Depuis des décennies, nous demandons aux individus de croire au pouvoir de l’entrepreneuriat. Mais pour qui fonctionne-t-il réellement ?
Depuis les années 1980, l’entrepreneuriat s’est imposé à l’échelle mondiale comme un levier d’autonomisation. Dans les politiques publiques, le développement économique et l’innovation sociale, créer son entreprise est présenté comme la voie royale vers l’autonomie — notamment pour celles et ceux exclus du marché du travail formel. Du microcrédit aux subventions pour start-up, le récit est resté remarquablement constant : l’entrepreneuriat serait accessible à tous. Pourtant, la réalité est plus nuancée.
Selon l'OCDE, il existe un écart de près de 34 millions « d’entrepreneurs manquants » dans ses 38 pays membres — des personnes qui pourraient entreprendre, mais ne le font pas. Les femmes, les jeunes, les seniors, les immigrés et les personnes en situation de handicap restent largement sous-représentés. Les femmes représentent à elles seules les trois quarts de ces « entrepreneurs manquants ».
Malgré la multiplication des dispositifs, l’entrepreneuriat inclusif demeure davantage une promesse qu’une réalité.
- L'entrepreneuriat est moins inclusif qu'on ne le pensait, avec des millions d'« entrepreneurs manquants », principalement des femmes.
- Les mesures politiques publiques ont amélioré l'accès, mais ne parviennent souvent pas à améliorer la situation économique des groupes vulnérables.
- Les programmes de formation favorisent davantage l'employabilité que la création effective d'entreprises.
- Des obstacles structurels et psychologiques continuent de limiter la participation à ces programmes.
Pourquoi la promesse d’un entrepreneuriat inclusif s’est imposée
Dans les années 1990 et 2000, alors que les modèles d’emploi traditionnels subissaient les effets de la mondialisation et de la transformation digitale, les décideurs publics se sont tournés vers l’entrepreneuriat pour répondre à la montée du chômage et de l’exclusion économique.
Le programme britannique Enterprise Allowance Scheme, les Empowerment Zones aux États-Unis ou encore le mouvement de microfinance de la Grameen Bank sont devenus emblématiques d’une vision plus large : les petites entreprises comme moteurs d’innovation, d’inclusion et de croissance.
La France a rejoint ce mouvement avec la création du statut d’auto-entrepreneur en 2008, destiné à simplifier la création d’entreprise et à l’ouvrir à de nouveaux publics.
Mais ces efforts ont-ils tenu leurs promesses ? L’essor de l’entrepreneuriat de petite taille a révélé ses limites.
En France, les auto-entrepreneurs génèrent un chiffre d’affaires moyen d’environ 15 000 € par an, avec un taux de survie à trois ans compris entre 30 % et 36 %, bien inférieur à celui des PME traditionnelles. Les résultats sont encore plus fragiles lorsque les entrepreneurs disposent de ressources financières limitées — ce qui interroge la capacité réelle de l’entrepreneuriat à améliorer les perspectives économiques des plus modestes.
Des décennies de politiques, mais une transformation limitée
Les études internationales confirment les limites du modèle « l’entrepreneuriat pour tous ». En 2015, l’économiste du MIT Abhijit Banerjee — co-lauréat du prix Nobel d’économie — a analysé les effets du microcrédit dans les pays en développement. Conclusion : le microcrédit produit certains effets positifs, mais peu de preuves attestent d’une réduction significative de la pauvreté ou d’une amélioration durable des conditions de vie.
Même lorsque les outils sont accessibles, les inégalités structurelles persistent. Seungah Lee, professeure à HEC Qatar, souligne le décalage croissant entre le discours sur l’entrepreneuriat et les résultats observés : « Malgré l’augmentation des politiques et initiatives de soutien à l’entrepreneuriat, le taux annuel de création d’entreprise a diminué — y compris dans des écosystèmes comme la Silicon Valley. »
Et lorsque des projets voient le jour, les trajectoires divergent fortement. Les jeunes entrepreneurs se heurtent à des obstacles spécifiques : manque de crédibilité, réseaux limités, faible expérience. Autant de freins que les programmes de formation standards prennent rarement pleinement en compte.
Qui reste à l’écart du boom entrepreneurial ?
L’entrepreneuriat ne se résume pas à une opportunité de marché — c’est aussi une démarche profondément personnelle. Le doute, l’absence de soutien, les responsabilités familiales ou encore des expériences de vie difficiles influencent fortement le parcours des fondateurs issus de milieux sous-représentés.
Des programmes comme HEC Stand Up intègrent cette double réalité. Conçu pour des femmes aux parcours variés — souvent sans formation business initiale — il combine un enseignement entrepreneurial de haut niveau et un espace sécurisé favorisant le développement personnel.
« Notre programme repose sur trois piliers : développement de soi, passage à l’action et pragmatisme entrepreneurial », explique Nathalie Riond, directrice académique de HEC Stand Up.
HEC Stand Up accompagne gratuitement toutes les femmes qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat, qu’importe leur âge, leur parcours, leur horizon social....
Quand la formation aide mais ne suffit pas
Évaluer les programmes d’entrepreneuriat est complexe, mais indispensable. Une étude randomisée menée par le professeur Yann Algan (HEC Paris) a évalué un dispositif français destiné à accompagner des jeunes chômeurs intéressés par l’entrepreneuriat. Deux ans plus tard, constat surprenant : les non-participants étaient plus susceptibles de créer une entreprise que les bénéficiaires du programme.
Mais le tableau était plus nuancé : les participants avaient davantage de chances d’obtenir un emploi salarié et déclaraient des revenus supérieurs de 27 %. En d’autres termes, le programme a produit des effets positifs — simplement pas ceux initialement anticipés par les décideurs publics.
Ces résultats font écho à une revue de la Banque mondiale portant sur 230 programmes d’entrepreneuriat : si ces dispositifs améliorent généralement les compétences, leurs effets sur la création effective d’entreprise restent contrastés, notamment pour les publics vulnérables.
La formation entrepreneuriale peut donc favoriser l’activité économique, même sans création d’entreprise. Mais cela suffit-il ?
Ce que nous apprennent les nouvelles recherches et initiatives
Tout espoir n’est pas perdu — loin de là. Des travaux récents menés à HEC Paris suggèrent que les entrepreneurs issus de milieux vulnérables pourraient, à terme, surpasser d’autres profils.
Les recherches du professeur Rodolphe Durand, avec Romain Boulongne et Caroline Flammer, montrent que les prêts accordés à des entrepreneurs implantés dans des zones défavorisées génèrent des retombées économiques, financières et sociales supérieures, notamment en matière de création d’emplois locaux et d’égalité femmes-hommes.
De son côté, la professeure Denisa Mindruta a observé que les entrepreneurs ayant lancé leur activité après une période de chômage affichaient au départ des performances financières plus faibles — mais qu’ils rattrapaient progressivement leur retard. Ils expérimentent davantage, multiplient les démarches et développent une résilience plus forte.
En somme, la vulnérabilité peut devenir une source d’innovation entrepreneuriale — à condition d’être accompagnée de manière adaptée.
Mais de nombreuses questions restent en suspens :
- Qu'est-ce qui fait que certains programmes d'accompagnement fonctionnent tandis que d'autres échouent ?
- Faut-il mieux intégrer l'accompagnement financier et non financier ?
- Les interventions précoces — même dès l'enfance — peuvent-elles favoriser l'esprit d'entreprise et le capital social ?
- L'expérience vécue de l'adversité pourrait-elle devenir une force, et non un frein ?
Le programme de recherche HOPES vise précisément à explorer ces questions — en s'appuyant sur des données factuelles, et non sur des hypothèses.
L'initiative HOPES est ouverte aux contributions des chercheurs, des praticiens et des futurs entrepreneurs. Vous avez des réflexions, des questions ou des idées ? Contactez-nous à : hopes@hec.fr
Sources
Banerjee, A., Breza, E., Duflo, E., et al. (2019). Can Microfinance Unlock a Poverty Trap for Some Entrepreneurs? NBER Working Paper No. 26346. Massachusetts Institute of Technology / National Bureau of Economic Research.
Boulongne, R., Durand, R., & Flammer, C. (2023). Impact Investing in Disadvantaged Urban Areas, Strategic Management Journal.
Lizunova, E., & Mindruta, D. (working paper 2025). From unemployed to business owner: Exploring entrepreneurial experimentation under failure-tolerant settings. HEC Paris.
World Bank Group. (2014). World Bank Group Support for Innovation and Entrepreneurship: An Independent Evaluation. Independent Evaluation Group.
Algan, Y., Ceci-Renaud N., Crépon B., Huillery E., Pariente W., Groupements de Créateurs / J-PAL. (2024). Encouraging Youth Entrepreneurship in France.