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MH - KN - Sustain -Loneliness Risk of Our Time- EN – 0226

© HEC Paris 2026, Olivia Lopez - Illustration generated with Midjourney

La solitude est-elle le risque économique le plus sous-estimé de notre époque ?

Isolement, défiance et fragmentation alimentent les inégalités, fragilisent la démocratie et érodent les fondements de la prospérité.

5 mn

La solitude est généralement considérée comme une expérience privée, relevant de la santé mentale ou du bien-être individuel. Pourtant, dans de nombreuses sociétés, l'isolement sociale devient plus répandue, plus persistante et plus inégalement répartie. À mesure que la confiance s’érode et que les individus se replient sur des cercles sociaux plus restreints, une question plus profonde émerge : l’affaiblissement de nos liens sociaux est-il en train de transformer silencieusement nos économies et nos démocraties ?

L’essentiel
  • La solitude et l'isolement sociale sont des phénomènes structurels, et non de simples expériences individuelles. Elles touchent de manière disproportionnée les jeunes et les personnes à faibles revenus.
  • L’érosion de la confiance accentue les inégalités et limite la mobilité économique.
  • La fragilisation des liens sociaux génère des coûts économiques et démocratiques : baisse de la productivité, recul de la participation civique et montée de la polarisation.
  • La confiance peut être reconstruite, mais uniquement grâce à des investissements durables.

Pourquoi sommes-nous si connectés, et pourtant si seuls ?

À l’ère de l’hyperconnexion, la solitude progresse paradoxalement. Malgré les réseaux sociaux, les outils de travail à distance et la densité urbaine, de nombreuses personnes déclarent se sentir plus isolées et plus méfiantes que jamais. Au-delà des enjeux de santé mentale que cela soulève, les risques sont également économiques, sociaux et démocratiques.

Le rapport Bridging Social Capital and Trust: A Research Agenda, rédigé par Marieke Huysentruyt, María de los Ángeles Gutiérrez M. et Yann Algan, et publié par le Sustainability & Organizations Institute de HEC Paris, rassemble un ensemble croissant de travaux montrant que lorsque la confiance s’érode et que les liens sociaux se distendent, les conséquences dépassent largement le bien-être individuel. Les résultats éducatifs se dégradent, la productivité recule, l’engagement civique faiblit et la croissance économique ralentit.

Dès lors, une question s’impose : la crise de la solitude serait-elle l’un des défis les plus sous-estimés de notre époque ?

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Que nous dit la recherche sur la solitude et les inégalités ?

La solitude n’est pas répartie de manière homogène dans la société. Le rapport montre que la déconnexion sociale affecte de manière disproportionnée les jeunes adultes, les personnes à faibles revenus, les minorités et celles vivant dans des zones économiquement ou géographiquement isolées. Ces groupes font face à des barrières structurelles pour nouer des relations significatives au-delà de leur cercle immédiat.

La recherche souligne l’importance des liens qui traversent les frontières sociales, économiques et culturelles — ce que l’on appelle le capital social de liaison (bridging social capital). En l’absence de ces connexions, l’accès à l’information, aux opportunités et aux réseaux de soutien se réduit. À long terme, ce déficit relationnel renforce les inégalités et limite la mobilité sociale ascendante, en particulier pour les personnes déjà défavorisées.

La solitude est également étroitement liée aux enjeux de santé. L’isolement social accroît les risques d’anxiété, de dépression, de maladies chroniques et de mortalité prématurée. Ces effets représentent des coûts substantiels pour les systèmes de santé et diminuent la capacité des individus à participer pleinement à l’éducation, au travail et à la vie civique.

La solitude n’est pas un problème privé — c’est un risque économique systémique.
Marieke Huysentruyt

Comment l'isolement façonne-t-elle l’économie ?

L'isolement ne reste pas confinée à la sphère sociale ; elle se traduit progressivement par une sous-performance économique. Le rapport montre que lorsque la confiance entre individus s’affaiblit, les organisations deviennent moins résilientes et moins productives. Les salariés qui se sentent isolés ou exclus ont davantage tendance à se désengager, à s’épuiser et à se retirer des efforts collectifs, ce qui affecte à la fois leur performance individuelle et l’efficacité organisationnelle.

La recherche met également en évidence un lien fort entre confiance et innovation. Les environnements caractérisés par une faible confiance interpersonnelle découragent la coopération, le partage de connaissances et la prise de risque — pourtant essentiels à l’innovation et à la croissance de long terme. À l’inverse, les sociétés et les organisations où la confiance est plus élevée sont mieux armées pour absorber les chocs, coordonner l’action et maintenir un dynamisme économique durable.

À l’échelle macroéconomique, l’érosion des liens sociaux affaiblit la participation civique et la confiance dans les institutions. Le rapport souligne que la baisse de confiance réduit l’engagement démocratique, affaiblit l’adhésion aux règles collectives et accentue la polarisation — des dynamiques qui augmentent in fine le coût de la gouvernance.

Pris ensemble, ces résultats suggèrent que la solitude et l'isolement constituent un frein économique silencieux, érodant progressivement la productivité, la capacité d’innovation et l’efficacité institutionnelle.

Peut-on mesurer (et reconstruire) la confiance sociale ?

L’un des principaux défis identifiés par le rapport concerne la mesure. La confiance, les liens sociaux et le sentiment d’appartenance sont rarement intégrés aux indicateurs économiques traditionnels, alors même que la recherche montre qu’ils sont fondamentaux pour la prospérité de long terme. Faute d’outils fiables pour observer la qualité des connexions sociales, les décideurs publics et les organisations sous-estiment systématiquement leur importance et retardent l’action.

Le rapport met en avant un ensemble croissant d’outils permettant de rendre ces dimensions plus visibles : enquêtes à grande échelle, méthodes expérimentales, données issues des réseaux sociaux. Ces approches permettent de mesurer non seulement la confiance dans les institutions, mais aussi le degré de connexion entre individus au-delà des clivages sociaux et économiques — un facteur clé pour réduire inégalités et polarisation.

Surtout, l’agenda de recherche montre que la confiance peut être reconstruite. Des travaux menés dans les écoles, les villes et les organisations démontrent que des interactions soigneusement conçues entre personnes différentes peuvent renforcer les liens sociaux, améliorer le bien-être et favoriser la coopération. Ces interventions reposent sur la création d’opportunités de contact répété et significatif, plutôt que sur l’imposition d’un consensus ou d’une uniformité.

Les auteurs appellent ainsi à un changement de priorités : mesurer et nourrir la confiance doit être considéré comme un investissement dans les infrastructures sociales, au même titre que l’éducation, la santé ou le capital physique. Sans ce changement de perspective, les politiques visant à réduire les inégalités, enrayer le déclin démocratique ou relancer la croissance risquent de traiter les symptômes plutôt que les causes profondes.

L'isolement alimente la polarisation et affaiblit la démocratie.
Yann Algan

Que se passe-t-il si nous ne faisons rien ?

Le rapport est clair : l’inaction comporte des risques majeurs. Lorsque la solitude et la déconnexion sociale persistent, elles affaiblissent progressivement les fondements qui permettent aux sociétés de fonctionner efficacement. La confiance dans les institutions décline, la coopération devient plus difficile à maintenir et les réponses collectives aux défis communs perdent en légitimité et en efficacité.

L’une des conséquences les plus graves soulignées par les auteurs concerne la fragilité démocratique. De faibles niveaux de confiance interpersonnelle et institutionnelle sont associés à une moindre participation civique, à une polarisation croissante et à une diminution de la volonté de respecter les règles collectives. À long terme, cette érosion augmente le coût de la gouvernance et rend les systèmes démocratiques plus vulnérables aux chocs.

Les conséquences économiques suivent de près. Les sociétés fragmentées peinent à mobiliser leur capital humain, à maintenir la productivité et à soutenir une croissance inclusive. Le rapport montre que sans efforts délibérés pour reconstruire la confiance et les connexions sociales, les inégalités se creusent et les opportunités de mobilité sociale se réduisent, alimentant une stagnation économique durable.

En définitive, l’agenda de recherche requalifie la solitude et l'isolement non comme des enjeux sociaux marginaux, mais comme des risques systémiques. Les traiter exige des investissements soutenus dans les infrastructures sociales et des politiques fondées sur des données probantes pour renforcer les liens au-delà des différences. À défaut, nos sociétés risquent de se fragmenter davantage — et de perdre la résilience nécessaire pour affronter les chocs futurs.

Sources

Cet article s'appuie sur les conclusions du rapport de recherche intitulé « Bridging Social Capital and Trust: A Research Agenda » (Concilier capital social et confiance : un programme de recherche) rédigé par Marieke Huysentruyt, María de los Ángeles Gutiérrez M. et Yann Algan, et publié par le Sustainability & Organizations Institute de HEC Paris.

Marieke Huysentruyt
L’auteur
Prof. Marieke Huysentruyt
Professeure associée - Stratégie et Politique d’Entreprise

Les recherches et enseignements de Marieke Huysentruyt portent sur l’efficacité des organisations à relever les grands défis sociétaux contemporains, tels que les inégalités et le réchauffement climatique. Elle a notamment étudié l’impact des valeurs personnelles, de la culture organisationnelle et...

yann algan knowledge hec
L’auteur
Prof. Yann Algan
Directeur HEC Institute - Professeur - Économie

Yann Algan est professeur d’économie à HEC Paris, qu'il a rejoint comme doyen associé aux programmes pré-expérience, après six années passées à Science Po en tant que doyen de l'Ecole d'Affaires Publiques. 

Il est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) et du Conseil scientifique de l...

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