque décision stratégique.
Le rapport « Framing Vulnerability : challenges, opportunities, and responsible engagement » d’Octavio De Barros, chercheur postdoctoral au Centre Inclusive Economy d’HEC, montre que les mentalités organisationnelles fondées sur le contrôle et l’efficacité entrent souvent en conflit avec la réalité vécue par les personnes vulnérables qu’elles soient employées, clients, fournisseurs ou communautés.
Basé sur des entretiens avec dix professeurs d’HEC, le rapport révèle que si les entreprises ne peuvent résoudre seules les problèmes systémiques, leurs choix ont un impact. Ignorer la vulnérabilité peut amplifier l’exclusion et la méfiance, surtout envers les groupes déjà fragiles. En revanche, en la reconnaissant, elles favorisent résilience et inclusion, moteurs de performance durable.
Pourquoi Les entreprises doivent repenser la vulnérabilité
Longtemps, la vulnérabilité a été perçue comme un risque à atténuer, quantifié en termes d’exposition au danger, donc gérable. Cette vision est pratique pour la stratégie, mais ne correspond pas à la réalité vécue. Finia Kuhlmann, professeure à HEC en contrôle de gestion, explique que cette approche fondée sur le risque donne une illusion de contrôle : « Parler de vulnérabilité en termes de risques signifie pouvoir atténuer, établir un plan. Or la vulnérabilité — dans un sens plus existentiel et incontournable — fait peur ».
Le véritable leadership consiste à redéfinir la vulnérabilité, non pas comme un risque ou une faiblesse que l’on peut aisément compenser, mais comme une condition humaine partagée qui influence la prise de décision, l’autonomie et la vie organisationnelle. Quand les bonnes intentions renforcent les dommages structurels
Certaines entreprises adoptent des postures de « protection » ou de « secours » via des programmes d’aide et de soutien. Mais, comme le soulignent plusieurs experts d’HEC, ces initiatives bien intentionnées peuvent renforcer involontairement la vulnérabilité. Charles Autheman, enseignant en droits humains, pointe que les organisations agissent souvent sans plan clair : « Tenter d’agir mollement sur toutes sortes de vulnérabilités peut aboutir à ne rien faire, ou pire, à aggraver la vulnérabilité ».
Le risque est de ne pas écouter les besoins réels des personnes vulnérables et d’imposer des solutions descendantes, renforçant la dépendance plutôt que l’autonomie. Nathalie Riond, directrice du programme Stand Up d’HEC Paris, défend que ces groupes doivent être partenaires de la conception des solutions, non simples bénéficiaires passifs.
De la mesure au sens : repenser la notion de bien-être
Les organisations fonctionnent au moyen de métriques — taux de productivité, scores d’engagement, classements ESG — qui traduisent peu ce que représente être vulnérable. Yann Algan, professeur d’économie, insiste : les indicateurs classiques (revenu, inégalités) « ne traduisent pas les dispositions des personnes. Ce qui importe vraiment, c’est de demander aux gens s’ils ont quelqu’un sur qui compter en cas de difficulté. Voilà la vraie vulnérabilité ».
La mesure peut aussi biaiser les comportements, poussant à privilégier ce qui est compté plutôt que ce qui a de la valeur. Pour éviter cet écueil, il faut combiner analyses quantitatives et visions qualitatives (groupes de discussions, enquêtes sur la confiance,n dialogues ouverts) afin de saisir la complexité de l’expérience humaine.
Vers des cultures de confiance et une gouvernance inclusive
Au cœur de l’engagement responsable se trouve la confiance. Audrey Holm, professeure en ressources humaines, explique que la sécurité psychologique est indispensable : « Pour que vos équipes donnent le meilleur d’elles-mêmes, elles doivent se sentir en sécurité pour parler librement de ce qu’elles traversent ».
Créer cette culture, c’est passer d’une logique de “prestataire” à une gouvernance véritablement inclusive. Bénédicte Faivre-Tavignot, professeure de stratégie, trace un chemin : donner la parole aux plus vulnérables, leur offrir le pouvoir de décider et encourager l’ouverture au sein des équipes. Car la vulnérabilité, lorsqu’elle est reconnue, peut devenir une force collective capable de transformer l’organisation.
Daniel Martinez, professeur en comptabilité, ajoute : « Les entreprises doivent davantage écouter, soutenir, être de bons alliés et apprendre de l’expérience de leurs parties prenantes. Elles n’ont pas toujours à être leaders ».
Perspectives : des voies concrètes, pas de solution unique
Le rapport propose six principes directeurs pour les organisations qui s’engagent à aborder la vulnérabilité de manière responsable : :
- Abandonner le modèle du « généreux pourvoyeur » au profit de l’apprentissage et de l’humilité.
- Identifier les lacunes en compétences via le soutien d’associations, pouvoirs publics, et milieux académiques.
- Favoriser la confiance et l’autonomisation en créant des environnements de travail psychologiquement sûrs.
- Repenser les systèmes de mesure en équilibrant indicateurs et expérience vécue.
- Intégrer une gouvernance inclusive en donnant aux groupes vulnérables un vrai siège à la table.
- Mobiliser les partenariats avec les acteurs habilités à traiter les causes systémiques.
Aucune entreprise à elle seule ne peut résoudre les vulnérabilités structurelles comme la pauvreté ou la discrimination. Mais les entreprises peuvent éviter de les aggraver et, par humilité et ouverture, participer à l’effort collectif pour une société plus inclusive.
Loin d’être un handicap, la vulnérabilité fait partie intrinsèque de l’expérience humaine. La reconnaître est un levier puissant pour le leadership, en cultivant empathie, confiance et croissance collective.
Comme le conclut Octavio De Barros, « reconnaître les vulnérabilités peut être un chemin vers plus de force et de résilience ». Pour les organisations dans une époque de crises, c’est peut-être la leçon la plus stratégique.
Pour aller plus loin : regarder le replay de la conférence sur la Vulnérabilité