Pourquoi les pays les plus riches sont aussi ceux qui affichent des taux inédits de dépression et d’anxiété ? À première vue, ce paradoxe surprend. Mais pour Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté, il est désormais solidement étayé par la recherche.
Lors de sa conférence de rentrée sur le campus d’HEC Paris en août 2025, il a livré une analyse puissante : notre économie, fondée sur la compétition, l’obsession de la croissance et une méritocratie rigide, épuise les élites, aggrave les inégalités et détruit la confiance entre individus comme envers les institutions. Avec elle, c’est la santé mentale, la cohésion sociale et la démocratie qui vacillent. Réduire les inégalités, retrouver le sens du collectif et restaurer la confiance devient un impératif systémique.
- L’économie actuelle produit anxiété, burnout et isolement chez les élites minées par l’épuisement méritocratique, à mesure que la richesse moyenne augmente.
- Les pays les plus riches, qui sont souvent les plus inégalitaires, présentent aussi les niveaux de confiance interpersonnelle et institutionnelle les plus bas.
- Les inégalités alimentent la dégradation de la santé mentale et la fragmentation sociale, qui elles mêmes fragilisent la démocratie
- La méritocratie extrême crée une légitimation des gagnants et une culpabilisation des perdants, sapant la solidarité.
Des taux de dépression qui augmentent avec le PIB
Dans son mandat de rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté et les droits humains à l’ONU, De Schutter parle d’« économie du burnout » pour désigner des sociétés où les troubles anxieux et dépressifs augmentent alors même que le revenu moyen progresse. Une étude coordonnée par des chercheurs de Harvard et du MIT &qu’il mobilise montre que, parmi les pays riches, plus le PIB par habitant est élevé, plus la prévalence de la dépression et de l’anxiété tend à augmenter.
Ces souffrances ne sont pas de simples « pathologies individuelles » mais des symptômes de déterminants sociaux défavorables : insécurité économique, précarité du travail, compétition scolaire et professionnelle exacerbée, isolement relationnel. Dans son rapport à l’Assemblée générale de 2024 sur pauvreté et santé mentale, il invite ainsi les États à passer d’une approche biomédicale à une approche centrée sur ces déterminants sociaux – conditions de vie, protection sociale, statut au travail, qualité des liens communautaires.
Inégalités, santé mentale et érosion de la cohésion
Pour comprendre ce paradoxe de sociétés plus riches mais plus malades, Olivier De Schutter pointe l’augmentation des inégalités dans les pays les plus développés. Richard Wilkinson et Kate Pickett ont montré dans The Spirit Level: Why Equality is Better for Everyone que d’une part les pays les plus inégalitaires inégalitaires (Royaume-Uni, Portugal, États-Unis) sont ceux où les problèmes de santé de bien-être, de violence et de confiance sont les plus importants.
D’autre part que l'accroissement de la richesse des pays, n'augmentait pas leur capacité à résoudre des défis sociétaux comme la violence ou l'effritement de la confiance dans les institutions.
Les mécanismes sont bien identifiés : dans les sociétés plus inégales, les individus craignent davantage d’être « regardés de haut » et se sentent plus facilement jugés et déclassés, ce qui nourrit anxiété et dépression. Le capital social – la densité des réseaux de soutien, l’engagement associatif, la confiance dans les voisins et les institutions y est plus faible, comme l’a aussi documenté Robert Putnam dans Bowling Alone. Moins d’invitations entre voisins, moins de militantisme, plus de temps capté par le travail et les écrans : autant de facteurs qui fragilisent la cohésion sociale au quotidien.
Morts de désespoir et sentiment de déclassement
Au-delà des troubles psychiques, les inégalités et l’insécurité nourrissent des « morts de désespoir », selon l’expression popularisée par Anne Case et Angus Deaton. En observant la baisse inédite de l’espérance de vie de certaines catégories aux États Unis – surtout les hommes blancs sans diplôme universitaire – ces auteurs décrivent une augmentation des décès liés à l’alcool, aux opioïdes et aux suicides, liée à la disparition des « bons emplois » et à un sentiment de superfluité économique.
De Schutter reprend cette analyse pour montrer comment la mondialisation des chaînes de valeur, l’automatisation et l’essor d’une économie numérique peu tolérante à l’approximation alimentent un sentiment d’inutilité sociale chez ceux qui ne disposent pas des bons diplômes ou des bons réseaux. Il avance l’hypothèse que certaines minorités, malgré des discriminations fortes, sont parfois mieux protégées par des communautés d’entraide, quand les groupes majoritaires déclassés ont perdu leurs ancrages collectifs.
Croissance contre-productrice, méritocratie et défiance
Pour De Schutter, ces pathologies sociales ne sont pas un accident, mais le produit d’un modèle où la croissance a fini par se retourner contre la promesse de progrès. Dans la lignée de Fred Hirsch (The Social Limits to Growth) et d’Ivan Illich, il rappelle que, à mesure que la richesse augmente, une part croissante des biens devient « positionnelle », c’est à dire désirable surtout parce qu’elle permet de se situer au-dessus des autres, ce qui alimente la course comparative plutôt que le bien être.
Cette logique est renforcée par une méritocratie radicalisée, critiquée notamment par Michael Young (The Rise of the Meritocracy), Michael Sandel (The Tyranny of Merit) ou Daniel Markovits (The Meritocracy Trap). Plus la société se prétend purement méritocratique, plus les perdants intériorisent leur « échec » comme faute personnelle et plus les gagnants se vivent comme pleinement légitimes, ce qui accroît la défiance réciproque et l’humiliation sociale. De Schutter y voit une source majeure d’épuisement, y compris pour les « gagnants » enfermés dans des carrières d’élite très rémunérées mais vécues comme une « cage d’acier » weberienne.
Herman Daly illustre cela avec deux courbes : l’accroissement de richesse augmente les impacts environnementaux (nous brûlons notre capital naturel), tandis que l’utilité marginale de la consommation décroît. Vient un moment où les effets négatifs l’emportent : c’est la contre-productivité de la croissance.
Faire de la confiance un cap politique
Comment sortir de cette spirale où les inégalités alimentent la dégradation de la santé mentale et la fragmentation sociale, qui elles mêmes fragilisent la démocratie ? De Schutter propose de réorienter les politiques publiques autour de trois leviers étroitement liés à la confiance : la réduction des inégalités, la sécurité économique de base et la qualité des relations sociales.
Sur le plan économique, il défend un État social moins dépendant de la croissance, capable de financer la protection sociale par une fiscalité plus progressive sur le patrimoine, la pollution et certaines rentes plutôt que sur le seul travail, ce qui permettrait de sécuriser les trajectoires de vie sans exiger une expansion infinie du PIB. Sur le plan démocratique, il insiste sur la nécessité de valoriser la diversité des parcours et des perspectives – y compris dans les grandes écoles et les entreprises – car les décisions sont meilleures lorsque les expériences sociales sont variées et que l’indépendance d’esprit est protégée, comme le rappelle Émile Servan Schreiber dans Supercollectif.
De Schutter propose des pistes concrètes :
- Rompre avec le triptyque "croissance → taxation → redistribution", en imaginant des financements alternatifs (taxe sur la richesse, fiscalité écologique).
- Valoriser la diversité des trajectoires en multipliant les voies d’accès à la décision, comme on le fait pour la parité.
- Rebâtir le capital social par des politiques de proximité, d’engagement communautaire, et de reterritorialisation.
- Changer les critères de valeur, en revalorisant les métiers essentiels et en mesurant leur impact social réel.
Ce sont autant de leviers pour construire une société plus solidaire, plus inclusive — et donc plus résiliente face aux crises à venir.
Enfin, De Schutter invite à changer d’imaginaire collectif, en s’inspirant notamment de Hartmut Rosa et de son concept de « résonance » : faire de la qualité du rapport au monde et aux autres – capacité à se laisser toucher, à apprendre des autres et à s’enthousiasmer – un objectif explicite, plutôt que de réduire la réussite à l’accumulation et au classement.
Citant Cornelius Castoriadis, il appelle à une réorganisation profonde des institutions qui remette l’économie à sa place de moyen et non de fin ultime. Une société se juge à son niveau de PIB, dit-on. Et si on la jugeait à son niveau de confiance ? Ce bien immatériel, mais vital, s’effrite dans les économies inégalitaires, méritocratiques et productivistes. Pour les futurs leaders formés à HEC Paris ou ailleurs, cette réalité implique un renversement de perspective : penser la réussite non comme une performance individuelle, mais comme une capacité à faire confiance et à en être digne. C’est ainsi que se bâtit le vrai leadership — et la cohésion sociale durable.