Le lien, Xavier Cazard connaît ! Fort de son passé de journaliste et de directeur associé d’une agence de communication, il travaille depuis 20 ans sur le pouvoir de la conversation sur l’engagement, l’innovation, l’attractivité pour les entreprises et les marques. Xavier a une conviction : cette conversation doit s’incarner dans un contexte... dans un lieu.
Ainsi naît en 2019 la maison de la Conversation, Porte de Montmartre, dans le 5eme quartier le plus pauvre d’Île de France. L’objectif : avoir un double impact, local auprès des habitants du quartier, et sociétal via un espace d’expérimentation pour de nouvelles pratiques conversationnelles. C’est avec ce projet que la Maison de la Conversation a intégré la Promo 7 de l’Accélérateur ESS d’HEC, soutenu par la Région Île-de-France.
La problématique
La solitude, nouvel enjeu de santé publique ? C'est en tout cas l’avis de l’OMS qui a créé fin 2023 une “Commission sur le lien social”. Six ans après la pandémie de COVID-19, la solitude apparaît comme un mal qui circule à bas bruit mais fait autant de dégâts qu’un virus à la une des journaux :
La Fondation de France fait le même constat dans son rapport annuel “Les solitudes en France” : près d’un Français sur trois se trouve aujourd’hui en situation d’isolement relationnel et un sur quatre se sent seul. Les jeunes n’échappent pas au phénomène : plus d’1 jeune actif (25 à 39 ans) sur 3 se sent particulièrement seul, deux fois plus que les 60-69 ans. 1
Le monde du travail n’est pas épargné et subit de grandes mutations depuis la crise de la COVID-19. Le travail joue un rôle clé dans la sociabilisation : 69 % des Français estiment d’ailleurs que l’entente avec les collègues est plus importante que le travail lui-même. Or pendant la pandémie, la même proportion juge ne pas avoir réussi à maintenir des interactions qualitatives avec leurs collègues lorsqu’ils travaillaient à distance. 2
De plus en plus de recherches se penchent sur le lien entre solitude et polarisation dans les démocraties. La solitude tend à alimenter la défiance, une forme de retrait du débat public et selon les contextes, elle peut rendre plus sensible aux discours populistes et simplificateurs sur les réalités sociales et économiques. 3 4 5
Relier les citoyens par la conversation, c’est important pour le vivre-ensemble, la santé des individus mais plus largement pour la vie démocratique, sociale et économique.
La solution
Si le problème est global et systémique, la maison de la Conversation entend apporter une réponse à la fois locale et fortement réplicable : la conversation comme expérience contextualisée dans un lieu, un groupe et un moment donné.
Concrètement, la maison de la Conversation, c’est :
- Un lieu d’expérimentation relationnelle et de socialisation ouvert à tous,
- Un espace aux règles du jeu claires et transparentes : aux murs, vous trouverez les valeurs du lieu : convivialité, inclusion, égalité, utilité et sérendipité,
- Une programmation gratuite autour de conversations avec la tête, le cœur et le corps pour aller à la rencontre de l’autre, mais aussi de soi et de son environnement,
- Des programmes à impact social comme la rue de la Conversation pour créer du lien dans l’espace public,
- Des offres de conseil pour renforcer les collectifs et des espaces de privatisations de 10 à 300 personnes pour des ateliers, formations et séminaires
Ainsi, la maison de la Conversation est partenaire du projet “Faut qu’on parle”, initié en 2024 par Brut et La Croix. Une centaine de personnes sur les 6300 de l’opération ont ainsi pris le temps d’échanger, en tête-à-tête, avec des interlocuteurs aux opinions différentes. Sans chercher à convaincre, juste pour s’écouter et apprendre à se connaître. Un moment de pause dans le brouhaha médiatique pour essayer de pour comprendre celles et ceux qui ne pensent pas comme soi.
Les entreprises aussi y trouvent un cadre original pour recréer du lien au sein de leurs collectifs : "On s'est senti libre" témoigne Christophe Feuillet, directeur de cabinet du Président de NaTran, après un séminaire organisé pour son COMEX. Quant à Yves Pellicier, Président de la MAIF, il retient “un lieu magnifique que nous allons davantage investir” où son conseil d’administration a travaillé sur le thème “Comment plus de diversité améliore la qualité de la décision ?”.
Chiffres clés et impact
Et ça marche ! Pour sa 4ème année et pour la première fois, la maison de la Conversation dégage un résultat positif avec une croissance du CA de 46%. Un exploit dans le contexte actuel de financement de l’ESS. Cette évolution est accompagnée depuis fin 2024 par l’Accélérateur ESS d’HEC Paris : Xavier est ainsi épaulé par un mentor, lui-même ancien élève de l’école, Laurent Azières (H.84).
Derrière les ambitions d’impact, les actions de la Maison se matérialisent déjà :
- Plus de 72 000 personnes ont été accueillies depuis septembre 2021
- Plus de 4200 programmes gratuits
- 116 formats de conversation proposés ;
- 526 organisations clientes et partenaires (SNCF, Biocoop, MGEN, GRDF, la Métropole du Grand Paris, Office du Tourisme, etc.)
- CA commercial : 460 000 €
- Budget de l’association : 290 000 €
Aujourd’hui, plus du tiers de ses visiteurs habitent dans le quartier et la moyenne d’âge (38 ans) révèle la capacité de la Maison à attirer des jeunes. En 2025, La maison de la Conversation a reçu le Prix de la Participation (catégorie Associations), remis au Sénat par le think tank Décider ensemble.
Comment ils l’ont fait
Tout entrepreneur qui gère des lieux vous le dira : accueillir du public dans un endroit physique, c’est un travail pour les passionnés ! C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’équipe de la maison de la Conversation. A travers divers compétences et parcours, chacun fait vivre à sa manière un lieu convivial, inattendu, qui favorise le décentrage.
Tout ça est aussi rendu possible grâce aux adhérents et aux bénévoles qui participent activement aux évènements. Le lieu est ouvert tous les jours, avec des horaires fluctuants et des espaces qui privilégient l’autonomie des visiteurs, la circulation et la rencontre. Près du tiers de la programmation de la maison n’est pas prévue à l’avance, pour permettre d’accueillir les initiatives et la créativité.
Pour Xavier et ses équipes, la conversation est d’abord un levier relationnel, culturel et transformationnel permet de s’écouter et de s’exprimer de manière authentique, de facilité la reconnaissance par l’autre, la coopération et la créativité. Des ingrédients essentiels pour développer la robustesse de notre société.
Cette robustesse aussi est incarnée par l’organisation qui doit s’adapter aux contraintes économiques de l'ESS grâce à un modèle hybride :
- une association qui pilote la programmation et qui reçoit des subventions ;
- un fonds de dotation qui finance les projets à impacts via le mécénat ;
- une SASU dotée d’un agrément ESUS pour l'exploitation du lieu.
Et ensuite
En 2026, l’heure est à l’essaimage : comme pour beaucoup de lieu avec une mission d’intérêt général, le modèle d’impact invite à pousser les murs. C'est déjà le cas avec la “Rue de la conversation”, un mobilier créé grâce au Budget participatif de la Ville de Paris, et designé pour favoriser l’interaction.
L’ancrage local dans un quartier prioritaire a permis à la maison de la Conversation de développer des expérimentations en contexte et pertinentes. Ce savoir-faire permet aujourd’hui d’imaginer d’autres maisons de la Conversation dans des territoires similaires, où la perte de lien social rend les habitants vulnérables.
La force de la maison de la Conversation, c’est aussi sa capacité à attirer des partenaires engagés, comme Dsides et Vitra, prêts à amplifier l’offre existante avec un parcours d’initiation à la Robustesse pour les équipes dirigeantes, concept inspiré du vivant et proposé par le biologiste Olivier Hamant comme alternative au “culte de la performance".
Chaque année, la maison de la Conversation conçoit un grand projet pour faire connaitre sa programmation. Pour 2026, l’équipe prépare “Dépolarisez-moi !”, une performance qui rappelle que l’enjeu de la démocratie c’est débattre sans se battre.
Sources
1 Fondation de France, étude annuelle sur les solitudes en France, communiqué de presse, 22 janvier 2025.
2 Ifop, enquête sur les sujets de conversation et les relations amicales en entreprise, 2023
3 Delaney Peterson, Matthijs Rooduijn, Frederic R. Hopp, Gijs Schumacher et Bert N. Bakker, "Loneliness is positively associated with populist radical right support," Social Science & Medicine 366 (février 2025)
4 Berlingieri, Francesco; d'Hombres, Béatrice; Kovacic, Matija (2025) : Disentangling loneliness and trust in populist voting behaviour in Europe, GLO Discussion Paper, No. 1634, Global Labor Organization (GLO), Essen
5 Alexander Langenkamp, "Enhancing, suppressing or something in between – loneliness and five forms of political participation across Europe," European Societies 23, n° 3 (juillet 2021) : 311–332.
6 Olivier Hamant, Sandra Enlart et Olivier Charbonnier, "L'Entreprise robuste : Pour une alternative à la performance" (Odile Jacob, 2025)