- La confiance agit comme un socle fondamental, structurant la co-opération économique et la résilience collective.
- Un accès inégal aux réseaux de confiance renforce les inégalités et limite la mobilité sociale.
- De faibles niveaux de confiance affaiblissent la participation démocratique et la gouvernance, accentuant la polarisation et la fragilité institutionnelle.
- La confiance peut être mesurée et renforcée, mais uniquement par des investissements durables et fondés sur des données probantes dans l’infrastructure sociale.
La croissance économique, l’innovation et la stabilité institutionnelle sont généralement expliquées par le capital, les compétences ou la régulation. Un facteur, pourtant, façonne silencieusement ces trois dimensions : la confiance. Lorsque les individus se font confiance et font confiance aux institutions qui les gouvernent, la coopération devient plus fluide, les coûts de transaction diminuent et l’action collective gagne en efficacité.
Le rapport d’agenda de recherche Bridging Social Capital and Trust: A Research Agenda, signé par Marieke Huysentruyt, María de los Ángeles Gutiérrez M. et Yann Algan, et publié par le Sustainability & Organizations Institute de HEC Paris, rassemble un corpus croissant de travaux montrant que la confiance fonctionne comme une véritable infrastructure sociale. Le rapport démontre que les variations de confiance expliquent en partie les écarts de productivité, d’inégalités et de résilience démocratique entre sociétés. Il souligne également que négliger la confiance fragilise les systèmes économiques et politiques et les rend moins inclusifs.
La confiance comme architecture sociale
Le rapport propose de considérer la confiance non comme un trait culturel ou une valeur morale, mais comme une condition structurelle qui permet aux sociétés de fonctionner. Elle réduit les coûts de coopération en diminuant l’incertitude, en facilitant la coordination et en favorisant le respect des règles communes. À ce titre, elle joue un rôle comparable à celui des infrastructures physiques ou institutionnelles, même si elle reste largement invisible dans les indicateurs économiques traditionnels.
Cette dimension infrastructurelle éclaire un constat fréquent : des sociétés présentant des niveaux comparables de revenus ou d’éducation peuvent afficher des trajectoires très différentes. Là où la confiance est largement partagée, individus et organisations coopèrent au-delà de leurs cercles sociaux restreints. Là où elle est faible, les interactions économiques et sociales se fragmentent, générant des inefficiences et réduisant la capacité collective d’action.
La performance économique dépend de la confiance
Le rapport met en évidence des liens solides entre confiance et performance économique. Les environnements à forte confiance favorisent la productivité en encourageant la coopération, le partage d’information et l’investissement de long terme. Les salariés sont davantage enclins à s’engager, à innover et à contribuer lorsqu’ils anticipent un traitement équitable et des comportements réciproques.
À l’inverse, les environnements de faible confiance accroissent les coûts de transaction et découragent la prise de risque. Les entreprises et les institutions doivent recourir davantage au contrôle et aux mécanismes d’application des règles, détournant des ressources de l’activité productive. À terme, ces dynamiques affaiblissent la capacité d’innovation et réduisent la résilience économique, en particulier face aux chocs.
Confiance, inégalités et mobilité sociale
La confiance joue également un rôle déterminant dans la structuration des inégalités. Le rapport souligne l’importance des connexions traversant les clivages sociaux et économiques — souvent qualifiées de bridging social capital (capital social reliant des groupes différents). Ces liens donnent accès à l’information, aux opportunités et aux réseaux de soutien indispensables à la mobilité ascendante.
Lorsque la confiance est distribuée de manière inégale, ses bénéfices profitent disproportionnellement aux individus déjà bien connectés. Les personnes et les communautés disposant d’un accès limité à des réseaux diversifiés se heurtent à des barrières structurelles qui perpétuent les inégalités, même lorsque des institutions formelles telles que l’éducation ou le marché du travail sont en place. Ainsi, l’érosion de la confiance contribue à la persistance des écarts d’opportunités au sein des sociétés.
Légitimité démocratique et confiance institutionnelle
Au-delà des performances économiques, le rapport montre que la confiance est essentielle au bon fonctionnement des systèmes démocratiques. La confiance interpersonnelle soutient l’engagement civique, tandis que la confiance dans les institutions fonde le respect des lois et des décisions collectives. Lorsque la confiance s’érode, la participation décline, la polarisation s’intensifie et la gouvernance devient plus coûteuse.
Les sociétés à faible niveau de confiance entrent souvent dans une dynamique cumulative : les défaillances institutionnelles affaiblissent encore davantage la confiance, érodant progressivement la légitimité démocratique. La recherche suggère ainsi que la résilience démocratique ne dépend pas uniquement des règles formelles, mais aussi de la qualité des relations sociales qui entretiennent la coopération et la confiance mutuelle.
Mesurer et reconstruire la confiance
L’un des défis centraux identifiés dans le rapport concerne la mesure. La confiance et les liens sociaux sont rarement intégrés aux indicateurs économiques traditionnels, malgré leur importance stratégique. Les auteurs mettent en avant les progrès réalisés en matière d’enquêtes, de méthodes expérimentales et d’analyses de réseaux, qui permettent d’évaluer la confiance de manière plus systématique à l’échelle des sociétés.
Le rapport montre également que la confiance n’est pas figée. Des travaux menés dans les écoles, les organisations et les communautés démontrent que des interventions soigneusement conçues peuvent renforcer la confiance en favorisant des interactions répétées et significatives entre individus issus de milieux différents. Ces initiatives nécessitent un engagement de long terme et doivent être considérées comme des investissements dans l’infrastructure sociale, plutôt que comme des ajustements politiques ponctuels.
Repenser les priorités politiques
La confiance constitue une ressource fondamentale pour des sociétés prospères, inclusives et résilientes. La considérer comme secondaire ou invisible expose les économies à l’inefficience, aux inégalités et à la fragilité institutionnelle.
Reconnaître la confiance comme une infrastructure invite à repenser la manière dont nous mesurons le succès et définissons les priorités publiques. Aux côtés du capital physique et des compétences humaines, un investissement soutenu dans la confiance et les liens sociaux apparaît comme une condition nécessaire à la prospérité de long terme.
Sources
Cet article s’appuie sur les analyses du rapport d’agenda de recherche :
Bridging Social Capital and Trust: A Research Agenda
par Marieke Huysentruyt, María de los Ángeles Gutiérrez M. et Yann Algan, publié par le Sustainability & Organizations Institute de HEC Paris.